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CHAPITRE IX

L'ÉCOLE DE GETTINGUE

LAlmanach des Muses de Gættingue; les premiers collaborateurs; le

culte de Klopstock. – 1. Voss; ses idylles; son poème de Louise;
sa traduction d'Homère. Les frères Stolberg. – 2. Poètes popu-
laires. Bürger; la ballade de Lénore. Mathias Claudius ; le Mes-
sager de Wandsbeck. Écrivains secondaires; Miller; Leisewitz.
- 3. Poètes élégiaques; Hælty; Matthisson; Salis; Tiedge. -
4. Schubart.

Une littérature se fonde sur le génie d'une nation, c'est-à-dire sur un ensemble de conceptions générales et durables : une école se constitue au nom d'une doctrine passagère, et cette doctrine s'impose avec d'autant plus de force qu'elle est plus arrêtée, plus rigoureuse, plus étroite. Seul des trois écrivains qui dominent le milieu du XVIIIe siècle, Klopstock était vraiment qualifié pour être un chef d'école; il avait la décision, l'assurance, les préventions même, qui conviennent à un tel rôle. Les bardes avaient déjà mis en pratique la partie la plus arbitraire de sa doctrine; il eut bientôt d'autres disciples, d'un esprit plus large et d'un caractère plus indépendant.

Deux jeunes gens, qui venaient de terminer leurs études à l'université de Gættingue, Henri-Christian Boïe et Frédéric-Guillaume Gotter, firent paraître, en 1770, un Almanach des Muses, une sorte d'anthologie, où, à côté d'æuvres anciennes et connues, figuraient des productions nouvelles. Ils trouvèrent des collaborateurs; l'almanach se continua, et fut, dès l'année suivante, entièrement composé de pièces originales. Des réunions régulières eurent lieu entre les principaux rédacteurs; les liens se resserrèrent, et enfin l'école reçut une consécration solennelle dans une promenade que quelques-uns de ses membres firent aux

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environs de la ville, le 12 septembre 1772. « La soirée était particulièrement belle, » raconte Voss dans une lettre, « et la lune « était dans son plein. Nous nous abandonnâmes entièrement « aux impressions de la belle nature. On se rafraîchit avec du lait dans une cabane de paysan, puis on gagna la campagne. « On se trouva enfin dans un bosquet de chênes, et aussitôt « l'idée vint à tous d'échanger le serment de l'amitié sous ces « arbres sacrés. Les chapeaux furent couronnés de feuillage et « déposés au pied d'un chêne. Puis tous, se prenant par la main, « dansèrent une ronde autour de l'arbre, prirent la lune et les « étoiles à témoin de leur union, et se jurèrent une amitié éter« nelle. On se promit en même temps d'observer la plus grande « sincérité dans les jugements qu'on porterait les uns sur les « autres, et de continuer les réunions habituelles avec plus d'exac« titude encore et de solennité que par le passé *. » Le 2 juillet 1773, on célébra l'anniversaire de la naissance de Klopstock, et, pour offrir au maître un hommage non équivoque, on brûla Wieland en effigie et on lacéra ses œuvres. L'école comptait alors parmi ses membres Voss, Bürger, Hœlty, les frères Stolberg et le poète romancier Miller. Leisewitz s'y joignit l'hiver suivant. Parmi les correspondants de l'Almanach, les plus importants étaient Claudius et Overbeck. Gœthe lui-même fournit quelques poésies*.

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1. — voss. — LEs FRÈREs sToLBERG.

