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CHAPITRE VI

AUTEURS DRAMATIQUES

1. Collin et sa tragédie de Régulus. — 2. Iffland ; ses drames bourgeois;

ses rapports avec Schiller. – 3. Kotzebue; son début à Weimar; ses séjours en Russie; son rôle politique; ses intrigues littéraires. Misanthropie et Repentir, La Petite Ville allemande. Succès de Kotzebue; le goût du temps.

COLLIN.

Le succès que la tragédie de Régulus eut à Vienne, en 1802, fit croire un instant que Schiller aurait un successeur au théâtre. Après que la pièce eut été jouée sur d'autres scènes allemandes, et quand elle fut imprimée, on vit qu'il fallait en rabattre. Gæthe disait, dans un article de la Gazetle littéraire d'Iéna, que la seule chose qui pouvait faire admettre le sacrifice volontaire du héros, c'était l'idée traditionnelle de Rome, « cette entité énorme, devant « laquelle il n'y avait plus ni amis ni ennemis, ni même de « citoyens », et que l'auteur avait négligé de mettre en lumière. On peut objecter à Gethe que l'entité romaine n'existait pas encore au temps de la première guerre punique. Mais il n'en est pas moins vrai que le sujet, isolé de son arrière-plan historique ou légendaire, se réduit à un drame de famille, où une femme avec ses enfants joue le premier rôle. Gæthe conseille, vu la pénurie du répertoire allemand, de conserver la pièce, mais de la réduire en un acte 1. La scène principale, celle qui résume pour ainsi dire toute l'action, la séance du sénat où l'on délibère sur les propositions de l'ambassadeur carthaginois, a une certaine

1. Wilhelm Schlegel, plus sévère que Goethe, appelle le Régulus un exercice d'écolier, qui témoigne seulement d'une étude consciencieuse des historiens romains. (Kritische Schriften, Berlin, 1828; au deuxième volume.)

grandeur héroïque. Le style a de la noblesse, et le dialogue, par ses brusques réparties, rappelle parfois Corneille.

L'auteur de Régulus, Henri-Joseph de Collin, né à Vienne en 1771, était employé à l'administration des finances. Il écrivit encore six tragédies, dont les meilleures sont Coriolan et les Horaces et les Curiaces. C'était un de ces poètes qui, selon l'expression de Platen, « vont le matin à la chancellerie et le soir font << un tour sur l'Hélicon ». Il consacrait ses nuits au travail littéraire; il ruina ainsi sa santé, et mourut prématurément en 1811 1.

2. – IFFLAND.

Collin continue faiblement la grande tragédie de Schiller; Iffland continue, faiblement aussi, le drame bourgeois de Lessing. Ce n'est pas qu'Iffland soit un esprit banal; c'est un caractère dans toute la force du terme. Il a eu une véritable influence sur la littérature, sinon comme écrivain, du moins comme acteur et directeur de théâtre, comme interprète intelligent et original des maîtres. Quant à ses auvres, elles sont un côté de sa personnalité, et intéressantes à ce titre.

Auguste-Wilhelm Iffland est né à Hanovre, en 1759; il était fils d'un greffier à la chancellerie royale. Le goût du théâtre s'éveilla en lui de très bonne heure et avec une vivacité extraordinaire. La troupe de Seyler donnait des représentations à Hanovre, et le jeune Iffland y assistait avec son père. Il cite, parmi les pièces qui le frappèrent, le Malade imaginaire de Molière et Rodogune de Corneille. Mais il faut l'entendre lui-même, pour juger de l'impression que fit sur lui Miss Sarah Sampson : « Je fondis en larmes << pendant cette représentation. Les sentiments élevés y étaient « exprimés avec tant de chaleur et d'énergie! On y respirait un « si grand amour de la vertu! Je n'avais connu jusque-là les « souffrances de l'humanité que par les histoires bibliques qu'on « m'avait fait lire, ou par des pauvres qui demandaient l'aumône. « Mais quant à des tristesses et à des plaintes de ce genre, je n'en « avais aucune idée. Une peinture aussi vraie, aussi forte, cette « toute-puissance du sentiment qui se communique aux auditeurs

