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1. – LA JEUNESSE. - ( GOETZ DE BERLICHINGEN ».

« WERTHER », — LE PREMIER « FAUST ».

Jean-Wolfgang Gøthe naquit à Francfort-sur-le-Mein, le 28 août 1749. Il appartenait à une famille d'aristocratie bourgeoise. Son père, jurisconsulte distingué et conseiller impérial, était un

édition complète des Quvres de Goethe, qui se publie sous les auspices de la grande-duchesse Sophie do Saxe-Weimar, aura quatre séries : 1, Werke (50 vol.); II, Naturwissenschaftliche Schriften (12 vol.); III, Tagebücher; IV, Briefe. Le nombre

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homme méthodique et froid, mais instruit, et aimant les arts, qu'il avait étudiés en Italie. Sa mère, fille d'un échevin, et qui n'avait que dix-huit ans lorsqu'il vint au monde, avait des qualités tout opposées; elle corrigeait, par la grâce et l'enjouement, ce que l'éducation paternelle avait de trop rigide; on a gardé d'elle des lettres d'un tour vif et aimable. Gæthe disait plus tard qu'il tenait de son père sa haute stature et la direction sérieuse de sa vie, de sa mère (et c'était sans doute, à ses yeux, la meilleure part) son joyeux tempérament d'artiste 1. Sa première instruction terminée à la maison paternelle, il se rendit à l'université de Leipzig. Il y resta trois ans (1765-1768), connut Gottsched et Gellert, et, négligeant le droit, suivit les leçons d'OEser, directeur de l'Académie des beaux-arts et disciple de Winckelmann. OEser lui apprit, dit-il, « que l'idéal de la beauté c'était la simpli<< cité et le calme ». Pour le moment, cet enseignement ne pouvait pas lui profiter, mais il s'en souvint plus tard. Les poésies qu'il écrivit à Leipzig sont, à peu d'exceptions près, dans le goût de l'école saxonne, froides et pleines d'allusions mythologiques. Mais les deux comédies qui datent de la même époque, l'Amant capricieux et les complices, sans s'écarter beaucoup des types convenus, montraient déjà un talent d'observation qui était un commencement d'originalité 2.

A Strasbourg, où ses études le fixèrent l'année suivante (1770-1771), il fit la connaissance de Herder. Ce fut le moment

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décisif de sa jeunesse. Guidé par Herder, il s'orienta au milieu des influences diverses qui sollicitaient alors un jeune écrivain. Il choisit ses modèles, ses autorités, les hommes auxquels, dans le présent comme dans le passé, il était porté à se rattacher. Du xville siècle, il rejeta tout un côté, le côté néo-classique, représenté en Allemagne par ceux qui s'appelaient les Anacréons et les Horaces modernes, et en France principalement par la tragédie de Voltaire. Mais il resta fidèle à Rousseau. En général, il préféra ce qui est simple et primitif. La Bible, Homère, Shakespeare, lui révélèrent un art nouveau, dont la perfection consistait à se rapprocher le plus possible de la nature. Shakespeare surtout le captiva. « La première page que je lus de Shakespeare, » dit-il, « me fit sien pour la vie. »

Revenu à Francfort, avec une poétique désormais arrêtée dans ses principes essentiels, il fit encore, en 1772, un court séjour à Wetzlar, où son père l'avait envoyé pour se fortifier dans l'étude du droit, et il demeura ensuite dans sa ville natale jusqu'au moment où il s'établit à Weimar (1775). Doué d'un vif sentiment de la réalité, en même temps que d'une haute énergie créatrice, il recueillait partout et laissait mûrir dans son esprit les germes de ses premières ouvres. Il rapportait de Strasbourg la conception encore vague du caractère de Faust et peut-être l'idée de Gætz de Berlichingen. A Wetzlar et à Francfort même, il trouva les éléments des Souffrances de Werther 1. Gætz de Berlichingen, Werther, Faust, c'est-à-dire Shakespeare, Rousseau et les aspirations confuses d'une société concentrées dans le génie d'un homme, toute la période est là, peinte en traits ineffaçables. Gæthe se rencontre, dans ces sujets, avec Klinger, le Peintre Müller et d'autres de ses contemporains; mais ce qui fait sa supériorité sur eux, c'est d'avoir su dégager et mettre en lumière le fond éternel d'un

1. Lo roman de Werther est le résultat d'un procédé do concentration qui est caractéristique pour l'auteur. Quatre éléments se sont fondus dans ce roman, sans que l'unité en souffre : 1° les personnes que Gæthe connut à Wetzlar, spécialement Jean-Christian Kestner, secrétaire de légation du Hanovre, et Charlotte Buff, fille du bailli de l'ordre Teutonique, qui se marièrent en 1773; 2o un autre couple, moins bien assorti, l'Italien Pietro Antonio Brentano, épicier à Francfort, et Maximilienne, fille de Mme de Laroche (voir plus haut, p. 319); 3° le fils d'un pasteur de Brunswick, le jeune Jérusalem, victime d'un désespoir d'amour; 4° enfin et surtout Goethe lui-même. - A consulter : A. Kestner, Goethe und Werther, 2e éd., Stuttgart, 1855 (traduction française de L. Poley, Paris, 1855); deux lettres françaises de Merck å sa femme, du 29 janv. et du 14 fév. 1774 (Briefe aus den Freundeskreise von Gæthe, etc., Leipzig, 1847); et le 12e livre de Poésie et Vérité.

