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Le caractère de Brunhilt, reine d'Islande, est, de toutes les parties de la tradition épique, celle qui a été le moins bien assimilée à la forme chevaleresque du sujet. Le poème I'appelle ici « une dame de haute naissance »; mais elle n'a rien d'une châtelaine. C'est une sorte de valkyrie mal apprivoisée, encore plongée dans les ténèbres du mythe, un être surhumain, dont une vaillance surhumaine pourra seule venir à bout. Gunther veut la conquérir; mais il ne triomphe d'elle qu'avec l'aide de Sifrit, qui se tient à côté de lui, couvert d'un chaperon qui rend invisible !. L'expédition revient à Worms, et toute la cour se rend aux bords du Rhin, pour recevoir la nouvelle reine. « Avec « beaucoup de grâce, dame Krimhilt s'avança pour recevoir dame « Brunhilt et sa suite. De leurs belles mains, on les vit écarter « les tresses qui ornaient leur front, quand élles échangèrent le « baiser de bienvenue... Nombre de héros fameux se plaisaient « à les contempler. Parmi ceux qui savaient apprécier la beauté « des femmes, les uns vantaient la fiancée de Gunther, mais les « autres, mieux avisés, pensaient qu'on pouvait bien préférer « Krimhilt. » Les deux mariages, celui de Gunther avec Brunhilt et celui de Sifrit avec Krimhilt, se font le même jour. Pendant le festin, Brunhilt fond tout à coup en larmes. Gunther lui dit : « Pourquoi troubler l'éclat de vos yeux ? Réjouissez-vous, car « voilà toutes mes provinces, et mes châteaux, et mes chevaliers « qui vous sont soumis. » Brunhilt lui répond : « C'est plutôt le « moment de pleurer : je m'attriste pour votre sœur de la voir « assise à côté d'un homme qui est votre vassal; je pleure de la « voir ainsi abaissée. — Gardez le silence aujourd'hui, » réplique enfin le roi, « je vous en dirai la raison un autre jour. » Brunhilt se tait, mais elle garde son ressentiment*. Même vis-à-vis de Gunther, elle ne se considère pas absolument comme vaincue. Pendant la nuit, elle le garrotte, l'accroche au mur, et il faut que Sifrit, toujours couvert de son chaperon, la dompte encore une fois pour la remettre aux bras de son époux. Dans la lutte, « il lui prit au doigt un anneau d'or, sans qu'elle s'en aperçût.

l. La Tarnkappe : elle faisait partie du trésor de Sifrit.

2. D'après une ancienne tradition, qui s'est conservée dans les Eddas, Brunhilt avait été précédemment vaincue et abandonnée par Sifrit; c'était la jalousie qui l'excitait contre Krimhilt. Dans le poème des Nibelungen, elle n'a pas les mêmes motifs de ressentiment, et sa conduite pendant le festin s'explique mal. C'est l1:1o des nombreuses incohérences qui déparent le poème et qui en détruisent l'unité.

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« Il lui enleva aussi sa ceinture, faite d'un beau tissu : je ne « sais, » ajoute le poète, « s'il le fit par orgueil; il la donna à sa « femme, et depuis il lui en arriva malheur. » Sifrit emmène Krimhilt dans le Niderlant, et pendant dix ans les deux héros gouvernent en paix leurs États. Mais « Brunhilt « pensait toujours en elle-même : pourquoi dame Krimhilt porte

