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mais qui ressort clairement de tout l'ouvrage, c'est que le drame est la forme la plus élevée de la poésie, la seule où elle atteigne toute sa puissance d'expression 1.

Lessing fut attaché, au printemps de l'année 1767, comme critique dramatique, au théâtre nouvellement fondé à Hambourg. Ce fut pour lui une occasion de formuler ses vues avec plus de précision qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Il crut le moment venu, dans la feuille où il rendit compte des représentations, de porter le coup décisif à la domination littéraire de la France. A Corneille, à Racine, à Voltaire surtout, il opposa décidément Shakespeare. Mais, non content de relever les imperfections des pièces soumises à son examen, il voulut fonder sa critique sur des principes généraux. Il reprit la doctrine d'Aristote, qu'il déclara aussi infaillible que les Éléments d'Euclide, et dont il donna une explication nouvelle, plus juste en certains points 2. On ne saurait nier que la Dramaturgie de Hambourg n'ait engagé le théâtre allemand dans une voie meilleure et plus sûre; mais la Dramaturgie est une æuvre de combat, et elle en porte la marque. Le lecteur moderne, qui la considère de sang-froid, y fait aisé

1. Le Laocoon (1766), qui aurait pu devenir un traité complet d'esthétique, est resté un fragment. Mais ce fragment eut une influence immense. « Il faut être jeune, » dit Goethe, » pour se représenter l'effet que le Laocoon produisit sur nous. » (Poésie et Vérité, livre VIII.) Un autre résultat des études antiques de Lessing, et commo un appendice du Laocoon, c'est sa belle dissertation Sur la manière dont les anciens ont figuré la mort (1769), qui se termine par ces mots : « La religion mal entendue « peut seule nous éloigner du beau; mais c'est un signe de la religion vraie et bien a comprise, de nous y ramener sans cesse. » - Voir l'édition critique du Laocoon, publiée par Hugo Blümner, avec les notes qui devaient servir pour la continuation (Berlin, 1876; 2° éd., 1880). -- Traduction française, par A. Courtin (Paris, 1866) et par L.-E. Hallberg (Paris, 1875). -- Au Laocoon se rattache enfin la polémique de Lessing contre Klotz dans les Lettres archéologiques (Briefe antiquarischen Inhalts, 2 vol., Berlin, 1868-1869). - A consulter : Kont, Lessing et l'Antiquité, 2 vol., Paris, 1894-1899.

2. La partie la plus contestable de cette explication est celle qui a rapport à la fameuse catharsis d'Aristote, à la « purgation des passions », cetto sorte de soulagement que le spectateur éprouve à satisfaire le besoin d'émotion qui est en lui, par la contemplation d'un malheur fictif; soulagement semblable à celui dont Aristote parle dans un passage de la Politique, le soulagement que nous procure une musique sacrée, « qui nous jette d'abord dans un religieux délire, et nous laisse « ensuite dans un état de calme qui est comme la guérison de l'âme. » Selon Lessing, l'effet de la purgation est de transformer nos passions en dispositions vertueuses (tugendhafte Fertigkeiten): c'était retomber dans la poétique moralisante de l'école suisse. - Hamburgische Dramaturgie, édition nouvelle de Schröter et Thiele, 2 vol., Hallo, 1877-1878. - Traduction française de Suckau, revue par Crouslé, Paris, 1869. - A consulter : Egger, Essai sur l'histoire de la critique chez les Grecs, Paris, 1859; et Berpays, Zwei Abhandlungen über die Aristotelische Theorie des Drama's, Berlin, 1879.

