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écrivit presque aussitôt plusieurs ouvrages qui portent sur des situations analogues et qui offrent cependant des côtés originaux. Clavigo, extrait des Mémoires de Beaumarchais, montre plus d'entente du théâtre que Gætz de Berlichingen; le næud dramatique est plus serré, quoique le dénouement soit arbitraire; mais le héros principal n'est qu'une doublure de Weislingen, l'un des personnages de Gætz'. Egmont, c'est Werther gentilhomme. « Avoir l'âme libre, » dit-il, « prendre légèrement les choses, passer « hardiment à travers la vie, voilà pour moi le bonheur. » Werther grossit dans son imagination les obstacles qu'il rencontre, Egmont ferme les yeux sur les dangers réels qui le menacent. L'action d'Egmont est décousue, la conclusion mélodramatique; mais le dialogue est vif et intéressant, les scènes populaires sont vivantes, les caractères sont vrais 2. Stella, le dernier écho de Werther, est un des plus étranges produits de la période Sturm-und- Drang. Le titre rappelle le double mariage de Swift, et le sujet est tout semblable. Gæthe trouvait, du reste, plus près de lui, un exemple dans la vie du poète Bürger. Il remania plus tard sa pièce pour la mettre en harmonie, dit-il, « avec nos meurs qui reposent essen<< tiellement sur la monogamie 3. » Il traduisit une dernière fois, dans Prométhée, et cette fois avec une pleine originalité, une des idées favorites de l'école dont il était désormais le chef. Prométhée est un Faust antique, qui, abandonnant l'Olympe aux dieux inutiles, est venu peupler et rajeunir la terre. « Cet univers «« qui m'environne est à moi, » s'écrie-t-il; « je sens tout ce que je « peux et tout ce que je suis; mes væux s'accomplissent, et mes « rêves se réalisent; mon esprit, divisé en mille manières, se « répartit entre mes enfants. » Ainsi le monde s'anime au souffle du génie, et l'homme mortel hérite de la toute-puissance des dieux. Le Prométhée marque la limite entre deux périodes de la vie de Gathe. C'est sa première tentative pour faire paraître la pensée moderne sous le vêtement antique; l'inspiration tient de

1. La mort du héros était si peu nécessaire, que le vrai Clavigo continuait de diriger le Mercure de Madrid, pendant que son homonyme était journellemen: immolo sur les théâtres de l'Allemagne.

2. La pièco ne fut publiée qu'en 1788, mais elle remonte par ses origines à 1775. - Voir un article de Schiller, qui parut d'abord dans la Gazette littéraire d'Iéna, en 1788. Schiller oppose à l'Egmont de Goethe celui de l'histoire, marié, pero do famille, plus directement intéressé aux événements, et il trouve celui-ci plus dramatique.

3. Sur le théâtre allemand, article écrit en 1815.

Werther et des monologues de Faust, la forme et le cadre font pressentir de loin Iphigénie 1.

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Au mois d'octobre 1775, Gæthe, cédant aux instances du duc Charles-Auguste, s'établit à Weimar. Lui-même y fit appeler Herder, quelques mois après. Wieland y demeurait depuis trois ans. Schiller compléta le groupe en 1787. Grâce aux soins de Gæthe, la petite ville de Weimar devint peu à peu, selon l'expression de Wieland, « comme un mont Ararat où tous les hommes distingués « venaient prendre pied, tandis que le déluge envahissait le reste « de l'Allemagne ». Les frères Humboldt et les frères Schlegel, Voss, Tieck, Jean-Paul, Jean de Müller, y passèrent tour à tour, sans parler de Mme de Staël, qui vint y recueillir, en 1803, les matériaux de son livre De l'Allemagne. Gæthe fut successivement conseiller privé, conseiller de légation, enfin premier ministre. « J'ai essayé de la cour, » écrit-il à Merck en 1776, « maintenant je « vais essayer du gouvernement. » Mais il n'y avait pas de risque, pour un esprit fait comme le sien, que le soin des affaires ou les distractions mondaines le détournassent longtemps de la poésie. Quelque petit que fût le théâtre où il était placé, il y trouvait moyen d'exercer son talent d'observation, et l'observateur en lui venait toujours en aide au poète. Il reprenait et approfondissait d'anciennes études. Il se tenait au courant de la littérature allemande et des littératures étrangères. Nul homme n'eut jamais une lecture aussi étendue que la sienne. Spinosa venait de l'occuper toute une année ; déjà même il attirait les sciences naturelles dans son domaine. Ce serait se faire une fausse idée de sa nature, que de croire qu'il ait pu se borner, pendant ses premières années de Weimar, à la production de quelques @uvres légères, comme le Frère et la Sæur, qu'il composa pour fournir un rôle à Amélie de Kotzebue, ou comme le Triomphe du Sentiment, dans lequel il ridiculisait les imitateurs de Werther, ou même à la direction du théâtre de Weimar, pour laquelle il déploya en effet la plus grande activité. Le principal résultat de ces douze années fut celui qui frappa le moins les regards du