1. Ses euvres ont été publiées, avec une biographie, en six volumes (Vienne, 1812-1814), par son frère, Mathias de Collin, auteur lui-même de tragédies qui ne lui ont pas survécu.

| | 474 LA LITTÉRATURE CLASSIQUE.

| | | « et les dirige en tous sens, tout cela entraînait, élevait, subju

| | | « guait mon âme. J'étais anéanti; et quand le rideau s'abaissa, il

« me fut impossible de me lever. Je sanglotais; je ne voulais pas
quitter ma place !. »
Iffland avait alors douze ans. On le destinait à la carrière ecclé-
siastique, qui, à ce qu'il paraît, ne lui déplaisait pas, car il
en voyait surtout le côté extérieur et, pour ainsi dire, théâtral.
« J'étais persuadé, » dit-il, « que, dans la prédication, on pouvait
« obtenir de plus grands effets que ceux dont j'étais témoin*. » Il
se décida finalement pour le théâtre, et, fidèle à sa nature pro-
fondément sérieuse, il y apporta toute la ferveur d'un apôtre. Le
théâtre lui apparaissait, pour employer une expression de
Schiller, comme une chaire laïque. Il alla se mettre sous la direc-
tion d'Ekhof, à Gotha (1777), et il apprit d'abord de ce grand
artiste, qui s'était formé à l'école de Lessing, à renoncer à la dic-
tion pompeuse et monotone qui était encore en usage sur les
scènes allemandes, et à modeler simplement son débit sur les
sentiments qu'il avait à exprimer. Ekhof étant mort deux ans
après, Iffland s'engagea au théâtre de Manheim, qui commençait
à se développer sous l'habile direction du baron de Dalberg. C'est
là qu'il eut son premier succès d'auteur, avec une pièce en cinq
actes, appartenant à ce genre indécis qu'on appelait tableau de
famille*. Elle a pour titre le Crime par ambition. Il s'agit d'un
jeune homme de naissance bourgeoise, qui veut s'élever au-
dessus de sa condition en épousant une jeune fille noble. Il est
encouragé par sa mère, vaniteuse comme lui. Son père, qui est
trésorier du bailli, le « brave père de famille » qui ne sau-
rait manquer dans une pièce d'Iffland, cherche en vain à le
retenir. Le fils, pour acquitter une dette de jeu, puise dans la
caisse publique, et, malgré l'intervention d'un parent qui offre
sa garantie, il est chassé de la maison paternelle. Pour toute
punition, il est « livré à ses remords ». L'empereur Joseph II,
ayant assisté à une représentation de la pièce, déclara que,
s'il avait eu à juger une cause de ce genre, il aurait été moins

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1. Meine theatralische Laufbahn, Leipzig, 1798; nouvelle édition (dans les Deutsche Litteratur-Denkmale), par Hugo Holstein, Heilbronn, 1886.

2. On se rappelle involontairement, en lisant ce passage d'Iffland, le dialogue entre Wagner et Faust : « J'ai souvent entendu dire qu'un comédien pouvait en « remontrer à un pasteur. — Oui, » répond Faust, « si le pasteur est un comédien. » 3. Familiengemälde; le titre disait même : tableau de famille sérieux.