ment la part de l'exagération et des lacunes. Nul ne s'avise plus de comparer Zaire à Othello ou à Roméo et Juliette; nul n'essaye de justifier l'apparition de Ninus dans Sémiramis. Nous reconnaissons d'autant plus volontiers l'invraisemblance du plan de Rodogune, qu'elle avait été signalée par la critique française avant Lessing. Mais nous ne manquons pas d'ajouter que les fautes de Corneille n'ont pas empêché les belles scènes du Cid d'être applaudies jusqu'à nos jours; que les héros de Racine, tout galants qu'ils sont, parlent aussi le langage de la passion vraie; enfin, que la plus haute personnification du génie dramatique de la France c'est Molière, que Lessing n'a presque jamais l'occasion de citer, et qu'il ne paraît comprendre qu'à demi*. « Mais, pour Lessing, jus« tement outré du despotisme littéraire de Gottsched, la tragédie « française était une barrière qu'il fallait renverser à tout prix, « pour ouvrir la voie au génie national. Lui demander, dans Ie « débat, une attitude en quelque sorte neutre, ce serait vouloir « tempérer l'ardeur belliqueuse de l'homme d'action par la pâle « indifférence de la méditation oisive *. » Un homme d'action, un homme de combat, Lessing le fut toute sa vie. Après avoir poussé tour à tour ses investigations du côté de la littérature et de l'art, il passa ses dernières années dans les discussions théologiques. Appelé en 1770, comme bibliothécaire, à Wolfenbüttel, près de Brunswick, il s'occupa d'abord de mettre au jour une partie des documents inédits confiés à sa garde *. Un écrit sur la transsubstantiation, de Bérenger de Tours, qui avait été

successivement condamné par l'Église du moyen âge et censuré

par les écrivains de la Réforme, quelques pages latines de Leibnitz

1. Il ressort de l'ensemble des jugements partiels que Lessing a portés sur Molière, qu'il le respecte comme un maître, sans qu'on puisse dire qu'il l'apprécie à sa juste valeur. Tantôt il le met à côté de Destouches, « qui donna des modèles « d'un comique plus délicat et plus élevé », tantôt il lui préfère Térence. Il est regrettable que ses comptes rendus, qui s'arrêtent au 28 juillet 1767, n'aient pas suivi jusqu'au bout les représentations du théâtre, qui se prolongèrent, avec une interruption de cinq mois, jusqu'au 25 novembre 1768 : car on joua, dans la suite, le Tartuffe, l'Ecole des maris, le Malade imaginaire, trois fois l'Avare et quatre fois l'École des femmes. — Lessing méconnaît également le génie de La Fontaine, à qui il voudrait interdire, au nom des règles, de mettre de la poésie dans une fable. Voir ses Dissertations sur la fable, 1759). C'est un fait caractéristique, que ce soient précisément les deux poètes les plus éminemment français du xvII° siècle que Lessing ait le moins compris.

2. Hettner, Geschichte der deutschen Litteratar im XVIII. Jahrhundert, 2 livre ; 4° éd., Brunswick, l893.

3. Sous ce titre : Zur Geschichte und Litteratur : Aus den Schätzen der Herzoglichen Bibliotek zu Wolsenbuttel, 1773-178l.

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sur les peines éternelles et sur le dogme de la Trinité, ne furent que le prélude des fameux Fragments d'un Anonyme, qui soulevèrent un orage 1. L'Anonyme était un professeur du collège de Hambourg, l'helléniste et orientaliste Reimarus, mort en 1768. La doctrine des fragments n'était autre que celle des déistes anglais, rejetant le côté surnaturel du christianisme, dont ils ne gardaient que le contenu historique et la morale. Lessing fit face de tous les côtés. Son principal contradicteur fut un pasteur de Hambourg, nommé Melchior Gæze, qui avait déjà combattu contre Basedow, Abbt et les dissidents de sa paroisse, et qui avait anathématisé le théâtre et la religion naturelle. Lessing écrivit contre lui les AntiGaze, qu'on a appelés les Provinciales de l'Allemagne. Il y a cependant une différence essentielle entre les deux pamphlets : Pascal oppose doctrine à doctrine; Lessing, sans prendre parti ni pour ni contre l'Anonyme, proclame seulement la légitimité de toute opinion raisonnée et de toute conviction sincère. Un malentendu, qu'il se garda de lever, existait entre son adversaire et lui : Gaze le pressait en vain de conclure, l'orthodoxie luthérienne et le rationalisme vulgaire étaient également antipathiques à Lessing. Une seule chose lui importait : c'était le droit du philosophe de rester en dehors des doctrines consacrées. On a souvent cité ces paroles qu'il prononça dans le cours de la discussion, et qui expriment en effet le fond de sa pensée : « Ce qui fait la valeur « de l'homme, ce n'est point la vérité qu'il possède, ou qu'il croit « posséder; c'est l'effort sincère qu'il a fait pour la conquérir; « car ce n'est point par la possession, mais par la recherche de la « vérité que l'homme grandit ses forces et qu'il se perfectionne. Si « Dieu tenait renfermée dans sa main droite la vérité tout entière, i et dans sa main gauche l'aspiration éternelle vers la vérité, « même avec la condition de se tromper toujours, et s'il me « disait : « Choisis ! » je saisirais humblement la main gauche et

