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premiers parents, ou du moins, ajoutait-il comme par un scrupule d'historien, des mæurs patriarcales qui avaient régné immédiatement avant et après le déluge. Aussi, selon Gottsched, aucun poète n'avait atteint la perfection du genre, pas même Théocrite et Virgile. Les mêmes idées se retrouvent dans les Appendices que Jean-Adolphe Schlegel joignit à sa traduction de l'ouvrage de Batteux, les Beaux-Arts réduits à un même principe. L'idylle, selon lui, n'a rien de commun avec les meurs champêtres; elle est absolument distincte et indépendante de la réalité; elle décrit les impressions d'une vie bienheureuse, résultat de l'innocence, et but idéal de notre existence terrestre. Schlegel ajoute seulement que le poète doit se rapprocher de son siècle, autant que le lui permet la condition essentielle du genre.

Cette condition est de fuir la vérité, comme d'autres genres poétiques la cherchent. Nulle trace, dans les æuvres de Gessner, de sa vie et de son temps, de ce qu'il a vu et connu. Né à Zurich en 1730, il y demeura presque sans interruption, se partageant entre la littérature et la peinture de paysage. Il ne fit guère qu'un voyage de deux ans en Allemagne, où il se lia surtout avec Ramler et avec Hagedorn. Ce fut le premier, dit-on, qui lui conseilla d'écrire dans ce style bâtard qui n'est ni de la poésie ni de la prose et qu'on appelle la prose poétique. Tout est artificiel chez Gessner, la forme et le fond. En présence du sol le plus pittoresque qu'ait jamais foulé un peuple libre, il nous montre des Daphnis et des Palémons se promenant coquettement dans un paysage mythologique. Les nymphes murmurent dans l'eau des sources, et les dryades parlent sous l'écorce des arbres, tandis que les papillons sont portés par le souffle des zephyrs. La nature n'est qu'une métaphore apprise par cæur; et quand le poète essaye de voir par ses yeux, il ne trouve que des détails insignifiants à aligner. Le manque d'observation frappe surtout dans la peinture des personnages. Ils sont moralement parfaits, par conséquent peu variés. Quel que soit leur nom ou leur âge, disait déjà Herder, c'est toujours le même berger. La monotonie dans le faux, telle est l'exacte définition de ce genre que Gessner imposa pendant un demi-siècle à toute l'Europe 1

1. Le premier ouvrage de Gessner, un petit poème en prose intitulé la Nuit 1753), fut peu remarqué. Daphnis, une imitation de Daphnis et Chloé, en 1754, commença sa réputation. Deux ans après, il publia son premier recueil d'idylles. D'autres poèmes et de nouvelles idylles suivirent; la Mort d'Abel, en 1758; le

Le grand compatriote de Gessner, Jean-Gaspard Lavater, fut un caractère idyllique comme lui, avec l'enthousiasme en plus, et avec le zèle de la propagande. Né en 1741, il fut successivement diacre, pasteur et premier prédicateur à Zurich. Il fit deux voyages en Allemagne; le premier, dans sa jeunesse, le mit en rapport avec Klopstock, avec le philosophe Moïse Mendelssohn, avec le théologien Spalding; le second, en 1774, a été l'objet d'un récit intéressant dans les Mémoires de Gæthe. Lavater, après avoir applaudi aux débuts de la Révolution française, se rattacha au parti conservateur et lutta courageusement contre le Directoire de Berne. Pendant la longue lutte que l'armée française eut à soutenir à Zurich, en 1799, il fut blessé d'un coup de fusil tiré par un soldat vaudois, et il mourut, deux ans après, des suites de sa blessure.

Lavater mettait la même ingénuité dans tous ses actes, dans toutes ses paroles, dans toutes ses croyances. Il pensait que le ministère sacré dont il était revêtu lui imposait le devoir de signaler partout l'injustice. Tout jeune, il publia une brochure contre un bailli concussionnaire, et il émut à tel point l'opinion publique, qu'il arracha au Conseil un arrêt sévère contre le coupable. Pour Lavater, tout événement de ce monde était le résultat d'une disposition spéciale et instantanée de la Providence, dont il se croyait lui-même l'instrument privilégié. Il était naturellement éloquent et communicatif; et, dans les moments où ses pensées secrètes venaient sur ses lèvres, il se donnait comme une incarnation de Dieu, comme un prophète chargé de compléter l'ouvre du Christ. Il disait alors que l'apôtre saint Jean reviendrait au monde pour lui donner des instructions verbales : « J'espère et « j'attends, » écrivait-il au philosophe Jacobi (le 19 mars 1781), « l'imposition des mains d'un homme dont je ne suis pas digne de « délier la sandale, que je ne connais pas encore, que Dieu seul << connait. Je ne l'appelle point, je ne vais point au-devant de « lui, mais je sais qu'il m'apparaîtra; et, en attendant qu'il ( vienne, je ne m'estime qu'un pauvre travailleur à la journée.