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indulgent que l'auteur. Iffland écrivit alors une suite, intitulée
Conscience! où il montra, pendant cinq actes encore, le coupable
en proie à ses remords. Cette fois ce fut le public qui réclama,
trouvant le châtiment trop cruel. Iffland composa une troisième
pièce en cinq actes, dont le titre, l'Expiation par le repentir,
indique assez le contenu; le jeune homme, corrigé, rentrait dans
le monde bourgeois d'où il n'aurait jamais dû sortir. Ces remanie-
ments successifs d'un sujet, dans le but d'en bien dégager la leçon,
font honneur au caractère d'Iffland, mais dénotent un sens artis-
tique très élémentaire .
Iffland écrivait plus tard, en se rappelant la première représen-
tation du Crime par ambition : « Voir des milliers d'hommes s'at-
« tendrir pour une bonne cause, voir leur émotion se faire jour
« peu à peu par des cris involontaires, les voir montrer enfin par
« des exclamations enthousiastes que les plus nobles sentiments
« ont été éveillés dans leur cœur, c'est là un spectacle fortifiant et
« encourageant. Aussi, le soir du 9 mars 1784, je fis vœu de ne
« jamais user de l'influence que je pouvais avoir sur un public
« assemblé que pour le mener au bien; et je ne crois pas avoir
« jamais trahi ce serment *. » L'Intrigue et l'Amour de Schiller
fut joué au même théâtre le mois suivant. Les deux auteurs se
communiquaient leurs manuscrits, et il est permis de croire que
la ressemblance entre la famille du musicien Miller et celle du
trésorier Ruhberg n'est pas tout à fait fortuite *. Le drame mora-
lisant avait alors son siège principal à Manheim. Schiller en
donna la théorie dans son discours sur le Théâtre considéré comme
une institution morale, qu'il lut, le 26 juin de la même année 1784,
devant la Société allemande du Palatinat. Il déclarait, dans ce
discours, que le théâtre était « une école de sagesse pratique »,
un tribunal devant lequel grands et petits devaient comparaître,
que sa juridiction, déjà très vaste, pouvait s'étendre encore, qu'il
fallait s'en servir pour corriger les erreurs de l'éducation, pour
combattre les préjugés, pour enseigner la tolérance religieuse.
Schiller abandonna plus tard cette poétique qui faisait de l'art
un auxiliaire de l'Etat. Iffland n'en eut jamais d'autre; il écrivit

1. Verbre o.oorsucht, ein ernsthaftes Familiengemalde in funf Aufzugen, Manheim, 1784. - neoustseun ein Schauspiel in fünf Aufzügen, Manheim, 1786.— Reue persohno, ein Schouspiel in fanfAufzügen, Berlin, 17s9.

2. Meine theatralische Laufbahn.

3. C'est Irmand qui trouva le titre de l' Intrigue et l'Amour, et Schiller celui du Crime par ambition.

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encore une soixantaine de pièces, et il montra par son exemple que le drame bourgeois, quoiqu'il embrasse toutes les relations de la vie sociale, est au fond très monotone et retombe toujours sur les mêmes situations. Un de ses grands succès fut le tableau de mœurs champêtres intitulé les Chasseurs. Le fils d'un garde général des forêts veut épouser sa cousine, qu'il aime et qui appartient au même monde que lui. Mais le bailli lui destine sa fille, dont le passé n'est pas irréprochable, et, pour le punir de son refus, il l'accuse publiquement d'un meurtre. Il va sans dire que la vérité se découvre à la fin. Parmi les personnages figure un pasteur qui se déclare partisan des mariages mixtes*. Un régisseur de théâtre, nommé Steinberg, composa une suite, la Main du vengeur, où le bailli était traîné devant la justice et maudit par ses propres enfants. L'action pouvait se prolonger encore dans un autre sens : on pouvait se demander si le jeune homme serait heureux. Iffland répondit à cette question par un drame en cinq actes, la Maison paternelle (1802). Le fils du garde général devient inspecteur des forêts; il s'abandonne un instant aux séductions de la grande ville, mais une visite chez son père le rappelle à son devoir et lui fait comprendre son véritable bonheur*. Ces scènes de famille dégénéraient ainsi en chroniques dialoguées, où des générations se succédaient, sans que les situations fussent sensiblement changées. Iffland prit, en 1792, la direction du théâtre de Manheim, et il la garda pendant quatre ans, sous la menace presque incessante de l'invasion française. En 1796, il fallut cesser les représentations. Iffland fit alors, avec une partie de sa troupe, des tournées en Allemagne, et il s'arrêta plusieurs fois à Weimar. Enfin le roi Frédéric-Guillaume III le nomma directeur du grand théâtre de Berlin. Il montra, dans cette fonction, non seulement les qualités d'un administrateur habile, le talent d'un comédien de premier ordre, mais encore un esprit large et tolérant. Il fit monter avec éclat les chefs-d'œuvre de Schiller et de Gœthe, et, tout en faisant aux tentatives nouvelles leur part légitime, il sut se défendre contre les envahissements du romantisme. Il mourut

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