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dans une lettre à sa mère, « avaient fait de moi un savant, mais « non un homme : je pris sans tarder la résolution de me trans« former. » Il quitta la théologie. Mylius, son parent, qui dirigea successivement plusieurs revues, l'introduisit au théâtre. Lessing publia ses premières comédies, qu'une actrice célèbre, Caroline Neuber, fit réussir; il écrivit aussi des articles de critique. L'art dramatique parut être pendant quelques années sa seule vocation. Néanmoins ses premiers essais ne dénotent encore qu'une faible originalité; ses comédies ne s'écartent pas des moules convenus; ses jugements littéraires sont déterminés par le goût français. Il n'élève encore aucun doute sur les trois unités, et traduit même les discours de Corneille sur la poésie dramatique. Il recommande seulement aux auteurs allemands de ne pas borner leur attention au xvII° siècle, mais de comprendre dans leurs études les tentatives nouvelles faites par les écrivains français. Enfin (et ce fut sa première hardiesse) il veut qu'on étudie aussi les Anglais et les Espagnols, et il prononce déjà cette parole remarquable : « Si les Allemands voulaient suivre leur naturel, « leur théâtre ressemblerait plutôt à celui des Anglais qu'à celui « des Français. » C'était une vue prophétique ". En 1750, Lessing se rendit avec Mylius à Berlin, et, sans s'y fixer d'une manière définitive, il y porta, pour une série d'années, le centre de son activité littéraire. Il fit de courts séjours à Wittemberg, à Potsdam, même un voyage en Hollande, et, de 1760 à 1765, il fut attaché comme secrétaire au général Tauenzien, qui administrait pour le compte de Frédéric II la Silésie nouvellement conquise. Mais Berlin fut, jusqu'en 1767, son point d'appui, et c'est dans cette ville, alors complètement inféodée à l'esprit français, et où Voltaire venait de faire reconnaître en personne sa royauté intellectuelle, que Lessing tenta de faire revivre le génie national. La noblesse lui échappait; elle cherchait une langue et une littérature de bon ton, et elle trouvait l'une etl'autre en France. Lessing s'adressa donc à la bourgeoisie; ce fut pour elle qu'il écrivit ses premiers chefs-d'œuvre dramatiques. Il groupa autour de lui quelques écrivains, tels que Nicolaï et Mendelssohn, avec lesquels il publia les Lettres concernant la

1. Voir les Contributions à l'histoire et aux progrès du théâtre, rédigés en commun avec Mylius Beiträge zur Historie und Aufnahme des Theaters, Stuttgart, l750).

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littérature comtemporaine. C'est dans ces lettres qu'il se sépara
définitivement de Gottsched et de ce qu'on appelait le goût fran-
çais. « L'ambition de Gottsched ne fut pas tant, » dit-il, « de cor-
« riger notre ancien théâtre que d'être le créateur d'un théâtre
« nouveau. Et quel devait être ce théâtre nouveau ? Un théâtre
« à demi français. Mais Gottsched ne se demanda pas si un
« tel théâtre convenait au caractère allemand. Cependant nos
' « anciennes pièces, qu'il s'efforça de bannir, auraient pu lui
« apprendre que nous penchons plutôt vers le goût anglais que
« vers le goût français, que nous voulons voir et penser plus que
« la scène française ne nous le permet, que ce qui est grand,
« terrible, mélancolique a plus d'empire sur nous que ce qui
« est aimable, tendre et amoureux, enfin que l'excès de la sim-
« plicité nous fatigue plus vite que l'excès de la complication.
« Gottsched aurait dû suivre cette trace, qui l'aurait mené direc-
« tement au théâtre anglais !. »
Ce ne fut point Shakespeare qui attira d'abord Lessing vers
l'Angleterre. Il le citait encore à côté de Dryden et de Wicherley,
comme plus tard il mettra sur la même ligne Molière et Des-
touches. Lessing se guidait par des raisonnements plutôt que
par un goût naturel et instinctif. En réfléchissant aux lois du
théâtre, en considérant surtout le caractère du public allemand,
il était arrivé à penser que la tragédie héroïque avait fait son
temps, que le genre tragique devait s'abaisser d'un degré vers la
réalité, et que la comédie, de son côté, se rapprocherait de la
vérité en excitant tour à tour le rire et les larmes. Deux genres
nouveaux devaient désormais se partager la scène : la tragédie
bourgeoise, où le simple jeu des passions humaines tient lieu !
des complications de la politique et de l'histoire, et la comédie
émouvante, qu'on cherche vainement, dit un article de Nicolaï,
à discréditer en l'appelant larmoyante *. Lessing trouva un allié
inattendu dans Diderot, « l'esprit le plus philosophique qui se
« soit occupé du théâtre depuis Aristote »; et il traduisit aussitôt

