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choses, n'était pour lui qu'un moyen; il n'estimait que la science fécondée par l'imagination. Il poussait ses recherches jusque dans les plus minutieux détails, commentait les euvres d'art par la lecture des poètes et des historiens; mais, au fond, il ne cherchait dans le travail scientifique que des raisons d'admirer. « L'athaumasie, c'est-à-dire l'absence d'étonnement, que vante « Strabon, peut être bonne en morale, » dit-il, « mais elle est per« nicieuse dans l'art, parce qu'elle engendre l'indifférence. » Les principes qui le guidaient déjà se confirmèrent au cours de ses observations, et bientôt l'antiquité se dressa devant lui, plus vivante qu'elle ne fut jamais aux regards d'un moderne.

Quelques traités, qu'il publia coup sur coup, furent comme la préface de son grand ouvrage, l'Histoire de l'art dans l'antiquité, qui parut en 17641. Au printemps de l'année 1768, il voulut revoir l'Allemagne; mais, à peine arrivé dans le Tyrol, il comprit que sa vraie patrie était derrière lui. Revenant par Vienne, il s'associa comme compagnon de route un jeune Italien, nommé Arcangeli, à qui il eut l'imprudence de montrer quelques médaillons qu'il avait reçus de l'impératrice Marie-Thérèse, et qui l'assassina å Trieste pour s'approprier ces trésors dont il s'exagérait la valeur. « La nouvelle de la mort de Winckelmann éclata au milieu de « nous, » dit Goethe, « comme un coup de foudre dans un ciel « serein. Je vois encore la place où je l'appris. Cet affreux évé«« nement produisit un effet immense ; ce furent des plaintes et « des gémissements universels. La mort prématurée de Winckel« mann fit sentir plus vivement le prix de sa vie ?. »

La carrière féconde de Winckelmann est bornée par un espace de douze ans. S'il avait vécu davantage, il aurait continué ses explorations dans la ville éternelle, et il aurait complété sa précieuse collection des Monuments inédits 3. Mais il n'aurait rien

1. Ce furent d'abord quelques articles dans la Bibliothèque des Belles-Lettres (la Description du Torse du Belrédère, les Remarques sur l'architecture des anciens temples de Girgenti, en Sicile, et, un peu plus tard, De la grâce dans les auvres de l'art), ensuite les Remarques sur l'architecture des anciens (Leipzig, 1761), les Lettres sur les découvertes d'Herculanum (Dresde, 1762 et 1764), enfin la Dissertation sur la faculté de sentir le beau dans l'art (Dresde, 1763). -- L'Histoire de l'art dans l'antiquité (Geschichte der Kunst des Alterthums, Dresde, 1764) fut presque aussitôt traduite en italien (par l'abbé Amoretti, Milan, 1779), et il en parut trois traductions françaises dans le cours du siècle (par Robinet, Amsterdam, 1766; par Huber, Leipzig, 1781, et par Jansen, Paris, 1798-1803).