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sentiment dont ils n'avaient saisi que l'expression passagère. Ce
' qu'il voit dans Gœtz, dit-il, c'est « le type d'un homme rude,
« animé de bonnes intentions, et qui, dans un temps d'anarchie
« sauvage, ne prend conseil que de lui-même ! ». Gœtz fait appel à
la force, dans un monde où tous les droits sont méconnus ; mais
ce qui rend sa révolte intéressante et presque légitime, c'est une
bravoure et une loyauté qui le rendraient digne de commander
dans tous les temps. Werther touche de plus près aux sentiments
du siècle, et cependant c'est encore aujourd'hui, de tous les
romans de Gœthe, celui qui est resté le plus vrai. Werther est un
enfant de la nature, que le contact de l'humanité froisse et
humilie; c'est un amant de l'idéal, que la réalité écrase. On peut
ne pas souffrir de son mal, mais chacun en a senti les approches-
« Il est une époque de la vie, » dit Gœthe, « où chacun croit que
« Werther a été écrit pour lui seul *. »
Gœtz de Berlichingen parut en 1773, Werther en 1774. Le pre-
mier Faust fut publié en 1790, comme fragment, et enfin, comme
tragédie, en 1808. Gœthe y ajouta plus tard une seconde partie,
qui l'occupa de longues années, et que le public ne connut qu'a-
près sa mort, en 1833 *. Mais les scènes principales, celles qui
constituent le noyau de l'œuvre, sont contemporaines de Gœtz et
de Werther, et datent de ces années de la jeunesse de Gœthe où
son génie, contenu seulement par un profond sentiment du
beau, éclatait dans sa libre spontanéité et traduisait avec une élo-
quence contagieuse toutes les revendications du siècle*. Même les
meilleures parties du second Faust sont celles qui reproduisent
le ton des premiers monologues. Le Faust est le document par
excellence de la période Sturm-und-Drang; il suffirait à lui seul
à la caractériser. Mais, ici encore, l'art du poète a été de dégager
le côté général (humain, pour employer le mot du temps) du
problème qui préoccupait ses contemporains. Deux types sont
opposés l'un à l'autre, et toute la destinée humaine est contenue
dans cette opposition. Méphistophélès, c'est « l'esprit qui nie
« sans cesse », qui ne voit jamais que le côté périssable et chimé-
rique de nos jouissances et de nos efforts. Faust, c'est la
recherche haletante et invincible de l'idéal. « Deux âmes, » s'écrie-
t-il, « habitent dans mon sein. L'une veut se séparer de l'autre;
« l'une, par un désir énergique, s'attache, se cramponne à ce
« monde avec ses organes. L'autre s'élève violemment du fond
« des ténèbres vers la demeure des êtres sublimes à qui elle doit
« la vie. Oh! s'il y a dans l'air des esprits qui exercent leur empire
« entre le ciel et la terre, descendez de vos nuages d'or, et
« emportez-moi loin d'ici dans une riche et nouvelle existence !»
Au lieu des anges du ciel, personnification de ses rêves, c'est
l'esprit de négation qui s'attache à ses pas, et qui ricane sur ses
« hautes spéculations », sans pouvoir lui arracher du cœur le
besoin de chercher encore et d'espérer toujours. Le conflit de
ces deux personnages, qui se heurtent sans cesse et qui ne peu-
vent s'éviter, constitue l'unité du drame. D'autres figures, qui
animent les épisodes, lui donnent le mouvement et la vie. C'est
Wagner, le savant, « amoureux de vétilles, qui fouille de ses
« mains avides pour découvrir des trésors, et qui se sent heureux
« d'avoir trouvé quelques vermisseaux »; c'est Valentin, soldat
loyal et simple homme du peuple, qui règle sa conduite sur la
loi du devoir et la crainte du déshonneur; c'est, avant tout,
Marguerite, dont le caractère est formé d'un mélange de passion
et d'ingénuité, et qui reste pure même après sa faute. Chaque
situation se détache en pleine lumière, et semble exister pour
elle-même; mais le tout reste un fragment. Si le sujet, dans ses
vastes proportions, avait pu être soumis à un plan régulier, si la
conception philosophique du poète avait pu être coulée dans un
moule accompli, la tragédie de Faust serait le chef-d'œuvre de
l'esprit humain. -
Gœthe se plaît à rappeler, dans ses Mémoires, la rapidité avec
laquelle Gœtz de Berlichingen et Werther furent écrits 1; mais il ne
faut pas oublier qu'une lente conception avait précédé. Le Gœtz
seul fut remanié d'après les conseils de Merck et de Herder 2 Le
Faust lui-même n'épuisa pas la fécondité précoce du poète. Il

l. Poésie et Vérité, liv. XII. 2. Conversations d'Eckermann, 2 janvier 1824. 3. Seule, la tragédie d'Hélène, qui forme le troisième acte, fut publiée séparément dans l'édition des (Euvres de 1827. 4. Une rédaction du premier Faust, antérieure à l'arrivée de Gœthe à Weimar, a été publiée, en 1887, par Erich Schmidt : Gœthes Faust in ursprünglicher Gestalt, 4° éd., Weimar, 1899.— Tous les témoignages relatifs à la composition de Faust ont été recueillis par Otto Pniower : Gœthes Faust, Zeugnisse und Excurse, Berlin, 1899.

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1. Poésie et Vérité.liv. XIII.

2 Éditions de E. Lichtenberger et de A. Chuquet, Paris, 1885. - Gœthe fit plus tard, en co1laboration avec schiller, une troisième rédaction de Gœtz de Berlichingen pour le théâtre de Weimar. - Voir, pour tous les ouvrages de la jeunesse de Goethe, 1'édition de s. Hirzel, Der junge Gœthe, seine Briefe und Dichtun en •on 1754-1776, avec une introduction de M. Bernays, 3 vol., Leipzig, 1875;2° éd., #

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