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fumée et la chaleur les faisaient beaucoup souffrir. Je pense que jamais tel tourment ne fut infligé à des héros.

Hagen leur dit : « Tenez-vous près des murs de la salle. Ne laissez « point lomber les brandons sur vos visières; enfoncez-les plus profona dément dans le sang. C'est une vilaine fête que la reine nous offre 1. »

La nuit arrive, et les Huns se retirent, croyant la bataille finie. Mais la voûte résiste à la flamme, et le lendemain les Burgondes se retrouvent à l'entrée de la salle, au nombre de six cents encore, et prêts à combattre.

Jusque-là, le margrave Rüdiger s'était tenu éloigné du combat. Des liens également sacrés l'attachaient aux deux partis. Il était vassal d'Attila; il tenait de lui ses terres et son manoir. Mais il avait reçu les Burgondes sous son toit; il avait échangé avec eux des gages d'hospitalité; il avait promis sa fille à Giselher. Il ne pouvait combattre ni les Burgondes ni les Huns, sans parjure. Krimhilt lui rappelle qu'il a promis de la servir en toute circonstance, le jour où elle a consenti à devenir la femme d'Attila.

. Malheur à moi, » s'écrie Rüdiger, « d'avoir vécu jusqu'à ce jour, homme abandonné de Dieu ! Il faut que je renonce à mon honneur, à • ma loyauté, aux vertus que Dieu a mises en mon caur. Hélas ! Dieu « du ciel, que la mort me délivre de cette peine!

« Quel que soit le parti que j'embrasse ou que je repousse, j'aurai « mal agi et je serai coupable. Si je les trahis l'un et l'autre, tout le • monde m'accusera. Oh! que celui qui m'a donné la vie m'éclaire en a ce moment! ,

Attila, qui pouvait lui commander, se jette à ses pieds, et implore son secours. Rüdiger lui répond : « Mon seigneur et mon « roi, reprenez tout ce que vous m'avez donné, les terres et les « châteaux: je n'en veux rien garder; je m'en irai pieds nus dans « l'exil. » Enfin le devoir féodal l'emporte. Quand Rüdiger s'avance vers la salle, suivi de cinquante guerriers, les Burgondes pensent d'abord qu'il vient leur prêter main-forte; et lorsque le margrave les invite à se défendre, Gernot lui montre de loin l'épée qu'il a reçue de lui à Bechlarn, comme gage d'amitié et de fraternité d'armes. Et Hagen s'écrie, du haut des degrés qui conduisent à la salle :

« Arrêtez encore, très noble Rüdiger, nous voulons vous faire entendre a nos raisons, mes seigneurs et moi : notre grande détresse nous y . oblige. Qu'importe à Etzel que nous mourrions, nous qui sommes « étrangers dans ce pays?

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« Je suis en grand souci, » ajouta Hagen. « Voici le bouclier que la « margrave Gotelint m'a donné. Les Huns l'ont haché à mon bras : « cependant je l'avais apporté ici dans une pensée de paix. »

Rüdiger lui offre alors son bouclier à lui : « c'est le dernier « présent, » dit le poème, « que Rüdiger de Bechlarn ait fait. » Hagen et Volker, émus de tant de générosité, déclarent se désintéresser du combat. Le margrave pénètre dans la salle et se fraye un chemin sanglant. Gernot, voyant tomber tous les siens, court l'arrêter.

Leurs deux épées étaient si tranchantes, que rien ne résistait à leurs coups. Rüdiger, le bon chevalier, atteignit Gernot à travers son casque dur comme le roc, et le sang coula à flots. Mais ce hardi et vaillant guerrier le lui rendit avec usure.

Il brandit haut dans sa main l'épée que Rüdiger lui avait donnée, et, quoique blessé à mort, il lui porta un coup qui, traversant le fort bouclier, tomba sur la visière du casque. L'époux de la belle Gotelint devait en mourir.

Hagen, irrité de la mort de ses deux amis, achève seul le combat. Ceux que son glaive n'atteignait pas, dit le poème, étaient noyés dans le sang. Bientôt le silence règne dans la salle. Attila s'imagine que ses vassaux l'ont trahi, qu'ils ont fait la paix avec les Burgondes : on lui apprend qu'ils ont tous péri !.