2. Poésie et Vérité, livre VIII.
3. Monumenti antichi inediti spiegati ed illustrati, Rome, 1767.

ajouté à sa théorie de l'art, telle qu'il l'a exposée dans son ouvrage historique. Elle est là, dans sa grandeur, comme dans sa rigueur exclusive. Une admiration aussi vive que celle de Winckelmann fait comprendre parfaitement un objet, mais ne fait comprendre que cet objet. Winckelmann analyse et décrit avec une sagacité remarquable l'origine, la croissance et la maturité de l'art grec, sous l'influence des mœurs et du climat, de la religion et des lois, de tout ce qui détermine le caractère national. Mais il oublie que l'art, en quelque lieu qu'il se manifeste, ne saurait être soustrait aux mêmes influences. La beauté grecque est, pour lui, un type immuable et accompli, résultat d'un concours de circonstances qui ne se reproduira plus, un type qui doit suffire désormais à la contemplation des hommes. Le beau, dit-il expressément, est un et non multiple. Il n'accorde pas plus de pouvoir à l'individualité de l'artiste qu'à l'esprit changeant des siècles et des nations. Il fait consister le beau dans l'indétermination !, c'est-à-dire « dans une forme qui ne « soit point particulière à telle ou telle personne, et qui n'exprime « point une situation de l'âme ou un mouvement de la passion, « lesquels mêleraient à la beauté des traits étrangers et en « briseraient l'unité ». Le type unique de la beauté ne se diversifie que dans les conceptions allégoriques, seul genre d'invention où doive s'exercer l'artiste *. Du reste, les mêmes règles conviennent à tous les arts. La peinture, la poésie, la musique, n'ont qu'un idéal, qu'une méthode; elles ne diffèrent que par leurs moyens d'expression. Pour certaines de ses idées, Winckelmann restait le disciple de Bodmer. Mais, sur d'autres questions, quelles vues profondes et quelles clartés soudaines! L'imitation antique était placée désormais sur son veritable terrain. Il ne s'agissait plus, comme dans l'école de Klopstock, de reproduire la cadence d'une ode d'Horace; il fallait entrer dans l'esprit des anciens, se pénétrer de leur vie, se faire leur contemporain. La simplicité étant posée comme la première condition du beau, l'afféterie et la déclamation se trouvaient bannies du même coup. On comprit la valeur d'une pensée assez sûre d'elle-même pour dédaigner les vains

1. Die Unbezeichnung, dit Winckelmann, avec un mot créé par lui.

2. C'est le contenu d'un des derniers ouvrages de Winckelmann, l'Essai d'une Allégorie (Versuch einer Allegorie, besonders fur die Kunst, Dresde, l766); nouvelle édition centenaire, Leipzig, l866.

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ornements. Les arts plastiques furent ramenés au grand style; Thorwaldsen sut allier la noblesse et la grâce, dans des œuvres dignes d'un Italien de la Renaissance. En poésie, on imagina une conciliation nouvelle entre le Nord et le Midi, et Gœthe, après avoir conçu Faust, crut s'élever en écrivant Iphigénie. L'influence de Winckelmann s'étendit même sur les sciences historiques. Il avait montré dans l'art un développement naturel et organique : Welcker et Otfried Müller appliquèrent sa méthode à l'histoire littéraire, et Herder lui doit peut-être le plan de ses Idées sur

l'/histoire de l'humanité.

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CHAPITRE VII

LESSING ET SON GROUPE

1. Lessing; son éducation; son caractère. Son début au théâtre de

Leipzig. Son séjour à Berlin; les Lettres sur la liltérature. Études sur Diderot; introduction de la tragédie bourgeoise; Miss Sara Sampson; Emilia Galotti, Minna de Barnhelm, la première comédie originale allemande. Études sur l'art; le Laocoon. Le théâtre de Hambourg; la Dramaturgie; l'autorité de Shakespeare substituée à celle des tragiques français. Les Fragments de Wolfenbüttel; discussions théologiques; Nathan le Sage. — 2. Nicolaï, Mendelssohn et Abbt; le rationalisme; la philosophie populaire. — 3 Garve. Eberhard et Engel. Continuité de la tradition de Lessing.

1. – LESSING.

Winckelmann n'avait creusé qu'un sillon, mais un sillon profond; Lessing retourna le champ tout entier. Il admirait l'antiquité, comme Winckelmann, et, s'il exprimait son admiration avec moins de chaleur, il n'y mettait pas moins de conviction. Mais, plus curieux que Winckelmann, il s'intéressait aussi au monde moderne. L'art, la littérature, la philosophie, l'attiraient tour à tour et le retenaient avec une égale puissance. Winckelmann ne concevait qu'un idéal : il l'avait atteint, et il le montrait de loin aux rares esprits capabies de le suivre. Lessing cherchait le sien, et il conviait ses contemporains à le chercher avec lui; mais il marchait devant eux, frayant la voie, signalant les écueils. La littérature allemande était un labyrinthe; il y fallait un guide comme Lessing, éclairant toutes les routes, celles de la vérité comme celles de l'erreur. Lessing traversa successivement tous les ordres de connaissances, mais il n'y séjourna que le temps d'y porter la lumière, et l'on s'étonnait seulement que le même esprit pût être à la fois aussi pénétrant et aussi mobile. Toujours

