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2. — NICOLAÏ, MENDELSSOHN ET ABBT.

Lessing estimait trop l'originalité pour être jamais tenté de s'ériger en chef d'école. Néanmoins des penseurs, des moralistes, des théologiens, entrèrent spontanément dans la voie qu'il avait ouverte. Son style aussi, d'un tour nouveau, particulièrement vif et éclatant, devint un objet d'imitation.

Trois écrivains de talent, critiques indépendants et éclairés, se rattachent directement à lui, par la part qu'ils ont prise aux Lettres sur la littérature ? : ce sont Nicolaï, Mendelssohn et Abbt.

Christophe-Frédéric Nicolaï, libraire à Berlin, né en 1733, mort en 1811, rendit de réels services aux lettres par les revues dont il se fit l'éditeur ou le collaborateur ?. Il fut l'un des fondateurs du rationalisme moderne; mais, non content d'éclairer d'un jour impitoyable les mystérieux domaines de la foi, il se crut appelé aussi à déterminer le vague du sentiment poétique. Il prétendait appliquer à toutes les sciences et à tous les arts la même mesure de la froide raison. Ses romans ont tous un but satirique ou sèchement didactique. La Vie et les Opinions de maitre Sebaldus Nothanker offrent un tableau des persécutions qu’un pasteur rationaliste peut avoir à endurer de la part des autorités orthodoxes. L'Histoire d'un gros monsieur est la satire des jeunes poètes trop confiants dans leur génie. La Vie et les Opinions de Sempronius Gundibert sont dirigées contre la philosophie de Kant. Enfin les Joies du jeune Werther, parodie parfois spirituelle du roman de Gathe, montrent Werther marié, corrigé et heureux. Nicolaï est un esprit lucide, mais sec, impuissant par amour de la règle et stérile par excès de goût, se défiant de tout élan de l'imagination, et que la raison nue conduisit enfin à la platitude. Il fut

1. Litteraturbriefe : c'est le nom qu'on donne ordinairement aux Lettres concernant la littérature contemporaine.

2. Ce sont, outre les Lettres sur la littérature, les Lettres sur l'état actuel des belles-lettres en Allemagne (Briefe über den itzigen Zustand der schönen Wissenschaften in Deutschland, Berlin, 1755; nouv. éd., par G. Ellinger, Berlin, 1894), sa première publication, qui le mit en rapport avec Lessing et Mendelssohn; la Bibliothèque des belles-lettres et des arts libéraur (Bibliothek der schönen Wissenschaften und der freyen Künste, Leipzig, 1757-1767), avec Mendelssohn, Winckelmann, le dramaturgo Christian-Félix Weisse, un frère du poète Hagedorn, etc.,

- enfin la Bibliothèque allemande universelle (Allgemeine deutsche Bibliothek, Berlin, 1765-1792; Neue allgemeine deutsche Bibliothek, Kiel, 1793-1800; Berlin et Stettin, 1801-1806 ; en tout, avec les suppléments, 256 vol.).

l'adversaire de Klopstock et de son école, et l'ennemi déclaré des piétistes. Lessing était le seul homme de son temps qu'il admirât et qu'il comprît”.

Moïse Mendelssohn est une nature plus chaleureuse que Nicolaï. Né à Dessau, en 1729, de pauvres parents juifs, il vint à Berlin, sans ressources, poussé par le besoin de s'instruire. Il collabora à la Bibliothèque des belles-lettres et aux Lettres sur la littérature. Lessing publia son premier ouvrage, ses Dialogues philosophiques; mais ce fut le Phédon qui le rendit célèbre. C'était une traduction ou plutôt un libre développement du traité de Platon. Ce qu'on admirait surtout dans ce livre, c'était le mouvement naturel du style, l'aisance d'une discussion où les idées les plus hautes s'exprimaient dans un langage accessible à tous. C'est également par Lessing que l'attention de Mendelssohn fut attirée sur les questions esthétiques. Il rectifia certains principes de Batteux et de Bodmer. Il montra que l'imitation, pour être féconde, devait s'inspirer d'un idéal; il appela la beauté « la représentation sensible « de la perfection ». Il était bien dans le courant de la philosophie du xvi1e siècle lorsqu'il essayait de fonder la théorie des arts sur l'analyse de l'esprit humain. Mendelssohn était un esprit délicat, qui, sans Lessing, aurait passé sa vie dans une retraite studieuse, éloigné des discussions, indifférent au succès. Partisan d'une religion spiritualiste, il n'aimait ni le dogmatisme étroit ni le pur scepticisme. En butte aux méfiances de l'autorité rabbinique et aux rancunes de l'orthodoxie chrétienne, il eut à lutter contre deux ordres de préjugés; et le gouvernement civil ne se montra pas plus tolérant envers lui que la Synagogue et l'Église. Frédéric II refusa de ratifier le vote de l'Académie de Berlin, qui l'avait appelé dans son sein. Lavater le somma publiquement, dans la dédicace d'une apologie du christianisme qu'il avait traduite de Bonnet, ou de réfuter les preuves contenues dans le livre, ou de se faire chrétien. Mendelssohn répondit avec une telle dignité, que Lavater regretta son imprudente démarche. Le dernier écrit de Mendelssohn fut consacré à la mémoire de Lessing, qu'il défendit, en face de Jacobi, contre l'accusation de spinosisme.

