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ouvre le recueil de ses poésies, il parle de ce temps « où il cher« chait la vérité et ne trouvait que des images, où le miroir « argenté du lac lui laissait voir des mondes qui depuis se sont « engloutis dans son sein ». Il lisait indistinctement tous les livres qui lui tombaient sous la main, retiré dans le petit jardin qui avoisinait la maison, ou dans les bois qui bordaient le lac. En 1762, il put, avec l'aide d'un chirurgien-major qui s'était pris d'amitié pour lui, se rendre à l'université de Kønigsberg. Il connut Hamann, et surtout kant, dont les leçons firent une grande impression sur lui; non que Herder ait jamais goûté la philosophie critique de Kant, mais il aimait à l'entendre développer ses théories sur l'accord du monde physique avec la nature morale de l'homme. Un de ses condisciples raconte ce qui suit : « Je me rappelle que Kant parla un jour, par une belle « matinée, avec une animation, je pourrais dire une inspiration « particulière. Il traitait un de ses sujets préférés; il citait des « passages de ses auteurs favoris, Pope et Haller; il développait ses « belles hypothèses sur l'avenir et l'éternité. Herder fut tellement « saisi que, rentré chez lui, il écrivit la leçon en vers, et le lende« main il remit sa composition à Kant, qui la lut devant l'audi«toire 1. » Herder lui-même se félicitait plus tard d'avoir eu pour maître un vrai philosophe, qui avait gardé dans l'âge mûr la chaleur et la vivacité d'un jeune homme, et qui savait apprécier aussi bien les écrits de Rousseau que le système de Leibnitz et les découvertes de Newton.

Herder était attaché depuis un an au collège de Kænigsberg, quand la recommandation de Hamann le fit appeler à Riga. Il fut d'abord nommé professeur à l'École canoniale (Domschule), ensuite prédicateur à la cathédrale. Il passa cinq années à Riga (1764-1769): ce fut la période féconde de sa jeunesse. Il fonda sa réputation d'écrivain; il prépara surtout ses grands travaux futurs. Dans les Fragments sur la littérature allemande moderne, son premier ouvrage, inspiré par Lessing, il montra que le vrai signe d'une littérature nationale est l'originalité; il conseilla aux écrivains allemands de son temps, tout en étudiant l'antiquité classique, de remonter aux origines germaniques; il réduisit à leur juste valeur les réputations usurpées, celles des « Pindares », des « Théocrites»,

1. Herder's Lebensbild, 1re partie du ler volume, p. 135.

2. Ueber die neuere deutsche Litteratur, Erste (Zucile..., Dritte... Sammlung von Fragmenten, Eine Beilage zu den Briefen die neueste Litteratur betreffend, Riga, 1767.

des « Anacréons modernes ». Les Silves critiques, qui suivirent, étaient moins importantes; la première n'était qu'un développement, souvent faible, du Laocoon de Lessing 1. Mais pour comprendre toute l'étendue, la profondeur, la nouveauté des recherches auxquelles il se livrait dès lors, il faut parcourir la collection de fragments, d'études et de projets de toute sorte qui n'a été publiée qu'après sa morta. On le voit occupé simultanément de littérature, de théologie, d'histoire, cherchant partout les rapports, ramenant tout à des points de vue communs. Dans l'Essai d'une histoire de la poesie (1765), il veut définir chaque genre d'après ses lois naturelles, tirées de son développement historique. Par exemple, « on a voulu donner, » dit-il, « une défini« tion de l'ode; mais qu'est-ce qu'une ode? L'ode des Grecs, des « Romains, des Orientaux, des Scaldes, des modernes n'est pas « absolument la même. Quelle est la meilleure ? Laquelle mérite « de servir de type? La plupart des critiques ont décidé la question « d'après leurs préférences personnelles, chacun se déterminant « d'après une espèce unique appartenant à une nation unique, et « traitant les autres comme des espèces dérivées ou corrompues. « L'historien impartial regarde toutes les espèces comme égale« ment dignes de ses remarques; il veut tout voir, afin de juger « d'après l'ensemble. »

Pour comprendre le rôle de la poésie, il ne suffit pas de l'observer aux époques classiques; il faut la prendre à l'origine des sociétés, lorsqu'elle résume toute la vie intellectuelle d'un peuple : Herder développe cette idée dans un fragment qui a pour titre De la Naissance et de la Propagation des premières notions religieuses . Il y montre que la poésie est la forme primitive de la religion, de la philosophie, de l'histoire. Comparer les origines des différentes littératures, « recueillir l'esprit des traditions « poétiques, comme Montesquieu avait recueilli l'esprit des lois », ce serait remettre au jour les vraies archives de l'humanité, ce serait recomposer trait pour trait la figure morale de l'homme, qui s'est altérée et ternie dans nos âges civilisés.

