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le 22 septembre 1814. Le 10 mai suivant, Gœthe organisa en son honneur, sur la scène de Weimar, une fête à laquelle il associa la mémoire de Schiller. Il fit jouer les deux derniers actes de la comédie des Célibataires, qu'il considérait comme le meilleur ouvrage d'Iffland, « la seule de ses pièces où se montre une ten• dance idéale* ». Ces deux actes constituent, en effet, une assez agréable idylle. Gœthe, qui les a peut-être trop favorablement jugés, les développa dans un épilogue en vers. Le public pouvait se rappeler, à cette occasion, dit-il, « que les deux héros • de la fête, Schiller et Iffland, quelle que fût la différence de leur « génie, avaient uni leurs efforts dans leurs jeunes années pour le « perfectionnement de l'art dramatique *. »

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Iffland, sans être un grand écrivain, avait du moins un caractère à lui et un genre à lui. Kotzebue, personnalité indécise, fit des tragédies en prose et en vers, des drames, des comédies, des farces, il s'essaya même dans le roman et dans l'histoire, sans avoir de vocation précise pour rien, sans autre préoccupation que d'ériger un piédestal à sa vanité en flattant le mauvais goût du public. Né à Weimar en 1761, fils d'un conseiller de légation, il se trouva de bonne heure en relation avec le monde littéraire. S'il fallait en croire son propre témoignage, il aurait composé, dès l'âge de six ans, une idylle et un drame; il est vrai que le drame tenait tout entier sur une page o. Il jouait ses productions dramatiques, faisant lui-même tous les rôles, sur une petite scène qu'il avait arrangée : ce fut le premier des théâtres d'amateurs qu'il installa successivement dans tous les lieux qu'il habita. A dix-sept ans, pendant qu'il étudiait le droit à l'université d'Iéna, il voulut se produire à la fois dans trois

1. Conversations d'Eckermann, 30 mars 1824.

2. Goethe, Theater und dramatische Poesie. - Sur Iffland, considéré comme acteur et directeur, consulter : Devrient, Geschichte der deutschen Schauspielkunst (4 vol., Leipzig, 1818), au 3° vol. , Genée, Ifflands Berliner Theaterleitung (Berlin, 1896); et la Correspondance entre Gœthe et Schiller, à la date du 21 avril, du 2 et du 4 mai 1798. - Œuvres complètes, 24 vol., Vienne, 1813. - Edition des Chasseurs et des Célibataires, dans la collection : Deutsche Vational-Litteratur, de Kürschner.

3. Mein litterarischer Lebenslauf, dans le 5° vol. de Die jüngsten Kinder meiner Laune (6 vol., Leipzig, 1793-1797); l'un des nombreux ouvrages qu'il composa ou fit composer sur les événemenis de sa vie.

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genres différents; il envoya un conte en vers à Wieland pour le Mercure allemand, une comédie à Schrœder !, directeur du théâtre de Hambourg, et un roman à Weygand, éditeur à Leipzig. Le conte ne fut pas inséré; la comédie et le roman furent retournés à l'auteur. Il put cependant faire représenter à Weimar, en 1779, un drame, Charlotte Frank, faible imitation d'Emilia Galotti, qui échoua, et une comédie, les Femmes à la mode, qui réussit grâce à quelques allusions satiriques. En 1781, le comte de Gœrz, ambassadeur de Prusse en Russie, et ami de son père, attira sur lui la faveur de l'impératrice Catherine II. Nommé gouverneur de l'Esthonie en 1783, il épousa une jeune fille noble, qui avait de grandes propriétés aux environs de Revel; lui-même était anobli par sa charge. Il créa aussitôt dans sa province un théâtre, où il fit jouer les pièces qu'il avait composées dans l'intervalle. En 1787, une maladie dont il guérit avec peine, et qui le laissa dans un état de faiblesse mélancolique, lui inspira le fameux drame de Misanthropie et Repentir, qui fit le tour de l'Europe *. Ce fut, dans la littérature dramatique, le premier essai de réhabilitation de la femme déchue. Mais l'héroïne de Kotzebue était présentée sous un jour si favorable, qu'elle avait à peine besoin d'une réhabilitation. Ses successeurs l'imitèrent en ce point; la seule différence est que, chez eux, le dépit du mari abandonné va rarement jusqu'à la misanthropie. La réconciliation a lieu dans une scène muette, où les enfants, cachés dans la coulisse, sont placés brusquement entre les deux époux : un moyen d'attendrissement dont Kotzebue a souvent usé*. La prose larmoyante de Misan