1. Das Leben und die Meinungen des Herrn Magister Sebaldus Nothanker, 3 vol., Berlin et Stettin, 1773-1776. -- Geschichte eines dicken Mannes, 2 vol., Berlin et Stettin, 1794. - Leben und Meinungen Sempronius Gundibert's, eines deutschen Philosophen, Berlin et Stettin, 1798. - Freuden des jungen Werthers, Leiden und Freuden Werthers des Mannes, Berlin, 1775; reproduit dans Lessings Jugendfreunde, de Minor (collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner). "

Mais il était peu propre à la polémique. La croyance, pour lui, faisait partie du caractère, et il tenait au respect des opinions, comme à celui des personnes ?.

Thomas Abbt, né à Ulm en 1738, professeur de philosophie à Francfort-sur-l'Oder à l'âge de vingt-deux ans, plus tard conseiller au consistoire de Buckebourg, débuta dans les lettres sous les auspices de Mendelssohn. Ses traités De la Mort pour la patrie et Du Mérite dénotent un heureux mélange de sens pratique et d'esprit spéculatif 2. Par sa morale généreuse et patriotique, par la nuance républicaine de ses idées, par son vif amour de l'antiquité, il rappelle La Boétie; et il eut encore avec lui ce trait commun, de mourir jeune, entouré de regrets unanimes. Schiller parle de lui avec admiration, et prétend qu'en développant quelques-unes de ses pensées jetées au hasard, on pourrait éclairer toute une région de la psychologie 3.

3. — GARVE, EBERHARD ET ENGEL.

L'œuvre de Mendelssohn et d'Abbt, c'est-à-dire la création d'une langue philosophique, fut continuée, avec moins d'originalité, par Garve, Eberhard et Engel.

Christian Garve (1742-1798) grandit sous l'influence de Gellert, son maître à l'université de Leipzig; il passa la plus grande partie de sa vie à Breslau, sa ville natale. Frédéric II lui fit une pension de 200 thalers pour sa traduction des Offices de Cicéron. Ses meilleurs travaux sont contenus dans les Essais sur divers sujets empruntés à la morale, à la littérature et à la vie sociale. Dans une lecture faite devant l'Académie des sciences de Berlin, il établissait ce principe, alors nouveau, qu'une langue était l'æuvre d'une nation et non des grammairiens, qu'elle pouvait s'enrichir aux dépens des langues étrangères, mais que l'autorité d'un grand écrivain et l'adhésion du public éclairé étaient nécessaires pour légitimer ses emprunts. Il croyait la langue allemande arrivée à la maturité, capable de s'élever à tous les degrés du beau et du

1. Mendelssohn mourut en 1786. Ses cuvres ont été publiées en 7 volumes; Leipzig, 1813-1845. - Choix par M. Brasch, 2 vol., Leipzig, 1880.

2. Vom Tode fürs Vaterland, Berlin, 1761; Vom Verdienste, Berlin, 1765.

3. Voir une lettre de Schiller à Korner, du 15 avril 1786. – Abbt mourut en 1766, agé de 28 ans. Ses æuvres furent publiées par Nicolaï (6 vol., Berlin, 1768-1781).

4. Versuche über verschiedene Gegenstände aus der Voral, der Litteratur und dem gesellschaftlichen Leben, 5 vol., Breslau, 1792-1802.