Premier Navigateur, en 1762. -- Gessner mourut à Zurich en 1788. Ses cuvres complètes avaient paru, dans la même ville, en 1777-1778, en deux volumes. Elles furent souvent réimprimées, et traduites dans toutes les langues de l'Europe ; en français par Huber (Paris, 1786). — Nouvelle édition des ouvres, par J. L. Klee, 2 vol., Zurich, 1811. - Choix par Ad. Frey (avec Haller, dans la collection Kürschner). — A consulter : Hottinger, Salomon Gessner, Zurich, 1796; – Wolfflin Salomon Gessner, Frauenfeld, 1889.

« Ce qui est en moi est plus grand que le monde : si la Divinité « n'est pas là, elle n'est nulle part. »

Les ouvrages de théologie de Lavater témoignent d'un esprit qui se complait dans ses rêves,' et qui n'a jamais éprouvé le besoin de vivre à la clarté du jour. Sa Physiognomonie, à laquelle on attribue d'ordinaire une portée scientifique, n'est elle-même qu'une déduction de sa métaphysique religieuse. La première ligne en indique le contenu : « Dieu créa l'homme à son << image. » Mais l'image de Dieu s'est pervertie dans le péché. Le but du physionomiste, son bonheur le plus pur, est d'en retrouver les traits épars sur la face humaine. La fin de l'histoire du monde est de ramener l'homme à la ressemblance parfaite de Dieu : ce fut la plus noble des utopies, ou, disons mieux, des pieuses espérances de Lavater 1.

Lavater fut dépassé, dans la hardiesse de ses conceptions mystiques, par Jean-Henri Jung, surnommé Stilling. Né en 1740, dans un village du duché de Nassau, fils d'un tailleur qui dirigeait en même temps une école, Jung-Stilling mena longtemps l'existence la plus pénible, dans laquelle il n'était soutenu que par sa confiance inébranlable en la Providence divine. A trente ans, il vint étudier la médecine à Strasbourg, où il connut Gæthe et Herder. Il s'établit ensuite comme médecin oculiste à Elberfeld. Il fut plus tard professeur à Heidelberg, où il mourut en 1817. Sur la fin de sa vie, il devint le centre d'un groupe d'illuminés, auquel appartenaient le prince-électeur de Bade et

1. Le premier ouvrage qui étendit la réputation de Lavater, ce furent ses Perspectives dans l'éternité, sous forme de lettres adressées à Zimmermann (Aussichten in die Ewigkeit, 4 vol., Zurich, 1768-1778). L'un des plus étranges est Ponce-Pilate, ou l'Homme sous toutes ses formes, ou le Haut et le Bas de l'humanité, ou la Bible en petit et l'Homme en grand, ou l'Ecce-Homo universel, ou Tout en un seul (Pontius Pilatus oder der Mensch in allen Gestalten, etc., 4 vol., Zurich, 1782-1785). Le plus intéressant pour la connaissance de l'auteur est le Journal secret d'un obserrateur de soi-même (Geheimes Tagebuch von einem Beobachter seiner selbst, 2 vol., Leipzig, 1771-1773), dont la première partie fut publiée à son insu par Zollikofer, et qui montre combien il était sincère au milieu de ses plus étranges visions.

Les Fragments physiognomoniques pour l'arancement de la connaissance des hommes et de la charité universelle (Physiognomische Fragmente zur Berförderung der Menschenkenntniss und Menschen liebe) parurent en 4 volumes (Leipzig et Winterthur, 1775-1778). Gæthe s'y intéressa vivement; c'est lui qui prépara le premier volume pour l'impression (voir E. von der Hellen, Gathe's Anteil an Lavaters Physiognomischen Fragmenten, Francfort-sur-le-Mein, 1888). - Traduction française de Moreau (de la Sarthe; 10 vol., Paris, 1825) et de Bacharach (Paris, 1845). -- A consulter : Bodemann, Lavater nach seinem Leben, Lehren und Wirken dargestellt, Gotha, 1856; 2e édit., 2 vol., 1877; - Fr. Muncker, Lavater, eine Skizse seines Lebens und Wirkens, Stuttgart, 1883.

l'empereur Alexandre de Russie. Jung-Stilling eut, lui aussi, des perspectives sur l'autre monde, mais bien plus précises que celles de Lavater. Il décrivit les différentes régions des âmes, leurs occupations après la mort, leurs formes plus ou moins visibles. Il fut plus heureusement inspiré dans sa jeunesse, quand, sous l'influence de Gæthe, il publia le récit de sa vie, mélange de poésie et de réalité comme les Mémoires de Gæthe lui-même. Il y a là des pages d'un intérêt profond, d'une touche vigoureuse et originale, et parfois d'un tour humoristique qui rappelle JeanPaul à ses meilleurs moments 1.

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2. – LA POLITIQUE ET L'HISTOIRE. - JUSTUS MOESER.