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thropie et Repentir fut déclamée et applaudie à Paris, en pleine
Révolution, en 1792. Une seconde version, faite par la citoyenne
Molé, la sœur de l'acteur, en 1798, parut si bien acclimatée sur
les scènes françaises, qu'elle fut reprise, en 1823, par Talma et
Mlle Mars. Enfin, et sans parler des traductions simplement litté-
raires, la pièce fut encore portée sur le Théâtre français par
Gérard de Nerval, en 1855, et sur le théâtre de l'Odéon par
Pagès, en 1862, les deux dernières fois avec un moindre succès;
cependant Gérard de Nerval avait ajouté au texte allemand ce
qui manque à toutes les œuvres de Kotzebue : le style.
Le drame de Misanthropie et Repentir fut suivi de la comédie
des Indiens en Angleterre, jouée sur le petit théâtre de Revel
en 1789 *. Cette comédie est la première d'une série de pièces de
Kotzebue, qu'on peut appeler ses pièces exotiques, où il fait
paraître les habitants des régions lointaines, anciens ou actuels,
bruns ou noirs, libres ou esclaves, mais tous enfants de la nature,
et exempts des préjugés de notre pauvre civilisation. Il y a dans
les Indiens en Angleterre un rôle d'ingénue, dont les actrices du
temps ont tiré de grands effets, et qui a été beaucoup imité,
même dans les romans *. C'est Gurli, la fille d'un nabab dépos-
sédé; son ingénuité consiste à tutoyer tout le monde, à parler
d'elle-même à la troisième personne, et à n'avoir qu'une idée
vague de la différence des sexes; elle ne comprend pas qu'elle ne
puisse pas épouser une jeune fille aussi bien qu'un jeune homme,
et qu'elle n'ait pas encore d'enfants. Un personnage semblable,
c'est la Péruvienne Cora, dans la Prétresse du Soleil*. Cora,
quoique vouée au service de la déesse, se donne à un officier
espagnol, et elle devient mère, sans cesser de « marcher dans les
« chemins de la nature et de l'innocence ». Tout ce dévergondage
sentimental se débite dans une prose lourde et incolore *.

sa pièce une suite, le Noble Mensonge (Die edle Lüge, 1792), où le mari, pour rassurer complètement sa femme, s'accuse d'un méfait pareil; dès lors tout repentir devient inutile, et toute misanthropie a disparu. I. Die Indianer in England, Lustspiel in drey Aufzügen, Leipzig, l790. 2. Notamment par le trop fameux romancier Clauren. 3. Die Sonnen-Jungfrau, ein Schauspiel in fünf Akten, Leipzig, 179l. 4. Il n'est pas jusqu'au navigateur français La Peyrouse qui ne soit entraîné dans le harem international de Kotzebue. Jeté par une tempête sur une ile de l'Océan, il épouse une femme sauvage; mais sa première femme, qui s'est mise à sa recherche, survient tout à coup. Alors chacune veut se tuer, et une lutte de générosité s'engage entre elles. Enfin toutes les deux consentent à vivre, et leur époux demeure avec elles « en frère ». Le drame de La Peyrouse (1798) n'est qu'une sotte imitation de la Stella de Gœthe.

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En 1790, Kotzebue se rendit aux eaux de Pyrmont. Il écrivit là un odieux pamphlet, qu'il mit sous le nom du moraliste Knigge, mais dont on connut bientôt le véritable auteur. L'opinion publique se souleva contre lui. A Weimar, où il retourna, l'isolement se fit autour de lui, et, sa femme étant morte, il quitta des lieux où, disait-il, il avait perdu le repos de sa vie. Il passa l'hiver suivant à Paris. Il a consigné les détails de son voyage et de son séjour dans l'écrit intitulé Ma fuite à Paris, où il parle beaucoup plus de lui-même que des événements dont il fut témoin et qui pourtant ne manquaient pas d'importance ? De retour en Russie, il se démit bientôt de ses fonctions de gouverneur, on ne sait si ce fut de gré ou de force, et il se retira dans son domaine de Friedenthal, aux environs de Narva, où, sans négliger entièrement le théâtre, il écrivit, au courant de la plume, une quantité de nouvelles, de récits autobiographiques et d'articles divers 3.

