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nements. Son dessein, dit-il, est de faire l'histoire de la nation et non des souverains, qui ne sont que les « serviteurs de la « nation ». Il pense que le meilleur moyen d'élever l'esprit public est d'intéresser les citoyens au gouvernement. Le principe fondamental de sa politique est la nécessité d'un développement organique dans les institutions et les lois. Toute brusque innovation, toute importation du dehors, même bonne en elle-même, lui paraît dangereuse. C'est à ce point de vue que Mæser combattit la Révolution française, non qu'il fût ennemi de la liberté, mais parce qu'il se défiait d'une liberté imposée, ou seulement prématurée. Nous retrouverons plus tard, chez Gæthe, chez Fichte, chez Guillaume de Humboldt, ces idées sur l'évolution nationale, qui s'opposèrent à la propagande révolutionnaire 1.

3. — L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.

L'éloquence sacrée suivit le progrès général de la littérature, du moins quant à la forme; mais, au fond, elle changea de caractère, le jour où elle n'eut plus aucun intérêt immédiat à débattre; elle se calma, se tempéra, se refroidit. Mosheim, Spalding, Zollikofer, prêchèrent avec succès, mais sans éclat. On regrette cependant, en lisant les sermons de Mosheim, que son Histoire

1. Justus Moeser était un esprit littéraire. Il prit la défense d'Arlequin contre Gottsched (Harlekin, oder Vertheidigung des Groteske-Komischen, 1761) et celle de la littérature allemande contre Frédéric II (Schreiben an einen Freund über die deutsche Sprache und Litteratur, 1781).

Frédéric-Charles de Moser. - Ce serait ici le cas de parler du seigneur FrédéricCharles de Moser; mais Moser fut à peine un écrivain. Nó à Stuttgart en 1723, il se forma sous la direction de son père, jurisconsulte distingué. Il fut attaché

Hesse-Darmstadt. L'empereur Joseph II l'apprécia également, et lui confia des fonctions importantes. Après la mort de la landgrave Caroline de Hesse-Darmstadt, qui l'avait protégé, il fut accusé do concussion, et ses propriétés quées. Le procès, qui fit beaucoup de bruit, fut abandonné en 1790; il avait duré dix ans. Moser vécut ensuite dans la retraite à Ludwigsbourg, jusqu'à sa mort, en 1798. Son ouvrage le plus important est le Maitre et le Serviteur (Der Herr und der Diener, Francfort, 1759), ou, sous prétexte de donner les règles d'un bon gouvernement, il fait la satire des gouvernements qui existent. C'est aussi la peinture du despotisme des cours, surtout des petites cours, qui fait l'intérêt des Vérités politiques (Politische Wahrheiten, 2 vol., Zurich, 1796). Moser insiste sur la nécessité de fortifier le sentiment national, d'appeler le contrôle de l'opinion publique sur les actes du pouvoir : c'est l'objet d'un de ses meilleurs écrits, De l'Esprit national allemand (Von dem deutschen Nationalgeiste, Francfort, 1765). Malheureusement, comme disait Herder, il aurait fallu un second Moser pour donner une forme aux pensées du premier. Mais Herder reconnaissait aussi que celui qui se serait chargé de ce travail aurait rendu un réel service à l'Allemagne (Fragmente sur deutschen Litteratur).

de l'Église soit écrite en latin?; il parle une langue aisée, abondante, élevée. Spalding était très versé dans la philosophie anglaise et française; il traduisit la Morale de Shaftesbury. Ses Considerations sur la destinée de l'homme et ses Pensées sur la valeur des sentiments dans le christianisme sont dirigées contre le piétisme ? ; les deux ouvrages ont pour but de faire dans la religion tout à la fois la part du sentiment et celle de la réflexion. Quant à Zollikofer, il est trop didactique; ses sermons sont des traités de philosophie religieuse ou de morale : ce fut, du reste, en Allemagne, la marque presque générale du genre 3.

La suite des sujets nous amène à Franz-Volkmar Reinhard, bien qu'il appartienne à une époque un peu postérieure et qu'il ait ressenti plutôt l'influence de Herder que celle de Klopstock. Reinhard a prêché longtemps à Wittemberg et à Dresde, et il est considéré comme le plus grand des orateurs sacrés de l'Allemagne au xviie siècle. Ses discours sont bien ordonnés; il s'exprime dans une langue correcte, châtiée, très littéraire. Mais on chercherait vainement chez lui, aussi bien que chez la plupart des sermonnaires allemands, ces grands mouvements oratoires qui frappent dans un Bossuet ou dans un Bourdaloue. Les Allemands se défient trop de la rhétorique pour être très sensibles à l'éloquence, et, quant à l'éloquence sacrée, ils la comprennent surtout comme un instrument de polémique ou de propagande. Le sermon, en tant que sermon, c'est-à-dire comme morceau de grand style débité devant une assemblée toute persuadée, comme développement d'une vérité que personne ne conteste, leur paraît presque une anomalie; et Herder exprime bien l'opinion de ses compatriotes, lorsqu'il affirme que le sermon doit être une simple conversation, sans nulle prétention littéraire, et que le premier devoir du prédicateur est d'oublier Démosthène et Cicéron“.

