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« qu'un sentiment d'admiration ou de respect, c'est-à-dire, pour «« lui donner son vrai nom, un plaisir négatif. » Kant, qui aime les sous-divisions, distingue entre le sublime mathématique, qui repose sur l'idée de grandeur, et le sublime dynamique, qui se fonde sur l'idée de force. La nature est mathématiquement sublime dans ceux de ses phénomènes qui dépassent la faculté compréhensive de notre imagination; elle est dynamiquement sublime, quand, par une imposante manifestation de sa puissance, elle semble vouloir menacer notre existence physique. Dans l'un et l'autre cas, notre imagination confondue en appelle à notre raison. C'est notre raison qui nous fait admirer le ciel étoilé, par l'idée de l'infini qu'elle porte en elle, et pour laquelle l'imagination n'a pas de mesure. C'est notre raison qui, devant les éléments déchaînés, nous rappelle au sentiment de notre supériorité morale et nous fait dire : « Je ne suis qu'un roseau, « mais un roseau pensant. »

Le sublime n'est donc pas dans les objets, mais dans notre esprit. Nous ne devrions pas dire qu'une chose est sublime, mais qu'elle éveille en nous l'idée du sublime. Il n'y a pas, dans la nature, un objet, si grand qu'il soit, qui, considéré sous un autre point de vue, ne puisse descendre jusqu'à l'infiniment petit; et réciproquement, il n'y a rien de si petit, qui, mesuré à une autre échelle, ne puisse s'élever jusqu'à l'immensité : le télescope et le microscope sont là pour le prouver. Nous disons qu'une chose est sublime, lorsque, au moment où elle se présente devant nous, elle nous paraît grande au delà de toute expression, lorsqu'elle défie toute comparaison. Elle provoque alors un conflit entre notre imagination, qui ne peut la concevoir, et notre raison, qui cherche à la comprendre, et de là vient le trouble qu'elle nous occasionne. Mais, en même temps, elle élève l'âme, parce qu'elle s'adresse à ce qu'il y a de vraiment grand dans notre nature, et qu'elle nous confirme dans le sentiment de notre liberté morale ".

1. «Das Erhabene ist erhebend, » -- Kant avait publié, dès 1764, des Observations sur le sentiment du beau et du sublime (Beobachtungen über das Gefühl des Schönen und Erhabenen); ce sont des observations détachées, en partie très fines, mais qui n'ont qu'un rapport éloigné avec la théorie exposée dans la Critique du jugement.

6. – LA LANGUE DE KANT. — SON INFLUENCE.

Kant est le plus sincère des philosophes, et son style est sincère comme sa philosophie. Il dit ce qu'il croit vrai, et il le dit simplement. Il ne cherche même pas à persuader; il écrit pour ses lecteurs comme il écrirait pour lui-même. Le style de Kant est ce qu'il y a de plus opposé au style oratoire. Sa phrase n'est que le moule exact de sa pensée; nulle draperie, nulle parure. Il estime que la vérité se suffit à elle-même, et il croirait la défigurer en voulant l'orner. Tel est, du moins, le caractère de ses grands ouvrages. Dans ses premiers écrits, et avant qu'il eût construit son système, il se laissait aller volontiers à sa verve. humoristique ou même satirique; mais, à partir de la Critique de la raison pure, il cesse d'être écrivain, et il n'est plus que philosophe.

On a beaucoup parlé, depuis Victor Cousin, de l'obscurité de Kant. Ceux qui ont reproché à Kant d'être obscur, ont voulu dire seulement qu'il ne se prête pas à une lecture rapide et superficielle. Sa pensée ne vient pas au-devant du lecteur, elle ne se devine pas à distance; il faut aller à elle, mais on est toujours sûr de la saisir, et de la saisir complètement, pour peu qu'on se donne la peine de l'aborder franchement. Kant est toujours clair; son seul tort est parfois de vouloir l'être trop. Il ne veut perdre aucune nuance. Comme tout se tient dans son système, il considère rarement une idée seule, mais il la voit dans ses rapports, proches ou éloignés, avec d'autres idées du même ordre. S'il était plus écrivain, il démêlerait, avant de prendre la plume, la multiplicité de ses aperceptions; il présenterait successivement et dans une gradation calculée ce qui s'offre simultanément à son esprit. Il dédaigne cet artifice. Sa phrase est complexe comme sa pensée; elle est chargée d'incidentes et de parenthèses, qui rebutent le lecteur non préparé. On raconte, et l'anecdote paraît authentique, que son ami le conseiller Wlæmer lui avait déclaré ne plus pouvoir le lire, « parce qu'il n'avait pas assez de doigts « pour cela ». Il mettait un doigt sur un mot, un doigt sur un autre, pour avoir des points de repère; mais il n'était pas à la fin de, la phrase, que ses deux mains n'y suffisaient plus. Kant serait illisible, s'il n'avait que les idées de tout le monde; mais on