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tout entier à l'objet présent de ses études, il y montrait toute la
compétence de l'homme spécial; mais chaque objet n'était pour
lui qu'un détail dans un ensemble de recherches où il embrassait
toutes les questions de son temps. Au reste, rien n'était acces-
soire pour lui, car il ramenait tout aux principes. Lessing ne fut
pas seulement un conseiller, un auxiliaire, pour les écrivains de
la génération suivante ; sa vie même, son caractère et sa méthode
servirent d'exemple. Il fonda définitivement la littérature sur la
critique, et il fit de la poésie allemande ce qu'elle est restée entre
les mains de ses successeurs, un mélange particulier d'art pur,
d'érudition littéraire et de réflexion philosophique *.
La première passion de Lessing fut une soif immodérée de
savoir, qui se porta d'abord sur les livres, en attendant qu'elle
pût se satisfaire dans le spectacle du monde. Né à Kamenz, dans
la Haute-Lusace, le 22 janvier 1729, fils d'un pasteur, il fut
admis, à l'âge de douze ans, à l'Afraneum de Meissen, école
fondée autrefois par l'électeur Maurice de Saxe dans les bâti-
ments du couvent de Sainte-Afre. Les langues anciennes y for-
maient la base de l'enseignement. Le jeune Lessing employait
même les heures de récréation à la lecture. Plaute, Térence,
Théophraste, furent ses auteurs favoris. Le stage des études com-
portait six années : cinq ans lui suffirent, et le directeur, en le
congédiant, lui donna ce témoignage : « Nous ne pouvons plus
« rendre aucun service à cet élève; les leçons que ses camarades
« trouvent trop difficiles sont un jeu pour lui : c'est un cheval
« qui demande double ration d'avoine. » Il avait dix-sept ans. Il se
rendit à Leipzig pour étudier la théologie. Ce fut son secondappren-
tissage, celui de la vie, après celui des livres. « Les livres, » dit-il

1. Éditions des œuvres. — Les œuvres de Lessing ont été l'objet d'un travail critique, qui a été inauguré par Lachmann dans sa première édition de 1838, et qui s'est continué depuis. Sämmtliche Schriften, 3° éd. de Lachmann, revue et augmentée par Fr. Muncker, t. I-XV, Stuttgart, 1886-1900. — Werke, 20 parties en 23 vol., Berlin (Hempel), 1868-1877; Ausu'ahl, l2 vol., 1879; Engere Auswahl, 7 vol., l879. — Werke, par Muncker, avec des introductions de Gœdeke, 12 vol., Stuttgart, 1890. — Werke, par Boxberger et Blümner, 14 parties (dans la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner).

A consulter. Danzel et Guhrauer, Gotthold Ephraim Lessing, sein Leben und seine Werke, 2 vol., Leipzig, 1850-1853; 2° éd., par Maltzahn et Boxberger, 2 vol., Berlin, 1880-1881. — Kuno Fischer, Lessing als Reformator der deutschen Litteratur, 2 vol., Stuttgart, 188l. — Erich Schmidt, Lessing, Geschichte seines Lebens und seiner Schriften, 2 vol., Berlin, 1884-1891 ; 2° éd., 1899.— K. Borinski, Lessing, Berlin, 1900 (dans la collection : Geisteshelden). É. Grucker, Lessing, Paris, l896. - Cherbuliez, Études de littérature et d'art, Paris, 1873.

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