1. Institutiones historiæ ecclesiasticæ, Helmstedt, 1755. – Mosheim (1694-1755) a été professeur de théologie à Helmstedt (1723) et à Goettingue (1747).

2. Betrachtung über die Bestimmung des Menschen, Greifswald, 1748; Gedanken über den Werth der Gefühle in dem Christenthum, Leipzig, 1761. - Spalding (1714-1804) a été prédicateur à l'église Saint-Nicolas de Berlin, de 1764 à 1788.

3. Zollikofer (1730-1788), originaire de Saint-Gall en Suisse, a été pasteur de l'église réformée de Leipzig depuis 1758; ses sermons, en dernière édition, ne remplissent pas moins de quinze volumes (Leipzig, 1789-1884).

4. Reinhard, né en 1753 dans un village du Palatinat, enseigna la philosophie et la théologie à l'université de Wittemberg, et devint, en 1892, prédicateur de la cour à Dresde, où il mourut en 1812. On a de lui 35 volumes de sermons (Sulzbach, 1793-1813), et des Confessions (Geständnisse, Sulzbach, 1810), où il raconte son éducation oratoire et donne les règles de l'art.

CHAPITRE VI

WINCKELMANN

Vocation de Winckelmann. - Études å Dresde; les Réflexions sur

l'imitation des ouvrages grecs. – Séjour en Itatie; l'Histoire de l'art dans l'antiquité. - Théorie de Winckelmann sur l'art; ce qu'elle a de grand et d'exclusif. – Influence de Winckelmann sur la littérature.

Un critique moderne, jugeant le caractère et le rôle de Winckelmann, débute par ces mots : « Les Grecs disaient de certaines << images des dieux, antiques et vénérables, qu'elles étaient tom« bées du ciel : ils voulaient indiquer par là qu'elles étaient abso« lument uniques en leur genre et inexplicables dans leur ori« gine. On serait presque tenté d'en dire autant de Winckelmann. « Un Klopstock, un Wieland, un Lessing, un Herder, même un « Gæthe et un Schiller, nous apparaissent en quelque sorte « comme les produits naturels et nécessaires de la civilisation « qui les environne; ils sont comme la fleur et le fruit d'un « développement qui a longtemps germé en silence et qui est « enfin arrivé à son terme. Il semble, au contraire, que Winckel« mann soit issu de lui-même, dans la pleine originalité de son << génie. Le sentiment profond qui le dirigeait dans sa voie n'était << point nourri par les influences du temps et du lieu; sa vocation «« s'éveilla et se fortifia dans une lutte sans trêve contre les cir« constances. Il fit résonner des cordes qui n'avaient jamais été « touchées jusqu'alors. Semblable aux vaillants navigateurs des « siècles passés, il découvrit et conquit des mondes qui étaient << complètement inconnus, ou du moins qui avaient été long« temps soustraits aux regards de l'hommel. »

1. Hettner, Geschichte der deutschen Litteratur im XVIII. Jahrhundert, 2. livre; 4e éd., Brunswick, 1893.

Édition des ouvres. - Johann Winkelmanns sämmtliche Werke, avec une bio

En effet, s'il y eut jamais une vocation décidée, impérieuse et exclusive, ce fut celle de Winckelmann. Toutes ses facultés convergèrent en un seul point, qui est comme le foyer lumineux de son intelligence. Dans toute l'histoire du passé, il ne voit et ne comprend qu'une chose, l'art grec. Au temps de Périclès, il eût été un maître de cet art; mais dans tous les temps il l'aurait deviné, et quelques restes lui auraient suffi pour le reconstituer. Il y avait en lui une prédisposition native pour le monde poélique dans lequel son âme a vécu, ou, comme disent les Allemands, il y avait accord intime entre le sujet et l'objet.