Poussé par le besoin de se rappeler au souvenir de ses compatriotes, il entreprit, en 1797, un nouveau voyage en Allemagne, avec sa seconde femme, une Livonienne. Il fut attaché pendant deux ans, comme dramaturge, au grand théâtre de Vienne, se fit pensionner par la cour d'Autriche, s'arrêta encore une fois à Weimar et à léna, et reprit, en 1801, le chemin de la Russie. Mais à peine eut-il passé la frontière, qu'il fut arrêté, séparé de sa femme, et décrété de déportation. Il réussit à tromper la vigilance de ses gardiens, et trouva pendant quelques jours un asile dans un château; mais il fut dénoncé et définitivement acheminé vers la Sibérie. C'est ce qu'il raconte dans un ouvrage en deux volumes, intitulé l'Année la plus remarquable de ma vie; mais, en Allemagne, on était si peu convaincu de sa véracité, que l'on douta de sa mésaventure, qui pourtant était réelle. Des critiques malins n'ont-ils pas prétendu que le tout n'était qu'un ingénieux roman "?

1. Doctor Bahrdt mit der eisernen Stirn, oder die deutsche Union gegen Zimmermann. Ein Schauspiel in vier Aufzügen, von Freyherrn von Knigge, (Dorpat) 1790. - Kotzebue, sous prétexte de défendre Zimmermann, qui l'avait soigné aux eaux de Pyrmont, s'en prenait à ses propres ennemis, qu'il faisait paraitre dans une orgio. Ce pamphlet troubla les dernières années de Zimmermann lui-même.

2. Meine fucht nach Paris in Winter 1790, Leipzig, 1791. 3. Réunis dans l'ouvrage cité, Die jüngsten Kinder meiner Laune. 4. Das merkwürdigste Jahr meines Lebens, 2 vol., Berlin, 1801. Voir les Lettres d'un francais à un allemand servant de réponse à M. Kotzebue, par Ph. Masson, Rale, 1802; Bemerkungen über des Herrn von Kotzebue neuesten, Roman, Das merkwürdigste Jahr meines Lebens, Vienne, 1802; et kurse und gelassene Antwort

Le fait est que Kotzebue arriva à Tobolsk, qu'il y fut très bien
reçu, et qu'il eut même la satisfaction d'y voir jouer quelques-
unes de ses pièces. Au reste, son exil ne dura pas. L'empereur
Paul, ayant lu dans une traduction russe le petit drame, le Vieux
Cocher de Pierre III !, où son père était loué, dépêcha aussitôt un
courrier pour ramener l'auteur. Kotzebue fut nommé conseiller
aulique et directeur du théâtre allemand de Pétersbourg, et il
reçut en outre, comme compensation de ses ennuis passés, le
domaine de Wokrokul, auquel était attaché un revenu de quatre
mille roubles.
L'empereur Alexandre Ier paraît lui avoir été moins favorable,
du moins dans les premières années de son règne. Kotzebue
revint en Allemagne, et essaya cette fois de se fixer à Weimar.
Il présenta au théâtre de cette ville une de ses meilleures pièces,
la Petite Ville allemande *, une comédie en quatre actes, comme
il l'appelle, ou plutôt une farce, inspirée par la Petite Ville
de Picard, qu'il avait déjà traduite. Il y persiflait la manie des
titres, alors très répandue dans les petites cours et même dans la
bourgeoisie, et dont l'Allemagne n'est pas encore guérie. Toute
la donnée est contenue dans la liste des personnages. Ils appar-
tiennent, presque sans exception, à la famille du bourgmestre
Staar, qui est en même temps président du conseil presbytéral.
Sa mère est sous-receveuse des tailles, et il a un frère qui est
vice-marguillier. De ses deux cousines, l'une est secrétaire de
l'accise municipale, l'autre surintendante du flottage et de la
pêche, et ce sont elles surtout qui tiennent à ce qu'on ne leur
adresse jamais la parole sans l'énoncé complet de leur titre.
Un prétendant à la main de Sabine, la fille du bourgmestre, est
éconduit parce qu'il se présente simplement avec son nom; il est
agréé lorsqu'on apprend qu'il est conseiller privé, sans compter
les autres honneurs qui l'attendent. Une telle situation était assez
comique par elle-même, sans être poussée à la charge. Mais
Kotzebue connaissait son public; il se mettait humblement et
docilement à son niveau, sans avoir la prétention de l'élever
jusqu'à des hauteurs où lui-même aurait été incapable d'atteindre.
La farce est son véritable domaine. Même quand il imite ou qu'il
des Herrn von Kotzebue auf eine lange und heftige Schmähschrift des Herrn von
Masson, Berlin, 1802 (en français : Réponse courte et honnête, etc., Berlin, 1802).
l, Der alte Leibkutscher Peters des Dritten, eine wahre Anekdote, Schauspiel in

einem Akte, Leipzig, 1799. 2 Die deutschen Kleinstädter, Lustspiel in vier Akten, Leipzig, 1803.

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