Les Goths, conduits par Hildebrant, vont réclamer le corps de Rüdiger : on le leur refuse. Quelques chevaliers se provoquent de part et d'autre, et bientôt une nouvelle mêlée s'engage. Tous les Goths tombent, à l'exception de leur chef. C'était la dernière réserve d'Attila; mais, du côté des Nibelungen, il ne restait plus que Gunther et Hagen. Théodoric les attaque seul, les terrasse, et les traîne devant Krimhilt. Il les livre à leur ennemie, à la seule condition qu'elle respecte leur vie. Mais Krimhilt fait mettre Gunther à mort, et tranche elle-même la tête de Hagen avec l'épée de Sifrit. Enfin Hildebrant, outré d'une telle férocité, venge sur Krimhilt la mort de tant de héros, et le poème ajoute : « Nombre de seigneurs illustres avaient péri; tous les peuples « étaient dans l'affliction. La fête royale eut un triste dénoue« ment : ainsi souvent l'amour finit par la peine. »

La conclusion paraît faible et presque insignifiante, après l'horreur des dernières scènes, après ce désastre où s'abîme

l. XXXVII° Aventure.

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l'élite de plusieurs nations. Aucun poème des temps anciens ou modernes n'accumule une telle quantité de meurtres sur un si petit espace; mais ce qui frappe surtout, c'est le ton simple et calme du récit. On dirait que ce sont là les annales courantes d'une certaine époque de l'humanité. Le poète nous apprend bien que les peuples sont plongés dans le deuil; mais il ne paraît pas s'en émouvoir, et il est probable que ses auditeurs n'en étaient pas plus émus que lui, ceux du moins devant lesquels se débitait la légende épique dans sa forme primitive. Mais déjà le XIIIe siècle était trop civilisé pour se complaire sans réserve aux aventures sanglantes des Nibelungen : c'est une des causes qui expliquent la défaveur croissante du poème vers la fin du moyen âge, et qui permettent d'affirmer que le fond de l'ouvrage appartenait à un temps plus ancien et plus rude.

Depuis que le poème des Nibelungen a été remis au jour, il a été l'objet des études les plus assidues et des recherches les plus persévérantes. Peu de livres sont aujourd'hui plus répandus en Allemagne. Il n'est plus seulement entre les mains des savants : on le lit dans les écoles populaires, on l'explique et on le commente dans les universités. L'art et la littérature s'en sont inspirés. Krimhilt et Brunhilt ont été opposées l'une à l'autre sur le théâtre, comme Élisabeth et Marie Stuart. Un des peintres les plus distingués de l'école moderne, Schnorr de Carolsfeld, a reproduit, dans une série de fresques, au château royal de Munich, l'histoire de Sifrit et des seigneurs de Worms. Enfin les traductions et les remaniements abondent. Même le vers des Nibelungen, avec sa cadence uniforme, est devenu classique, et les poètes n'ont pas cessé de s'en servir. Quelle a été la cause de ce succès, de cette vie nouvelle rendue à un ouvrage qui avait dormi longtemps dans les manuscrits? Il n'y a pas lieu d'évoquer ici le souvenir des chefs-d'œuvre de l'antiquité, qui ont eu aussi leur renaissance après une éclipse prolongée, mais qui avaient d'autres titres à l'admiration des hommes. Il est plus que téméraire, à propos des Nibelungen, de citer l'Iliade. La forme décousue, presque fragmentaire du poème allemand, les inégalités de l'exécution, rendent toute comparaison impossible. L'liade est le modèle accompli de la narration poétique; les Nibelungen ne sont que le monument d'une époque qui n'avait pas encore retrouvé l'art de la composition littéraire.

Mais quelque imparfait que soit ce poème, il se recommande

par des qualités qui appartiennent essentiellement à la poésie héroïque, et qui ne se rencontrent plus, même dans les créations les plus achevées des littératures savantes. Les personnages qu'il met en scène n'ont qu'une passion, qu'un mobile ; ils tendent à leur but avec toute l'énergie de leur âme; ce sont des héros, en un mot. Sifrit ne pense qu'à surpasser en gloire ses compagnons d'armes, quoiqu'on lui ait prédit qu'il trouvera la mort presque au début de sa carrière. Krimhilt garde pendant vingt ans dans son cœur le projet de sa vengeance, et, pour l'accomplir, elle ne recule pas devant le fratricide. Hagen n'espère pas échapper au châtiment de son crime, mais il ne cédera du moins qu'à bout de forces. L'héroïsme ne réside pas seulement dans les actes, mais encore dans les sentiments. Un respect absolu s'attache aux liens de l'hospitalité et de la fraternité d'armes; l'obéissance est un devoir sacré envers le suzerain légitime; la foi jurée est inviolable ; l'homme qui a rompu un engagement est méprisé autant que le lâche. Le héros, tel que les vieilles épopées nous le présentent, n'est ni meilleur ni plus mauvais que l'homme des temps civilisés; mais ce qu'il est, il l'est tout entier. La civilisation tend à adoucir les contrastes et à tout ramener à un type uniforme, tandis que la légende héroïque nous montre, dans des individualités puissantes, le libre et complet épanouissement de la nature humaine.