1. Fragmente eines Ungenannten. – Le premier et le plus inoffensif de ces fragments parut en 1774 : De la tolérance qu'il faut accorder aux déistes. Cinq autres se suivirent de près en 1777 : La raison décriée dans les chaires; Impossibilité d'une révélation à laquelle tous les hommes puissent raisonnablement ajouter foi; -Passage de la mer Rouge par les Israélites; - Que les livres de l'Ancien Testament n'ont pas été écrits pour révéler une religion; - De l'histoire de la Résurrection. -- Le dernier fragment, l'un de ceux qui furent le plus attaqués, Du dessein de Jésus et de ses disciples, distinguait deux formes du christianisme primitif, l'uno attribuée au fondateur, et l'autre aux apôtres, qui auraient approprio la pensée du maître aux besoins de la propagande. – A consulter : David-Fréd. Strauss, Hermann Samuel Reimarus und seine Schutzschrift für die vernünftigen Verehrer Gottes, Leipzig, 1862; 2e édit., Bonn, 1877,

« je dirais : « Donne, mon Père, car la vérité pure n'est faite que « pour toi. »

Lessing résuma sa philosophie religieuse dans un petit écrit composé de cent aphorismes, l'Éducation du genre humain?, où il montra que la révélation n'était pas une et immuable, mais multiple, et qu'elle était progressive comme l'humanité elle-même. Mais la vraie conclusion de ses polémiques religieuses fut le poème dramatique de Nathan le Sage, qu'il termina en 1779, et qui ne fut joué qu'après sa mort.

Trois religions sont mises en présence, représentées par le sultan Saladin, un chevalier du Temple et le juif Nathan. Il se trouve à la fin que le sultan, le templier et la fille adoptive de Nathan appartiennent à une même famille. La conclusion est facile à tirer. Pourquoi se combattre au nom d'une illusion qui tient aux bornes de notre savoir? Ne vaut-il pas mieux s'unir au nom d'un principe supérieur? Le vrai sage est celui qui sait pratiquer la vertu et se soumettre aux décrets de l'éternelle Providence. Lessing avoue, dans un projet de préface qui a été conservé, que les idées de Nathan étaient les siennes : « Si « quelqu'un s'avisait de dire que cette pièce enseigne qu'il y a << eu à toutes les époques et chez toutes les nations des hommes « qui se sont mis au-dessus des religions révélées et qui n'en ont « pas été moins estimables, et si l'on ajoutait que mon intention « évidente a été de montrer ces hommes sous un jour plus favo« rable que celui sous lequel le chrétien vulgaire les a consi« dérés jusqu'ici, je n'aurais rien à objecter. Et si l'on prétendait « enfin qu'une pièce ayant une tendance si particulière ne saurait « être assez riche de sa propre beauté, je n'aurais qu'à me taire, « mais je n'aurais point de honte. J'ai conscience du but que j'ai « voulu atteindre : on peut en rester très loin, encore plus loin « que je n'en suis resté, sans déshonneur. » Ainsi Lessing se rendait compte de la difficulté du sujet. L'action qui amène la reconnaissance finale est insignifiante et se compose d'incidents