1. A consulter. – Erich Schmidt, Gothes Prometheus : Gæthe-Jahrbuch, XX.

public, et qui ne se déclara que plus tard. Gæthe, après la féconde effervescence de sa jeunesse, se repliait sur lui-même, s'étudiait, se comparait; il mesurait la distance qui le séparait des modèles du passé; et, derrière la poésie qui s'inspire des sentiments d'un siècle ou d'une nation, un art plus élevé lui apparaissait peu à peu, celui qui exprime la pensée de tous les âges sous une forme éternellement belle.

Le voyage qu'il entreprit en Italie (1786-1788) ne fit qu'achever en lui une renaissance qui était commencée. « Me voilà tranquille « pour le reste de mes jours, » écrit-il de Rome (le 1er novembre 1786); « tous les rêves de ma jeunesse sont devenus des réa« lités. Quand la Galathée de Pygmalion, qu'il avait formée selon « ses vœux, s'avança vers lui et dit : « me voici ! » combien l'être « vivant fut différent de la pierre sculptée! » Il avait reconnu le vrai fond de sa nature; il était devenu un classique, ou, pour employer une de ses expressions favorites, un artiste. Ce qu'il cherchera désormais, ce ne sera plus la puissance, mais l'harmonie; ce ne sera plus l'expression, mais le style. Homère prendra, dans son admiration, la place de Shakespeare. Il envoya d'Italie, en 1787, Iphigénie en Tauride, qu'il avait précédemment écrite en prose, et qu'il venait de faire entrer dans le moule de la tragédie grecque. Mais Iphigénie resta, sous son vêtement antique, une auvre moderne. Le ton du langage, la pondération des caractères, les proportions de l'ensemble, tout ce qui tient au style est grec, la forme grecque étant devenue, aux yeux de Goethe, la seule parfaite que nous eût léguée le passé. « L'imi« tation de la nature, de la belle nature, » disait-il beaucoup plus tard, « moi aussi j'ai suivi cette voie, et j'ai voulu accou« tumer mon esprit à s'y plaire; mais sitôt que je fus un homme, « je ne vis plus que les Grecs'. » Quant aux sentiments et aux pensées, ils 'procèdent moins de l'école de Socrate que de celle de Rousseau; ils répondent au plus haut idéal de l'humanité, tel qu'on pouvait le concevoir au temps de Gæthe. Les meurs sont adoucies; la religion est épurée; tous les caractères sont si également nobles, que l'on conçoit à peine entre eux une complication tragique. L'Iphigénie ne reçut d'abord ni à Rome ni à Weimar l'accueil que le poète avait espéré. La première impression fut celle de l'étonnement; on s'attendait à autre chose de la

1. Studien (1827), dans le recueil de poésies intitulé Kunst.

part de l'auteur de Werther : c'est que Gæthe avait dépassé le point de vue de Werther, et que, du même coup, il avait dépassé ses contemporains.