En 1772, un jeune poète avait envoyé à Kaestner, professeur à l'université et l'un des rédacteurs de l'Almanach, quelques pièces lyriques, qui parurent tellement remarquables au directeur Boïe, qu'on lui procura aussitôt les moyens de venir faire ses études à Gœttingue. C'était Jean-Henri Voss, alors âgé de vingt et un ans, et précepteur dans la maison d'un gentilhomme mecklembourgeois. Il possédait à fond les langues classiques, et il était versé dans les littératures modernes. Après avoir passé plusieurs années à Gœttingue, il alla voir Klopstock à Hambourg, comme pour faire sanctionner par lui sa réputation naissante, et il décida même le grand poète à venir trôner pendant quelques jours au milieu de ses disciples. Dès lors, Voss fut considéré, après Klopstock, comme le chef de l'école. Il fut plus tard recteur à Eutin, avec le titre de conseiller aulique.Ayant pris sa retraite, en 1802, il vint à Iéna, où il connut Gœthe et Schiller. Enfin, en 1805, le grand-duc de Bade lui fit une pension, sans lui imposer d'autre condition que de se fixer dans ses États et d'encourager les études par sa présence. Il mourut à Heidelberg, en 1826*. Voss dut son influence à la rectitude de son jugement, bien plus qu'à la supériorité de son génie; c'était un bon conseiller et un écrivain consciencieux. La persévérance et une certaine ténacité d'observation lui tenaient lieu d'imagination et de chaleur, et une connaissance profonde de la langue lui faisait trouver parfois le tour original. Dans tout ce qu'il écrivit, il imita quelqu'un; mais il eut toujours l'art de bien choisir ses modèles. Rien, chez lui, ne coulait de source ; mais ses efforts furent souvent heureux, et, s'il ne s'éleva jamais au sublime, par contre il évita toujours le faux et le maniéré. Tout au plus l'exemple de Klopstock le fit-il tomber quelquefois dans l'emphase. Ses odes manquent de mouvement et d'harmonie; mais il a laissé quelques chansons dans la mémoire du peuple. Il n'a été original que dans l'idylle : original à sa manière, c'est-à-dire qu'il a su retrouver les vraies origines du genre. « Théocrite, » dit-il dans une lettre à son ami Brückner, « m'a fait connaître d'abord le but réel de « ce genre de poésie. On ne voit rien, chez lui, d'un monde idéal « ni de bergers raffinés. Il nous montre la nature sicilienne et les « pâtres de la Sicile, qui ont souvent un langage aussi grossier que « nos paysans. Le poète romain, qui a été imitateur dans l'idylle « aussi bien que dans l'épopée, lui a pris ses meilleurs passages, « les a arrangés à sa fantaisie, y a mêlé un peu de mœurs « italiennes, et il en est résulté un monstre qui n'a de domicile « nulle part. » Voss voulut donc ramener l'idylle à la vérité de la

1.Lettre à Brückner : Briefe von Joh. Heinrich Voss, 4 vol., Halberstadt, 1829-1833).

2. Klopstock pensa que le bosquet sacré (der Hain) où il avait logé les bardes, et qu'il opposait au Parnasse grec, venait de refleurir au pied du Harz. Il ne manqua pas de le dire à ses nouveaux disciples, et l'usage s'introduisit peu à peu de désigner le groupe poétique de Gœttingue par le mot de Hainbund, « l'Union du « Bosquet ». Voir l'ode de Klopstock, Der Hugel und der Hain, 1767.— L'Almanach des Muses dura jusqu'en l803, et fut successivement rédigé par Voss, Gœckingk, Bürger, Karl Reinhard et Sophie Méreau. Voss, ayant quitté Gœttingue en 1776, publia de son côté un Almanach des Muses jusqu'en 1786.

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nature ; mais il chercha la vérité plutôt dans le détail descriptif

l. Éditions. — Sämmtliche Poetische Werke, 1 vol. in-4°, Leipzig, 1835; 5 vol. in-16, Leipzig, 1846-1853; 5 vol. in-16, Leipzig, 1850. — Choix, par A. Sauer (Der Göttinger Dichterbund, I, dans la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner). A consulter : W. Herbst, J. H. Voss, Leipzig, 3 vol., 1872-1876.

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que dans les sentiments et les meurs. Son meilleur ouvrage, le poème de Louise, est une suite de trois idylles faiblement reliées entre elles, où il retrace en style homérique la vie d'un presbytère de village; et l'on se laisserait volontiers charmer par la tranquille fraîcheur de certains tableaux, si le procédé n'était trop visible. Les personnages ne sont guère peints que par le retour des mêmes épithètes; l'un s'appelle le noble et modeste Walter, l'autre le vénérable pasteur de Grünau. La minutie de l'observation fatigue, et le naturel disparaît devant l'affectation du naturel. Malgré ces défauts, qui s'accentuaient encore d'édition en édition, le tout est animé de cette saine verdeur que Gæthe reconnaissait dans tous les écrits de Voss'. Par le culte de l'antiquité, Voss se rattachait à l'école de Weimar. Sa traduction de l'Odyssée est un modèle, si tant est que la langue allemande puisse rendre d'une manière continue l'harmonie du vers d'Homère. Dans l'lliade, qui suivit, dans les cuvres de Virgile, dans les morceaux choisis d'Ovide, de Théocrite, d'Horace, pour ne point parler des auteurs qui l'occupèrent dans sa vieillesse, le traducteur força de plus en plus les ressorts de la langue maternelle. Mais l'Homère eut pour l'Allemagne toute l'importance d'une cuvre originale. En somme, Voss, sans avoir créé aucun vrai chef-d'œuvre, a exercé sur ses contemporains, par son activité littéraire et par l'autorité de son savoir, une influence presque égale à celle des grands génies 2.