1. A consulter. – A. Boden, Lessing und Gese, Leipzig, 1862 : c'est une réponse à un essai de rehabilitation dont l'auteur est K. Ræpe (Johann Melchior Gæde, eine

lambourg. 1860). -- La discussion est résumée et ramenée aux principes dans l'ouvrage de E. Fontanès, le Christianisme moderne, étude sur Lessing (Paris, 1867); mais il est douteux que Lessing se fût laissé enrôler dans le protestantisme libéral. --- On peut consulter aussi l'article Gaze, très impartial, dans la Allgemeine deutsche Biographie, tome IX.

2. Die Erziehung des Menschengeschlechts, 1780. Traduction de Tissot, Paris, 1856.

fortuits; mais les caractères sont vivants. Pour le don de person-
nifier des idées et de faire vivre des abstractions, Nathan le Sage
fait penser au premier Faust*.
Lessing écrivit encore les Dialogues pour les francs-maçons, au
milieu des souffrances qui accablèrent ses dernières années. Il
perditsafemme, Éva Kœnig, au mois de janvier 1778, après quinze
mois de mariage; l'enfant qu'elle lui donna vit à peine le jour.
Lui-même mourut le 15 février 1781, pauvre comme il avait vécu,
et le duc de Brunswick se chargea de ses funérailles. Il avait en
Allemagne plus d'ennemis que d'admirateurs. Cependant quel-

ques voix s'élevèrent pour protester, au nom de la pensée et du - - génie, contre l'étroitesse des rancunes théologiques et littéraires -- | dont il était victime. Herder traça de lui un beau portrait dans un | article nécrologique, inséré au Mercure allemand, et Gleim écrivit à E- | Eschenburg : « Vous savez combien je l'aimais, le chercheur de | | « vérité, qui se faisait un devoir de secouer dans leur torpeur les -- | . « maîtres de la chrétienté, et qui les poussait à défendre ce qu'ils # | « enseignaient, à produire au jour ce qu'ils tenaient caché dans | | « l'ombre. Les patriarches ont pu se réjouir autour du lion mort; · | « mais il nous appartient de protéger sa mémoire et de le défendre ,

| « contre la calomnie. Nous l'avons connu ; nous savons qu'il ne
| « voulait que répandre la lumière et la vérité dans le monde *. »
L'importance de Lessing ne fut réellement comprise que le jour
où les semences fécondes qu'il avait jetées dans tous les domaines
de l'art commencèrent à lever. Gœthe ne se lasse pas de dire
qu'il s'est formé avec son aide et qu'il s'est nourri de ses écrits.
Mais son vrai continuateur fut Herder. Le point de vue qui
| domine dans Nathan le Sage est aussi le sien. Herder reprit la
| dernière conception de Lessing, cette idée de l'humanité, élevée
| au-dessus des distinctions religieuses et nationales, et l'entoura
de riches développements. Le Nathan nous apparaît ainsi non
seulement comme le point culminant de la vie de Lessing, mais
comme le lien entre deux âges de la littérature allemande.

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1. L'idée de la pièce s'exprime dans le conte des Trois Anneaux, emprunté à une | nouvelle de Boccace (Décaméron, I, 3), et très habilement dramatisé au troisième acte. - A partir de Nathan le Sage, le vers ïambique non rimé, qu'avaient déjà employé Jean-Élie Schlegel et Brawe, fut définitivement admis dans la poésie dramatique. - Traduction française : Théâtre choisi de Lessing et de Kotzebue | contenant Nathan le Sage, Emilia Galotti et Minna de Barnhelm) par De Barante

et F. Franck, Paris, 1874.

2. o. von Heinemann, Zur Erinnerung an Gotthold Ephraim Lessing, Briefe und Aktenstucke, Leipzig, l870.

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