La poésie primitive se résumait, pour Herder, dans deux ordres

1. Kritische Wälder, Riga, 1769. 2. Voir le Lebensbild. 3. Versuch einer Geschichte der Dichtkunst : -- Lebensbild, le vol., 3. partie, p. 101. - Réimprimé au dernier vol, de l'édition de Suphan. 4. Von Entstehung und Fortpflanzung der ersten Religionsbegriffe, 1768.

de documents, les écrits de la Bible et les poèmes homériques, qui de bonne heure lui inspirèrent une égale admiration. Lessing avait insisté, avant lui, sur certaines particularités de la poésie d'Homère, qui en rendaient l'intelligence difficile aux modernes ; mais ce que Lessing déduit laborieusement par voie de comparaison, Herder le saisit d'emblée et par une sorte d'intuition immédiate. Il marque d'abord le point essentiel. « Homère, » dit-il, « n'écrivait pas, il chantait. On s'est trompé, en disant qu'il avait « été le premier poète. Sa perfection a pris ainsi des proportions • surhumaines. J'accorde qu'il soit le premier qui ait composé « un poème complet, le premier qui ait mérité de passer à la « postérité. Mais des essais imparfaits avaient précédé, et il a « pu en profiter. Il a vécu dans l'âge d'or de la poésie. Il a été a le soleil qui fait pâlir les étoiles du matin, et de longs siècles « se sont agenouillés devant lui, comme devant un dieu ou un « messager des dieux *. » Quant à la Bible, elle intéressait Herder, indépendamment de la doctrine, par ses qualités littéraires, par ce qu'elle contient de poésie et d'éloquence. Dans une série d'articles qu'il se proposait de réunir sous le titre d'Archéologie de l'Orient, il présente les origines de l'histoire sacrée comme une suite de traditions épiques. La Bible, désormais, n'était plus seulement un champ de controverse entre les théologiens. Luther en avait fait la lecture du peuple; Herder la montra comme un objet d'étude et d'imitation aux littérateurs et aux poètes. Ainsi l'antiquité grecque et orientale, les littératures anciennes et modernes, attiraient tour à tour cet esprit curieux et pénétrant; et partout, à la théorie abstraite et immuable, il substituait le point de vue historique, large, impartial et fécond. Il y a peu d'exemples d'une telle précocité, unie à une telle sûreté de méthode et à une telle étendue de connaissances. Herder s'embarqua, au mois de mai 1769, sur un navire qui appartenait à un négociant de Riga et qui faisait voile vers la France. Il partait, dit-il dans une lettre, « sans argent, sans sou« tien, sans souci, comme un apôtre ou un philosophe* ». Il s'était donné pour mission d'étudier les institutions scolaires de l'Europe, pour fonder au retour une grande école à Riga. Il voulait « faire

1. Versuch einer Geschichte der Dichtkunst : Lebensbild, lor vol., 3 partie, - 103, 120. p 2. Lebensbild, l" vol., 2° partie, p.486.

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« de l'Émile, de cet enfant à la fois si sauvage et si humain, « l'enfant national de la Livonie », — « Mais l'exécution, » ajoutet-il, « pourquoi serait-elle impossible? Les Lycurgues et les « Solons ont pu créer des républiques : pourquoi ne créerais-je « pas une république de la jeunesse ? L'amour de l'humanité, de « ce qu'il y a de meilleur et de plus grand dans de jeunes âmes, « me soutiendra. Quelle cuvre est plus digne de l'immortalité ? u et qu'est-ce que la terre peut m'offrir, si ce n'est l'espoir d'un « nom immortel 1 ? » Ce beau projet n'eut pas de suite. Le voyageur dressa, pendant la traversée, le plan d'une école professionnelle, qui est encore aujourd'hui remarquable à bien des égards; mais il ne revint pas en Livonie, et plus tard ce furent surtout ses ouvrages restés inachevés qui l'occupèrent. A Paris, il connut Diderot, d'Alembert, Thomas, Duclos, Daubenton; il visita les théâtres, et il se confirma dans l'idée que la tragédie de Corneille et la comédie de Molière étaient trop enracinées dans les meurs françaises pour être facilement transplantées en Allemagne. Ayant accepté la charge de précepteur du prince de HolsteinEutin, il accompagna son élève dans un voyage en Allemagne, et il s'arrêta sept mois à Strasbourg, où il noua des relations durables avec Gæthe. En 1771, il fut nommé premier prédicateur à Buckebourg, et cinq ans après, par l'intercession de Gethe, à Weimar, où il mourut le 18 décembre 1803.