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« lige? Voilà longtemps qu'il n'est venu nous servir. » Et, suivant toujours cette pensée, « que le diable lui suggérait », elle décide Gunther à donner une fête et à y inviter Sifrit, sa femme et ses chevaliers. A peine sont-ilsarrivés, que la haine de Brunhilt éclate avec plus de violence. Le soir, quand la cour se rend à vêpres, elle enjoint à Krimhilt de s'arrêter devant la porte de l'église, jusqu'à ce qu'elle-même ait passé avec toute sa suite. « Jamais, » s'écrie-t-elle, « la femme d'un vassal n'a marché devant l'épouse « d'un roi. » Alors Krimhilt, poussée à bout, l'outrage ouvertement, en lui montrant la ceinture qu'elle a reçue de Sifrit, et elle entre la première, aux yeux de toute la cour. Jusqu'ici le poème s'est traîné péniblement dans les épisodes. A partir du moment où le conflit entre les deux reines est engagé, le récit devient plus rapide; les parties qui suivent comptent parmi les plus belles de l'épopée allemande au moyen âge. Hagen a promis à Brunhilt de la venger, et Krimhilt, par son imprudence, lui livre elle-même son époux. On répand de faux bruits de guerre : les Saxons et les Danois ont refusé le tribut. Hagen vient prendre congé de Krimhilt; elle lui fait part de ses craintes : « Sifrit est très brave, et il est aussi très fort; je ne serais pas « inquiète pour lui, s'il pouvait contenir sa bouillante ardeur. — « Vous figurez-vous, » demande Hagen, « qu'on puisse le blesser? « Faites-le moi connaître. Par quel moyen puis-je m'y opposer? « Pour le garder constamment, je chevaucherai à côté de lui. » Elle lui apprend alors que Sifrit s'est baigné autrefois dans le sang d'un dragon qu'il avait tué, et que sa peau est devenue ainsi « impénétrable comme de la corne. Mais, » ajoute-t-elle, « tandis « que le sang jaillissait tout chaud des blessures du dragon, une « feuille de tilleul vint à tomber entre les épaules de Sifrit, qui « garda ainsi un endroit vulnérable. » Hagen répond : « Faites « une petite marque sur son vêtement, afin que sache où je dois le « préserver, quand nous serons dans la mêlée. — Avec un fil très « fin, » dit Krimhilt, « je dessinerai une croix à peine visible. » «)

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Le poème ajoute : « Elle croyait le sauver, elle préparait sa « mort. » Le lendemain, le roi Gunther affre à ses vassaux, au lieu d'un e guerre, le divertissement d'une chasse. Sifrit s'abandonne à toute la fougue de sa robuste et exubérante nature. Non seulement il abat tous les gibiers imaginables, même un lion, mais il ramène, attaché à la selle de son cheval, un ours, qu'il lâche au milieu des cuisiniers, avant de le tuer. Le soir, les chasseurs se rafraîchissent auprès d'une source. Au moment où Sifrit se penche pour boire, Hagen le frappe par derrière avec un javelot; il avait d'abord eu soin de lui enlever ses armes.

Quand le fort Sifrit sentit la blessure, Furieux, il se releva de la source en bondissant. — Le long bois du javelot lui sortait de l'épaule. — Il croyait trouver sous sa main son arc ou son épée, — et il était encore de force à payer à Hagen le salaire qui lui était dû. Voyant qu'on avait éloigné ses armes, — il prit son bouclier, qui était resté — au bord de la fontaine, et, courant sur Hagen, — il l'atteignit en quelques bonds. Quoique blessé à mort, il le frappa rudement. — Les pierreries jaillirent du bouclier de IIagen, — qui se brisa en éclats. — Ce fut toute la vengeance que le noble Sifrit put exercer. Hagen était étendu à terre. — La plaine retentissait de la violence du coup. — Une épée aux mains de Sifrit était la mort de Hagen, — tant la blessure avait irrité le héros. Les couleurs de Sifrit pâlissaient; il ne pouvait plus se soutenir ; — lès forces de son corps l'abandonnaient. — Déjà il portait le signe de la mort sur son visage, — et bientôt il ne fut plus qu'un objet de deuil pour les dames. L'époux de Krimhilt tomba parmi les fleurs qui bordaient la fontaine... 1

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Hagen fait déposer le corps de Sifrit devant la porte de Krimhilt. Plus tard, il jette le trésor des Nibelungen dans le Rhin. Krimhilt reste à Worms, où, « pendant treize ans, elle < pleura son époux ».

Les treize années du deuil de Krimhilt marquent l'intervalle qui sépare la première partie du poème de la seconde. Celle-ci débute au vingtième chant, ou, comme le poète s'exprime, à la vingtième aventure. La scène change brusquement; nous sommes transportés à Etzelbourg, la résidence d'Etzel ou Attila. Les deux parties different même par leur rédaction. La seconde est moins pleine d'événements que la première, mais les événements sont plus développés. Le récit est plus abondant, sinon plus varié.