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J. Briefe die neueste Litteratur betreffend ; 24 séries, Berlin, l759-1765. — L'idée d'une nouvelle revue, s'inspirant d'une entière liberté d'appréciation, venait de Lessing; Nicolaï indiqua la forme épistolaire. La collaboration de Lessing cesse vers la fin de l'année 1760, lorsqu'il se rendit à Breslau. Le plus important des collaborateurs, après Lessing, Nicolaï et Mendelssohn, fut Thomas Abbt. - Traduction française, choix, par G. Cottler, Paris, 1876.

2. Dasjenige, u'as seine Anhänger das rührende Lustspiel und seine Widersacher das weinerliche nennen, Theatralische Bibliothek, Berlin, l754-1758).

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le Fils naturel et le Père de famille. Mais déjà le drame bourgeois avait été importé d'Angleterre avec le roman sentimental. Le Joueur de Moore fut traduit en 1754, et le Marchand de Londres de Lillo fut représenté la même année à Leipzig. Lessing écrivit, en 1755, à Potsdam, Miss Sara Sampson, dont le sujet rappelle la Clarisse de Richardson; et si la pièce péchait par le vague des sentiments et des caractères, elle servit du moins à rompre la monotonie des déclamations tragiques par lesquelles on croyait égaler Corneille.

Lessing poursuivit sa réforme, combinant la pratique avec la théorie, passant de Diderot à Shakespeare, de Sophocle à Aristote. Si ses projets avaient pu être exécutés aussi vite qu'ils étaient conçus, s'il n'avait été sans cesse détourné par d'autres travaux, l'Allemagne se serait enrichie en peu de temps d'un répertoire considérable. Il écrit jour et nuit, dit-il dans une lettre à Gleim, en 1758, et son moindre rêve est d'être aussi fécond que Lope de Vega. Mais Lope de Vega n'avait qu'à suivre les impulsions de son facile génie : Lessing devait renouveler la forme avec le fond; il lui fallait créer le moule, avant d'y couler sa pensée. Le petit nombre d'ouvrages qu'il termina ne donne qu'une faible idée des conceptions multiples qui s'agitaient dans sa tête. De la variété de ses tentatives, quelques principes se dégagent de plus en plus nettement : c'est qu'il faut bannir du théâtre les maurs étrangères, les tirades ambitieuses, les développements oratoires, et, par suite, augmenter l'effet dramatique en resserrant et en simplifiant l'action. Philotas, terminé au commencement de l'année 1759, est une belle étude sur l'antique, inspirée par Sophocle : une seule situation est résumée en un acte, celle d'un prince royal prisonnier, qui se donne la mort pour ne pas consentir à une négociation onéreuse pour son pays 1. Dans Emilia Galotti, dont les origines remontent à la même époque, quoiqu'elle ne fût publiée qu'en 1772, la concision est poussée si loin que, malgré tout l'art de la composition, certains détails de l'intrigue restent obscurs. Dans une lettre à Nicolaï, du 21 jan. vier 1758, Lessing parle d'un jeune auteur, qui n'est autre que lui-même, occupé à une tragédie dont le sujet sera, dit-il, une Virginie bourgeoise : « Il a dépouillé l'histoire de la Virginie « romaine de tout intérêt politique et général ; il a pensé que le