La carrière de Winckelmann a été semée de difficultés qui auraient paru insurmontables à tout autre. Né à Stendal, dans la Vieille-Marche de Brandebourg, le 9 décembre 1717, fils d'un pauvre cordonnier, il sert d'abord d'aide et de guide à un instituteur aveugle. Quelques personnes s'intéressent à lui, et lui fournissent les moyens de suivre les écoles de Berlin. Mais il ne peut prendre goût à l'enseignement de ses premiers maîtres : ils n'étaient point amis des Muses, dit-il, et le grec était, chez eux, plus rare que l'or. Ayant appris que la bibliothèque du savant Fabricius est mise en vente à Hambourg, il s'y rend à pied, demandant le long de sa route l'hospitalité dans les presbytères et les couvents, et il en rapporte quelques auteurs grecs. Puis il a l'idée de voyager ainsi jusqu'à Rome; mais, à Francfort, la guerre l'oblige à revenir sur ses pas. Il accepte plusieurs charges de précepteur, pour vivre, et il est nommé enfin, en 1743, recteur adjoint à Seehausen, dans le Brandebourg. Il reste là cinq ans, cinq années d'esclavage, dit-il, « pendant lesquelles il appre« nait l'alphabet à des enfants galeux, tout en faisant sa prière « dans Homère ». En 1748, il est nommé bibliothécaire du comte de Bunau à Næthnitz, près de Dresde, avec un traitement annuel de quatre-vingts thalers. Il se trouve à portée des riches collections des ducs de Saxe; il décrit les tableaux, il dessine, il se livre même à des travaux d'anatomie. Tout en rassemblant les matériaux d'une histoire de l'Empire que le comte préparait, il poursuit ses études favorites. « Depuis quelque temps, » écrit-il, « je com« prends mieux les anciens, et, pour ne parler que d'Homère, je

graphic, par J. Eiselein, 12 vol., Donaueschingen, 1825-1829; les trois derniers volumes contiennent la correspondance.

A consulter. -- Carl Justi, Winckelmann und seine Zeitgenossen, 3 vol., Leipzig, 1866-1872; 2e édit., 1898. - Gøthe, Winckelmann und sein Jahrhundert, 1805.

« l'ai lu trois fois cet hiver, avec toute l'application que réclame « ce divin ouvrage. »

La pensée de visiter l'Italie l'occupait toujours. Enfin le nonce Achinto lui procura.un emploi à la cour de Rome; mais il fallut qu'il embrassât le catholicisme. Il écrit à ce sujet à son ami Berendis : « Tu sais que j'ai renoncé à tous les plaisirs, et que je « n'ai jamais cherché que la vérité et la science. Tu sais aussi « ce que j'ai souffert pour cela. J'ai lutté contre le dénuement « et l'abandon, pour me frayer un chemin. J'ai toujours été mon a propre guide. C'est l'amour de la science, et de la science seule, « qui a pu me décider à prêter l'oreille aux ouvertures que l'on « m'a faites... Le doigt du Tout-Puissant, la marque évidente de « son action sur nous, c'est notre instinct, auquel nous résiste(( rions vainement... » Avant de partir, en 1755, il publia son premier écrit, les Réflexions sur l'imitation des ouvrages grecs dans la peinture et la sculpture, où il montrait que le seul moyen de sortir de la confusion et du mauvais goût était de recourir aux modèles anciens, et où il résumait déjà les caractères de l'art grec dans une formule restée célèbre : « la simplicité noble et la gran« deur calme ?. »

Winckelmann avait trente-huit ans, mais, comme il se plaît à à le redire, il commençait seulement à vivre. En 1762, il écrivait à un de ses amis : « Tu veux savoir l'histoire de ma vie : elle se « résume en peu de mots, car je la mesure d'après mes jouis« sances. Le consul Marcus Plautius, qui avait triomphé des << Illyriens, fit écrire sur son tombeau, qui se voit encore aux << environs de Tivoli, et où il avait fait marquer ses hauts faits : << vixit annos IX. Je pourrais dire que j'entre dans ma huitième << année. Voilà bientôt huit ans que je vis à Rome et dans d'au« tres villes de l'Italie. J'ai regagné ici ce que la pauvreté et le « chagrin m'ont fait perdre de ma jeunesse. Je mourrai con«« tent: j'ai obtenu ce que je désirais; ce qui m'a été donné passe « même mes espérances et mes mérites. »

Il employa quelques années à reconnaître son champ d'études.. Rien de ce qui était à sa portée ne lui échappa. Il rassembla une quantité de matériaux, et ce travail aurait suffi à un érudit; mais il alla plus loin. L'érudition, c'est-à-dire la notion exacte des

1.« Edle Einfalt und stille Grösse, » - Gedanken über die Nachahmung der Griechischen Werke in der Malerey und Bildhauer-Kunst, nouvelle édition, par B. Seuffert, Heilbronn, 1885.

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