Le mot de patrie, que Klopstock avait inauguré dans la littérature, ne répondait encore à aucune notion précise; mais il exerçait néanmoins son pouvoir sur les âmes. A défaut de la grande vie nationale, certaines villes, qui avaient développé d'âge en âge leurs vieilles institutions, étaient un premier champ d'observation, d'où la vue pouvait s'étendre ensuite sur un horizon plus large. Ces villes nourrissaient des hommes d'État, qui étaient en même temps des hommes d'étude, et que le manie. ment des affaires, joint à la réflexion et à la science, initiait aux secrets de la politique générale. Ils s'appliquèrent à considérer les rapports qui unissaient entre elles des régions voisines; ils demandèrent au passé l'explication du présent, et, en établissant la suite logique des faits, ils substituèrent peu à peu l'histoire proprement dite à l'ancienne chronique.

Isaac Iselin, greffier de la ville de Bâle, par ses Conjectures philosophiques sur l'histoire de l'humanité ?, ouvrit la voie où Herder entra quelques années plus tard. Le médecin Zimmermann, avant d'écrire son livre De la Solitude, avait publié un traité De

1. La Jeunesse de Henri Stilling (Jugend, Berlin et Leipzig, 1777) a été revue et publiée par Goethe. Jung-Stilling la continua sous divers titres : Années d'adolescence (Jünglingsjahre, 1778), Voyages (Wanderschaft, méme annéo), Vie domestique Häusliches Leben, 1789), Années d'apprentissage (Lehrjahre, 1804), Vieillesse (Alter,

12 volumes, dont les deux premiers contiennent la biographie. - A consulter : Bodemann, Züge aus dem Leben von v. A. Jung, genannt Stilling, Bielefeld, 1868; -- Petersen, Jung-Stilling, Copenhague, 1890.

2. Philosophische Muthmassungen über die Geschichte der Menschheit, Francfort et Leipzig, 1764.

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LA PROSE soUs L'INFLUENCE DE KLOPSTOCK. 321

l'Orgueil national, qui frappa, malgré la forme décousue, par la
nouveauté du sujet et l'originalité des observations .
Un esprit plus ferme et plus net fut Justus Mœser, né à Osna-
brück en 1720, mort en 1794. Mœser prit part au gouvernement
de sa ville natale. Un voyage à Londres lui fit connaître et admirer
le développement régulier des libertés anglaises. Les nombreux
articles qu'il publia durant sa carrière politique furent recueillis
par sa fille, Mme de Voigt, sous le titre de Fantaisies patriotiques*.
Son principal ouvrage, une Histoire d'Osnabrück, qui l'occupa
toute sa vie, et dont le dernier volume ne parut qu'après sa mort,
offre un intérêt qui dépasse de beaucoup les limites étroites du
sujet. « Tandis qu'on reprochait à l'Empire d'Allemagne, » dit
Gœthe, « le morcellement, l'anarchie et l'impuissance, le grand
• nombre des petits États paraissait justement, au point de vue
« de Mœser, ce qu'il y avait de plus désirable pour le développe-
« ment de la culture particulière, selon les besoins qui résul-
« taient de la situation et de la nature des diverses provinces. Et
« quand, sortant des limites de la ville et de l'évêché d'Osnabrück,
« et s'étendant sur le cercle de Westphalie, Mœser montrait les
« rapports de cette région avec tout l'Empire, et que, dans
« l'examen de la situation actuelle, expliquant le présent par le
« passé, il montrait par là même avec la plus grande clarté si
« un changement était digne d'éloge ou de blâme : un admi-
« nistrateur, quel qu'il fût, n'avait qu'à procéder de même dans
« son ressort, pour connaître parfaitement la constitution de son
« pays, les liens qui l'unissaient au voisinage immédiat et à l'en-
« semble, et pour juger à la fois le présent et l'avenir * ».

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Mœser, en effet, sait dégager la portée philosophique des évé

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dans le canton d'Argovie, en l728, mort en 1795, d'abord médecin dans sa ville

· natale, plus tard attaché à la personne du roi de Hanovre, fut en rapport avec

Catherine II de Russie, qui l'anoblit, et avec Frédéric II, qui l'appela auprès de lui dans sa dernière maladie. Des ambitions déçues et un penchant inné à la mélancolie assombrirent sa vieillesse. — Le livre //e la solitude a été traduit en français par Mercier (1790) et par Jourdan (1825). - A consulter : Bodemann, Johann Georg Zimmermann, Hanovre, 1878; — Ischer, J. G. Zimmermanns Leben und Werke, Berne, 1893. 2. Patriotische Phantasien, 4 vol., Berlin, 1774-1778; nouvelle édition, par Zöllner, Leipzig, 1871 - Sammtliche Werke, 8 vol., Berlin et stettin, 1798 : nouvelle édition, par Abeken, 10 vol., Berlin, 1842-1843. - A consulter : J. Kreyssig, Justus Mœser, Berlin, 1857. | 3. Poésie et Vérité, livrc XV. Voir aussi la fin du XIII° livre.

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