1. L'étude biographique et critique sur Sophocle parut l'année suivanto.

«« destin d'une fille immolée par un père, à qui sa vertu est plus « chère que sa vie, est assez tragique par lui-même et suffit à « remuer l'âme dans ses profondeurs. Le plan n'est calculé que « pour trois actes, et l'auteur prendra sans scrupule toutes les « libertés de la scène anglaise. » La pièce eut définitivement cinq actes, sans sortir de son cadre étroit. Mais n'y avait-il pas quelque parti pris à effacer ainsi tout l'arrière-plan du sujet? La Virginie romaine, livrée sans défense à un ordre tyrannique, ne peut être soustraite au déshonneur que par le poignard. Mais Lessing se voit réduit à des artifices pour rendre le dénouement vraisemblable. Il laisse même une tache sur le caractère de son héroïne. « Ce qu'on appelle violence, » dit Emilia, « n'est rien : la « vraie violence c'est la séduction. J'ai du sang, mon père, un « sang aussi juvénile, aussi chaud que toute autre. J'ai des sens « aussi. Je ne garantis rien, je ne réponds de rien. Je connais « la maison des Grimaldi : c'est la maison de la joie. Je n'y ai « passé qu'une heure, sous l'æil de ma mère, et maint tumulte « s'est élevé dans mon âme. Donnez-moi ce poignard, mon père!» Gæthe pensait qu'Emilia aimait secrètement son séducteur; mais rien ne l'indique, et elle vient de donner librement sa main au comte Appiani. Les théories sont faites pour être poussées à l'extrême, et Lessing n'a pas échappé à ce danger. Emilia Galotti n'en eut pas moins un immense retentissement. Pour la première fois en Allemagne, à propos d'un écrivain dramatique, et avec quelque apparence de raison, l'on prononça le nom de Shakespeare. La première scène seule, avec son style énergique et coupé, est un chef-d'ouvre d'exposition.

«Si Minna de Barnhelm, » dit Lessing dans une lettre à Ramler du 20 août 1764, « n'est pas meilleure que toutes mes pièces précé« dentes, je renonce pour toujours au théâtre. » Elle l'est en effet, si l'on ne considère que la vérité des sentiments et des caracières. Ici, Lessing ne s'inspire plus ni de Diderot ni de Sophocle, mais de la vie et des mœurs de son pays : c'était la vraie source, qu'il découvrit le premier. L'inspiration est si franche et si immédiate, qu'on a cru retrouver jusqu'aux détails de l'intrigue dans la petite chronique du temps. Peu nous importe qu'une aventure semblable à celle du major de Tellheim se soit passée dans une hôtellerie de Breslau; qu'un officier prussien ait réellement payé de ses deniers une contribution de guerre imposée par Frédéric II à une ville de la Lusace; que le général Werner soit le type du brave sergent qui se promet de finir sa carrière comme chef d'armée; que Lessing enfin se soit peint lui-même ou qu'il ait peint son ami le poète Ewald de Kleist dans son personnage principal : les meurs sont vraies, les caractères vivants; tout est naturel et pris sur le fait. Ce fut, dit Gæthe, la première æuvre importante empruntée à des événements contemporains, la création la plus vraie de la guerre de Sept Ans'; et, depuis plus d'un siècle que la pièce se joue, ce jugement a été confirmé par le public.

En même temps que Lessing terminait Minna de Barnhelm, il écrivait le Laocoon, qui peut être considéré comme une sorte de conclusion générale de ses études dramatiques. Le point de vue s'élève, l'horizon s'agrandit. Il ne s'agit plus du théâtre seul, mais de la poésie avec tous ses procédés d'invention et ses moyens d'expression; il s'agit enfin de la place qu'elle occupe dans l'ensemble des arts. Dans ses derniers travaux pour la scène, Lessing avait rompu avec Gottsched et le goût français : dans le Laocoon, il se sépare de l'école suisse, en même temps qu'il réfute une erreur de Winckelmann. Les Suisses avaient appelé la poésie une peinture muette : ut pictura poesis. Winckelmann, maintenant la confusion, avait convié tous les arts à la reproduction d'un seul idéal, composé de grandeur et de calme. « Comme la pro« fondeur des mers, » disait-il, « reste tranquille, quand même la << surface s'agite avec fureur, ainsi les figures des Grecs expri« ment, jusqu'au sein des passions, une âme grande et maîtresse « d'elle-même. Une telle ame se peint sur le visage de Laocoon et « dans tous ses membres, au milieu des plus vives souffrances ?. » Winckelmann semblait blâmer Virgile d'avoir conçu le sujet autrement que le sculpteur, en laissant pousser au prêtre troyen « des cris horribles ? ». Lessing montre que la poésie a ses lois particulières, comme la sculpture a les siennes; que la première nous fait assister au complet développement d'une action, tandis que la seconde ne peut produire à nos yeux qu'un moment isolé de cette action, lequel ne saurait dès lors être choisi avec trop de soin; que la sculpture est condamnée à l'immobilité des attitudes, tandis que la poésie vit de mouvement et de contrastes. La conclusion dernière, que Lessing n'eut pas le temps de formuler,

1. Poésie et Vérité, livre VII. 2. Réflerions sur l'imitation des ouvrages grecs dans la peinture et la sculpture. 3. « Clamores simul horrendos ad sidera tollit. » (Énéide, II.)

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