L'année même où Voss envoyait ses premiers essais à lAlmanach des Muses, deux jeunes gens appartenant à la haute aristocratie, les comtes de Stolberg, arrivèrent à Gættingue et se firent recevoir dans le cénacle. Ils venaient de Hambourg, où ils avaient connu Klopstock; ils retournèrent dans le Nord, deux ans après, et se mirent au service de la couronne de Danemark. En 1775, ils firent un voyage en Suisse, où Gæthe les accompagna. Ils se démirent de leurs fonctions en 1800. L'aîné, Christian, vécut dans la retraite jusqu'en 1821. Le plus jeune, Frédéric-Léopold, abjura

1. Conversations d'Eckermann, à la date du 7 octobre 1827; roir aussi le 9 fé vrier 1831. -- Goethe avouait que c'était la Louise de Voss qui lui avait fait écrire Hermann et Dorothée.

2. Voss a fait école comme poète idyllique. C'est Brückner qui a le plus fidèlement reproduit sa manière. Kosegarten (1758-1818) a affadi l'idylle et l'a ramenée à Gessner. Schmidt de Werneuchen (ainsi nommé du village où il a été pasteur, et pour le distinguer des nombreux écrivains de même nom; 1795-1838) a excité l'humeur de Goethe. (Voir la chanson, Musen und Grazien in der Mark). - Choix dans Lyriker und Epiker der klassischen Periode, par Mendheim (collection Kürschner), Nouvelle édition des poésies do Brückner, par L. Geiger, Berlin. 1889. le protestantisme, demeura auprès de la princesse Galitzin à Munster jusqu'en 1812, et s'engagea dans la réaction catholique et romantique, non sans s'attirer les vives récriminations de ses anciens amis*; il mourut, aux environs d'Osnabrück, en 1819. Comme poètes, les frères Stolberg ne quittèrent pas la trace de Klopstock. Ils scandèrent des odes, des hymnes, des élégies, en l'honneur de la patrie et de la liberté. Seul Frédéric-Léopold, d'un tempérament plus passionné que son frère, anima parfois d'un souffle d'éloquence ces formes empruntées; ce fut lui aussi qui mit le plus d'ardeur dans ses revendications patriotiques. En réalité, ces deux seigneurs, qui étonnèrent un instant le monde par leur libéralisme, étaient fort déplacés dans un groupe d'écrivains doués de l'esprit le plus populaire. On ne retrouve que rarement chez eux cette veine de poésie simple qui est la vraie marque de l'école de Gœttingue, et qui lui assure seule, vis-à-vis de Klopstock, une sorte d'indépendance et d'originalité *.

2. — ÉCRIVAINs PoPULAIREs. — BüRGER. CLAUDIUs.

L'école de Gœttingue, considérée dans son ensemble, offre deux aspects bien différents. D'un côté, elle a été savante, hexamétriste, comme disait Wieland, et presque artificielle. De l'autre, elle a été naturelle et simple, et presque neuve par la simplicité. Elle a produit tout à la fois les odes les plus mauvaises qui figurent dans la littérature allemande, et un grand nombre des meilleurs chants populaires. Voss en a été l'organisateur et le porte-voix, Bürger en est resté la gloire durable.

Gottfried-Auguste Bürger aurait été un des plus grands poètes de l'Allemagne, si son caractère avait été à la hauteur de son génie. Il avait tout ce que la nature peut donner; il lui manqua toujours ce qui est l'œuvre de la volonté personnelle. Né à Molmerswende, près de Halberstadt, dans la dernière nuit de l'année

1. Voss surtout l'attaqua violemment dans un article de revue (Wie ward Fritz Stolberg ein Unfreier ? 1819), et continua même la lutte après la mort de Stolberg.

2. Éditions. — Les œuvres des frères Christian et Frédéric-Léopold, comtes de stolberg, ont été publiées à Hambourg, en 20 vol., 1820-1825. - Choix dans Sauer, Der Göttinger Dichterhund, III. - A consulter : J. H. Hennes, Aus Friedrich Leopold von Stolbergs Jugendjahren, Francfort, 1876; et Stolberg in den zweiletzten Jahrzehnten seines Lebens, Mayence, 1875; - J. Janssen, Friedrich Leopold Graf zu Stolberg, 2° éd., Fribourg-en-Brisgau, 1882.

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