est porté par la force et l'originalité de la pensée à travers le dédale des mots. Kant, ayant changé le point de vue philosophique, fut amené, par un besoin de clarté même, à remanier le vocabulaire en usage dans les écoles. Il donne à certains mots un sens spécial, ordinairement plus étroit; il crée même des termes nouveaux. Il est sobre dans ces créations; il avertit le lecteur toutes les fois qu'il y a recours, et il a toujours soin de définir les expressions qu'il emploie, lorsqu'il les détourne de leur acception commune. La terminologie de Kant est, en somme, peu compliquée, et elle contribue à donner à sa pensée la précision scientifique. Il s'explique à ce sujet dans la préface de sa seconde Critique : « Forger des mots nouveaux, quand la langue est assez riche « d'expressions répondant à des idées données, c'est un moyen « puéril, pour qui n'a aucune pensée originale et vraie, de se « distinguer de la foule en cousant une pièce neuve sur un vieil « habit. Si donc les lecteurs de cet écrit peuvent m'indiquer des « expressions plus populaires, mais qui soient aussi bien appro« priées à la pensée que les miennes me paraissent l'être, ils « m'obligeront beaucoup, car je ne souhaite que d'être compris; « et si même quelques-uns se faisaient fort de prouver que cette « pensée elle-même est vide, et vide aussi, par conséquent, toute « expression qui la désigne, ils auraient bien mérité de la phi« losophie. Mais aussi longtemps que cette pensée subsistera, je « doute que l'on puisse trouver, pour la rendre, des termes à la « fois plus justes et plus courants. » Les néologismes de Kant n'ont pas enrichi la langue; ils tiennent de trop près à sa doctrine pour en être aisément séparés; un petit nombre seulement sont entrés dans le domaine commun. Ils se justifient, parce qu'ils rendent les contours du système plus nets. Mais Kant avait donné un exemple dont ses successeurs abusèrent. Ceux-ci n'imitèrent pas la sage réserve du maître; ils créèrent des mots nouveaux pour des idées qui ne l'étaient pas, et ils répandirent l'obscurité à pleines mains. Kant est le point de départ d'un mouvement philosophique qui s'est continué, avec Fichte et Schelling, jusqu'à Hegel, et qui, plus tard, a été dirigé dans un sens différent par Schopenhauer. Ses idées ont été développées, en Angleterre, par Hamilton, et, en France, principalement par Renouvier. En Allemagne, son influence s'est étendue peu à peu sur tous les domaines des

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sciences et des lettres; il a été pour la fin du XVIIIe et le commencement du XIX° siècle allemand ce que Descartes avait été pour le xviie siècle français. «Nul savant, » dit Gæthe,« à moins que ce « ne soit un pur archéologue, ne peut se soustraire impunément « au mouvement inauguré par Kant'.» Schiller lui doit ses idées sur le beau et le sublime, dont il s'est inspiré dans la conception de ses derniers drames. Herder lui a emprunté le côté rationaliste de sa théologie. Guillaume de Humboldt dit de lui : « Une << partie de ce qu'il a détruit ne se relèvera pas, et une partie de ce « qu'il a fondé ne périra pas ?. » Ce sont les æuvres durables, celles dont on peut parler ainsi. La métaphysique de Kant, plus ou moins modifiée par ses successeurs, règne encore dans les universités allemandes. Quant à sa morale, elle a pénétré partout. L'impératif catégorique, la loi absolue du devoir, est descendu de la chaire du philosophe dans celle du maître d'école, et s'est gravé dans la conscience nationale.

1. Gøthe, Winckelmann.
2. Correspondance entre Schiller et Guillaume de Humboldt, préface.

CIIAPITRE III
H ER D ER

Herder à Kœnigsberg et à Riga; rapports avec Kant. — Les Fragments sur la littérature allemande; Herder continuateur de Lessing. — Diversité des travaux de sa jeunesse : études sur les littératures primitives. — Voyage en France. — Mémoire sur l'origine du langage. — Séjour à Strasbourg, à Buckebourg et à Weimar. — Herder traducteur; les Voix des peuples; l'Esprit de la poésie hébraique. — Les Idées sur la Philosophie de l'histoire; ce qu'elles contiennent de nouveau. Caractère du génie de Herder.

Herder eut, comme son maître Rousseau, une jeunesse aventureuse et précaire *. Il est né le 25 août 1744, à Mohrungen, petite ville de la Prusse Orientale. Son père, d'abord tisserand, fut plus tard sacristain et chantre d'église, et dirigea même une école de filles. Sa mère était fille d'un maréchal-ferrant. La famille était pauvre; l'enfant fut élevé pour une vie simple et austère. Pour son instruction, il fut à peu près abandonné à lui-même, et la rêverie fut la première forme de sa pensée. Dans une ode qui

1. Documents biographiques. — Des documents biographiques sur Herder et des extraits de sa correspondance ont été publiés par sa famille : Erinnerungen aus dem Leben Johann Gottfrieds von Herder, gesammelt von Maria Carolina von Herder geborene Flachsland, deux parties, imprimées à la suite de l'édition classique des œuvres de Herder (40 vol., Stuttgart et Tubingue, 1852-1853). - Aus Herder's Nachlass, Ungedruckte Briefe, par H. Düntzer et Ferdinand-Gottfried de Herder, 3 vol., Francfort, 1856-1867. Herder's Lebensbild (recueil de documents, principalement sur la jeunesse de Herder, publié par son fils Émile Gottfried de Herder), 3 vol., le 1er en 4 parties; Erlangen, 1846.

Édition critique des œuvres, par B. Suphan, 32 vol., Berlin, 1877-1899 : choix, 4 vol., Berlin, l884-1887.

A consulter, sur l'ensemble de la vie et des écrits de Herder : R. Haym, Herder nach seinem Leben und seinen Werken dargestellt, 2 vol., Berlin, 1880-1885; et, sur la première partie de sa vie, sur les études et les travaux de sa jeunesse jusqu'à son arrivée à Buckebourg : Ch. Joret, Herder et la Renaissance littéraire en Allemagne au XVIII° siècle, Paris, 1875. — Biographies nouvelles de E. Kühnemann (Herders Leben, Munich, 1895) et de R. Bürkner (Herder, Berlin, 1903).

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