Au retour, il termina Torquato Tasso, et il écrivit les Élégies romaines. Celles-ci sont un ressouvenir vivant de l'Italie, tellement vivant qu'on pourrait les croire écrites à Rome 1. « Que je me sens « heureux à Rome, » s'écrie le poète, « quand je songe au temps « où un jour grisâtre m'enveloppait dans les régions reculées du « Nord; où un ciel sombre et lourd s'abaissait sur ma tête; où, dans « ma lassitude, je voyais le monde autour de moi sans couleur et « sans forme; où, pour observer les noirs labyrinthes de mon « esprit, je m'appesantissais sur moi-même dans une rêverie silen« cieuse 2. » Il était devenu un homme du Midi; il le croyait du moins, et sa pensée restait en Italie. Il méditait moins, il regardait davantage, et il peignait ce qu'il voyait. En un mot, la poésie avait repris en lui toute la place que la philosophie avait menacé plusieurs fois d'envahir. Cependant la voie nouvelle où il venait de s'engager n'était pas sans danger. On a beau se transporter par l'imagination dans les temps antiques, on n'y vit pas comme un ancien; on n'y est pas retenu par ces mille liens qui rattachent le plus haut idéal à des réalités palpables. On erre dans de poétiques Champs-Élysées, et l'on prête les apparences de la vie à des ombres. Shakespeare, lorsqu'il empruntait un fait à l'antiquité, le transportait hardiment dans les rues de Londres. Gæthe, au contraire, dans les ouvrages dramatiques qu'il composa sur le type d'Iphigénie, s'attacha de plus en plus à élever et à généraliser les sujets, à les faire voir dans une perspective lointaine. Il effaça les circonstances de temps et de lieu, négligea le trait individuel, le détail net et expressif. Le Torquato Tasso, publié en 1790, se borne presque à une suite de conversations sur la destinée du poète et sa situation au milieu d'une cour. Dans la Fille naturelle, qui parut treize ans plus tard, et où Gæthe se proposait de montrer dans un vaste cadre tout le développement de la Révolution française, le lieu n'est même plus indiqué; les personnnages ne sont plus désignés que par leur titre; chacun est le représentant typique d'une classe de la société 3. Gæthe, s'élevant d'échelon en échelon, jusqu'aux dernières hauteurs où l'art est encore possible, s'était arrêté d'abord à une peinture idéale de l'humanité; mais, continuant d’abstraire et de généraliser, il arriva enfin à une sorte de poésie allégorique, où il déploya encore les ressources d'un grand esprit, mais à laquelle manque la chaude palpitation de la vie.

1. Des critiques l'ont cru en effet, mais le témoignage de Goethe est formel. Voir les Annales, à l'année 1790, et les Lettres à Herder du 2 et du 10 août 1789.

2. VII élégie. 3. L'original de la Fille naturelle est la princesse Stéphanie-Louise de Bourbon

Ce fut la dernière évolution de sa pensée. Elle n'était pas tout à fait accomplie, lorsqu'il se rapprocha d'un poète qui pouvait déjà le considérer comme un maître, et qui, à dix années de distance, suivait le même chemin que lui. Au milieu des écrivains dont se composait l'école de Weimar, Gæthe et Schiller s'unirent d'un lien plus étroit : union aussi salutaire et aussi féconde pour l'un que pour l'autre, car elle donna à Schiller l'expérience et la maturité qui lui manquaient, et elle rendit à Gæthe la jeunesse qui commençait à lui échapper. Ce fut sous l'influence et parfois sous le contrôle direct de Schiller que furent publiés les deux ouvrages qui marquent, avec Iphigénie en Tauride, l'âge classique de la vie de Gæthe : le roman intitulé les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (1794-1796), et le poème de Hermann et Dorothée (1797).

L'idée de Wilhelm Meister était déjà ancienne, au moment de la publication. Dès les premiers temps de son séjour à Weimar, Goethe avait cherché à se rendre compte du rôle de l'art et de la poésie dans l'éducation nationale. Il considérait l'art comme la plus haute expression de la culture humaine, et, par conséquent, l'exercice de l'art comme la plus noble fonction dans l'État. L'artiste, ou le poète, était, à ses yeux, l'homme complet. « Le « destin a élevé le poète comme un dieu au-dessus des misères « humaines. Il assiste au tumulte des passions, à l'agitation sté«« rile des familles et des empires; il voit des malentendus, qu'un « mot pourrait lever, devenir des énigmes insolubles et causer « des désordres inouïs. Il ressent en lui-même ce que la vie de « chaque homme peut contenir de douleur et de joie. C'est au « fond de son cæur que se développe la pure fleur de sagesse que « la nature y a semée; et tandis que les autres rêvent tout « éveillés, et sont troublés dans tous leurs sens par des visions « bizarres, le poète sait vivre comme un homme éveillé le rêve de

Conti, dont les Mémoires furent communiqués à Gæthe par Schiller : Mémoires historiques de Stéphanie-Louise de Bourbon-Conti écrits par elle-même, 2 vol., Paris, 1798. - Voir les Annales, à l'année 1799. – A consulter : X, Marmier, Études sur Gathe, Paris, 1835; - Michel Bréal, Deux études sur Gæthe, Paris, 1898.

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