Les @uvres de l'âge mûr de Herder, celles qui ont fait vivre son nom, ne sont que le développement des plans de sa jeunesse. A Strasbourg, il écrivit son mémoire Sur l'Origine du langage, qui fut couronné par l'Académie des sciences de Berlin, et où, l'un des premiers, il combattit les doctrines traditionnelles, admises comme articles de foi dans les écoles. Le langage, pour lui, était le frère aîné de la poésie, et, comme elle, un produit naturel et spontané de l'âme humaine. Il dépassa même la portée du programme, en montrant que la langue est la marque distinctive d'une certaine forme de la pensée, et en indiquant déjà qu'une analyse comparée des langues serait le vrai fondement d'une psychologie des races. Ce fut aussi à Strasbourg qu'il commença à recueillir et à traduire les chants populaires de toutes les nations, qui figurent dans ses æuvres sous le titre de Voix des peuples : vrai panthéon poétique, où le Nord et le Midi, l'Occident

1. Lebensbild, 2e vol., p. 195, 241.

et l'Orient se rencontrent*. Herder, avec une souplesse de talent
et une faculté d'assimilation que nul traducteur n'a possédées au
même degré, sait prendre le ton qui convient à chaque époque,
à chaque climat. Il réussit presque à faire sentir par des combi-
naisons rythmiques la mélodie de l'original; car « le lied, » dit-il,
« n'est pas un tableau, mais un chant; il ne doit pas être lu,
« mais entendu : entendu par l'oreille de l'âme, qui ne compte
« pas les syllabes, mais qui se laisse aller au flot courant de
« l'harmonie. » Herder imita encore, à la fin de sa vie, les
romances du Cid; mais on ne soupçonnerait pas, en lisant ses
vers, qu'il n'avait devant lui que la prose de la Bibliothèque uni-
verselle des romans, tant le style, les détails de mœurs, les carac-
tères, tout donne l'impression d'une œuvre authentique et pure.
Il sut pressentir l'original sous la version française*.
A Buckebourg et à Weimar, déterminé sans doute par ses
fonctions, Herder revint de préférence à ses études sur l'anti-
quité biblique et orientale. Mais son point de vue restait le
même : il envisageait surtout la Bible par le côté littéraire, ou,
pour parler son langage, par le côté humain. Dans le plus Ancien
Document sur I'histoire du genre humain o, il donna un commen-
taire poétique du premier chapitre de la Genèse, et, pour expli-
quer le récit biblique, il le rapprocha des traditions cosmogoni-
ques de l'Orient. Ce fut comme le prélude du livre dont il ras-
semblait depuis longtemps les matériaux, et qui est intitulé De
l'Esprit de la poésie hébraïque*. Les psaumes, les prophéties, les
chants guerriers, lyriques et élégiaques des Hébreux, consti-
tuaient pour lui la poésie la plus ancienne, mais aussi la plus
simple, la plus spontanée, la plus naturelle qui nous ait été
transmise : expression vive et immédiate d'une société toute
pénétrée de la conscience de Dieu ; poésie divine, au même titre
que la poésie d'Homère, en ce qu'elle est la plus haute mani-
festation de l'âme humaine et l'affirmation la plus solennelle de

1. Stimmen der Volker in Liedern, éd. publiée par Jean de Müller, Tubingue, 1807. — Herder avait publié lui-même deux recueils de Volkslieder; Leipzig, 1778-1779. 2.Cepressentiment n'empêche pas quelques contre-sens, queles éditeurs modernes

n'ont pas eu de peine à relever. Édition de Julian Schmidt, avec une introduction, Leipzig, 1868. - La première édition avait été faite par Jean de Müller ; Tubingue, 1805.

3. AElteste Urkunde des Menschengeschlechts, 2 vol., Riga, 1774-1776.
4. Vom Geist der Ebräischen Poesie, 2 vol., 1782-1784.—Traduction (très infidèle)
de Mme de Carlowitz, Paris, 1845.

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