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2. — « LA PLAINTE DES NIBELUNGEN ».

Un petit poème qui fait suite aux Nibelungen, mais dont la rédaction paraît un peu plus ancienne, est surtout intéressant par le rôle qu'y joue l'évêque Pilgrim de Passau : c'est un des plus curieux exemples des anachronismes dans lesquels se com† la poésie héroïque. Pilgrim de Passau est un personnage

istorique; il se signala dans la conversion des Hongrois, cette arrière-garde des Huns qui, sous les successeurs de Charlemagne, se répandit sur l'Europe centrale et poussa même ses incursions jusqu'au delà du Rhin. L'empereur Otton le Grand les vainquit sous les murs d'Augsbourg, en 955, et, comme gage de sa victoire, leur imposa le christianisme. Pilgrim vécut au milieu d'eux pendant vingt ans, non sans danger. Son nom resta populaire après sa mort, à une époque où la légende épique achevait de se fixer et commençait à être mise par écrit; et le pieux évêque fut mêlé

aux héros de la première invasion, comme un contemporain d'Attila.

Pilgrim paraît déjà dans la deuxième partie de la Chanson des Nibelungen. Quand Krimhilt se rend à la cour des Huns, il vient au devant d'elle jusqu'en Bavière et la conduit à Passau. Mais il joue un rôle plus considérable dans la Plaintc. Après la grande catastrophe qui « a mis tous les peuples dans le deuil », on retire les corps des héros de dessous les décombres du palais d'Etzelbourg; on rappelle leurs exploits; on déplore leur destinée : ces sortes de plaintes funèbres étaient peut-être une des formes les plus anciennes du chant épique. Ensuite des messagers, conduits par le ménestrel Swemmel, sont chargés de rapporter à Worms les armes des Burgondes. Lorsqu'ils arrivent à Passau, l'évêque Pilgrim leur dit : « Promettez-moi de revenir ici à votre « retour. Les choses n'en resteront pas là : je veux que l'histoire « de toutes ces catastrophes soit mise par écrit, depuis leur pre« mière origine jusqu'à leurs dernières conséquences. Vous me « raconterez ce que vous aurez yu. J'enverrai aussi des messagers « au pays des Huns, et je ferai demander aux parents de chaque 4 héros ce qu'ils pourront m'apprendre. Je saurai ainsi comment « l'aventure s'est passée. Il serait à regretter que le souvenir s'en a perdit, car c'est bien l'événement le plus considérable qui soit « jamais arrivé dans le monde '. »

Fidèle à sa promesse, Swemmel s'arrête une seconde fois à Passau, et alors l'évêque, d'après les renseignements qu'il a recueillis, confie à son neveu Conrad le soin « d'écrire toute l'his«toire en lettres latines, telle qu'elle s'est passée depuis la pre« mière heure jusqu'au dénouement final. Et, dans la suite, on l'a It souvent reprise en langue allemande 2.»

Faut-il conclure de ce passage qu'il a existé un ouvrage latin sur les Nibelungen, ayant servi de modèle ou seulement de guide aux poètes populaires ? N'y faut-il pas voir plutôt une simple tentative pour donner à la légende épique plus d'autorité en la rattachant à un nom célèbre? Cette dernière explication paraît la plus naturelle. La légende, après s'être amplifiée et ramifiée

1. Die Klage, y. 3460 et suiv. – Édition de K. Bartsch, Leipzig, 1875. Édition critique d'Edzardi, Hanovre, 1875. — Le poème de la Plainte est écrit dans le petit vers à quatre accents, qui devint la forme consacrée du poème chevaleresque.

2. V. 4293 et suiv.

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