C'était au temps où dame Helke venait de mourir, et où le roi Etzel recherchait une autre femme en mariage. Ses amis chevauchèrent vers le pays des Burgondes, vers une noble veuve qui avait nom Krimhilt 1.

C'est Rüdiger, le margrave de Bechlarn sur le Danube, qui conduit l'ambassade. En douze jours il arrive à Worms, et, ayant fait agréer sa mission par Gunther, il se présente devant Krimhilt. Il lui offre d'abord, au nom de son maître, l'autorité souveraine sur la nation des Huns, avec douze couronnes étrangères. Mais elle refuse. En vain ses frères joignent leurs instances à celles du margrave : « Celui qui connaîtrait mon amère souf« france, » dit-elle, « ne m'engagerait pas à prendre un autre « époux. J'ai perdu un homme, le plus vaillant que jamais « femme ait connu. » Elle cède enfin, quand Rüdiger lui offre en secret de réparer son injure.

« Cessez de gémir, » lui dit-il : « quand vous n'auriez chez les Hups « que moi, mes parents dévoués et mes fidèles, celui qui vous aurait a offensée devrait le payer chèrement. »

Le caur de la dame fut soulagé par ces paroles. Elle dit : « Jurez

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« moi donc par serment que, quoi qu'on me fasse, vous serez le premier a à venger mon offense. » Le margrave répondit : « Je suis prêt à le faire, « noble dame. »

Rüdiger et tous ses hommes lui jurèrent alors de la servir loujours fidèlement; ils lui jurèrent aussi que les magnanimes guerriers du pays d'Etzel ne lui refuseraient jamais rien de ce que pourrait réclamer son honneur.

Krimhilt part avec une suite nombreuse. Attila, prévenu par des messagers, vient au-devant d'elle, et le mariage est célébré à Vienne. Sept années se passent encore. Krimhilt n'a pas renoncé à sa vengeance; elle obtient enfin d'Attila qu'il invite les chefs burgondes à sa cour. Deux joueurs de vielle portent le message du roi jusqu'à Worms. Hagen soupçonne un piège; mais les trois frères acceptent l'invitation. Hagen leur conseille de se mettre du moins en mesure de répondre à une attaque. Les Burgondes passent le Rhin au nombre de dix mille, et pourvus de leurs armes. Ils atteignent le Danube, et recoivent, en passant, l'hospitalité du margrave de Bechlarn. Le jeune Giselher est fiancé avec la fille du margrave, et Rüdiger, après avoir échangé des présents avec les chevaliers, les accompagne à la cour d'Attila.

Quand Krimhilt voit entrer les Burgondes à Etzelbourg, elle s'écrie : « Maintenant, que celui qui veut gagner de l'or pense à « ma longue douleur! » Déjà elle a armé quatre cents chevaliers pour surprendre Hagen; mais aucun n'ose aborder le farouche guerrier, car « il était large d'épaules; son visage était effrayant, « et sa démarche imposante. » Hagen brave même ouvertement la reine, en allant s'asseoir sur un banc en face du château, l'épée de Sifrit sur ses genoux. Le soir, les Burgondes se rendent dans la salle qui a été préparée pour eux, et, pendant toute la nuit, Hagen et Volker veillent devant la porte. Le lendemain, pendant le festin, Krimhilt, désespérant d'atteindre les héros eux-mêmes, fait massacrer la troupe de leurs valets, au nombre de neuf mille. C'est le signal d'une lutte générale. Les Burgondes se retranchent dans la salle du festin, et tous les vassaux d'Attila, Goths, Danois, Thuringiens, vont successivement leur donner l'assaut. Krimhilt ne leur demande qu'une chose, c'est qu'on lui livre Hagen comme otage. Ils refusent. Alors elle fait mettre le feu au palais.

Les brandons enflammés tombaient sur eux de toutes parls; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant avec leurs boucliers. La

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