sublime; et il citait l'exemple de Lessing, de Mendelssohn, de
Wieland, de Gœthe, pour montrer qu'elle pouvait prendre aisé-
ment la marque du génie*.
Le mérite de Jean-Auguste Eberhard (1739-1809) fut, comme
celui de Garve, de donner une forme claire aux doctrines de
l'École. Sans ouvrir d'horizons nouveaux, il oriente agréablement
sur plusieurs domaines de la science. Ses travaux portent sur la
psychologie, sur les beaux-arts, sur la théorie de la langue. On
lui doit le premier traité des synonymes allemands. Eberhard
était prédicateur à Berlin. Sa Nouvelle Apologie de Socrate l'ayant
rendu suspect aux autorités ecclésiastiques, il se rendit à Halle,
où il enseigna la philosophie jusqu'à la fin de sa vie *.
Eberhard et Garve, tout en s'attachant à une forme élégante,
ne manquent pas d'une certaine portée spéculative; Jean-Jac-
ques Engel (1741-1802) se renferma dans la morale pratique.
Son ouvrage principal, sa Philosophie à l'usage du mondeo est un
recueil de récits, de dissertations et de dialogues, qui touchent
à toutes les relations de la vie bourgeoise. Laurent Stark est un
roman de famille, qui dénote un esprit sage et observateur. Engel
écrivit aussi des comédies et des drames. Il fut pendant plusieurs
années directeur du théâtre de Berlin, et ses Idées sur la Mimique
furent considérées par les contemporains comme une sorte de
complément de la Dramaturgie de Hambourg.
Grâce à ces écrivains et à leurs successeurs, la tradition de
Lessing s'est maintenue, s'est fortifiée d'âge en âge, et perpétuée
jusqu'à nos jours. Lessing représente une certaine forme de l'es-
prit allemand, la plus rare de toutes, où il entre à la fois de la
sagacité et de l'étendue, de la clarté et de la profondeur. David-
Frédéric Strauss le continue, à un demi-siècle de distance, comme
théologien; mais on peut dire que toute la science contemporaine
lui doit les procédés de sa dialectique et, lorsqu'elle se soucie
d'en avoir, les qualités de son style.
I. Einige allgemeine Betrachtungen uber Sprachverbesserungen (dans : Sammlung
einiger Abhandlungen aus der Neuen Bibliothek der schönen Wissenschaften und
ae f eyen Kunste, Leipzig, l802).
2. Veue Apologie des Sokrates, oder Untersuchung der Lehre von der Seligkeit
de Heiden, 2 vol., Berlin et Stettin, 1772-1778. - Versuch einer allgemeinen deut-
achen synonymik, 6 vol., Halle et Leipzig, 1795-1802. - Synonymisches Handwor-
terbuch der deutschen Spruche; l4° éd., revue et augmentée, par otto Lyon et

F. vvilbrandt, Leipzig, 18S9. 3. Littéralement, le Philosophe pour le monde (der Philosoph fur die Welt,

2 vol., Leipzig, 1775-1777).

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CHAPITRE VIII

WIELAND

Caractère de Wieland; mobilité de son esprit. -- Sa période mystique;

son séjour à Zurich. — Retour en Souabe; influences nouvelles. L'originalité de Wieland dans ses romans et dans ses poèmes. -- Son arrivée à Weimar; ses rapports avec les contemporains; le Mercure allemand. - Ecrivains qui se rattachent à Wieland. Prosateurs : Hermès, Thümmel, Heinse, Gottwerth Müller, Musæus. Poètes : Nicolay, Alxinger, Frédéric-Auguste Müller, Langbein, Blumauer, Kortum. - Influence de Wieland sur la littérature allemande.

Une grande littérature ne saurait obéir à une direction exclusive; il faut qu'elle représente tous les côtés du génie national; il faut même qu'on y retrouve un certain écho des littératures voisines. Wieland revint, après Klopstock et Lessing et même à côté d'eux, à la tradition française, non par opposition, mais par un goût naturel et un penchant inné. Au reste, l'imitation française n'offrait plus aucun danger, depuis que l'Allemagne avait reconnu sa voie, et que derrière les classiques du xvire siècle on voyait reparaître les vrais classiques, c'est-à-dire les anciens. Wieland lui-même n'avait rien d'un Gottsched. Son rôle fut surtout de montrer comment il fallait imiter. Avec ce qu'il reçut de ses modèles et ce qu'il ne devait qu'à lui-même, il se fit une manière à part, très allemande au fond, très personnelle aussi, et surtout très littéraire 1.

1. Éditions des cuvres, correspondance et ouvrages biographiques. - Wieland publia lui-même et simultanément trois éditions de ses æuvres, une édition de luxe in-quarto en 36 vol., et deux éditions in-octavo, l'une en 36 et l'autre en 39 vol., toutes les trois en lettres latines, et chacune avec 6 vol. de suppléments : Leipzig, 1794-1802. - Une édition plus complète fut donnée après sa mort, par Gruber, en 53 volumes; Leipzig, 1818-1828. – L'éditeur y joignit une biographie très étendue : C. M. Wieland's Leben, en 4 parties, Leipzig, 1827-1828.

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