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312 LA LITTÉRATURE CLASSIQUE.

il déclara que les victoires de Frédéric « avaient cessé d'être la plus « grande action du siècle », et il engagea les Allemands à imiter les Francs, « leurs frères ». Il dédia une ode au duc de La Rochefoucauld; il lui écrivit que, « s'il avait des fils, il les conduirait « en France et demanderait pour eux et pour lui le droit de cité ». Il se mit aussi en correspondance avec La Fayette. L'Assemblée législative lui décerna, le 26 août 1792, le titre de citoyen français. Dans sa réponse au ministre Roland, il demanda, pour donner une preuve de civisme à « sa nouvelle patrie », que les auteurs des massacres de septembre fussent punis. Ce fut, chez lui, le commencement d'un revirement d'opinion. Plus tard, il flétrit le règne des Jacobins, et il célébra l'acte héroïque de Charlotte Corday*. Mais il ne renvoya pas, comme d'autres, son diplome de citoyen français, car, avec sa nature candide et portée aux illusions, il ne put jamais se détacher entièrement de son rêve de liberté, malgré les démentis continuels que les événements lui donnaient. Ses odes politiques ne sont pas d'une lecture facile. Mélange de passion inquiète et de réflexion naïve, elles s'embarrassent dans des tournures. pénibles et obscures; elles disent le plus souvent avec des allégories cherchées ce qui se dirait mieux en simple prose.

Un même sentiment patriotique et libéral, tantôt grand et généreux, tantôt naïf ou mesquin, anime toute l'œuvre de Klopstock, et en forme comme le lien et l'unité profonde. C'est ce sentiment qui l'a fait survivre. Klopstock est, de tous les classiques allemands, le moins connu en Europe et le moins lu en Allemagne ; et néanmoins il sera toujours compté parmi les classiques. Il a donné une vive impulsion à l'esprit public, et, à toutes les époques de renouvellement, on s'est souvenu de lui. Il a été l'inspirateur de la période Sturm-und-Drang et l'une des autorités invoquées par le romantisme. Il a remué tout un monde d'idées, vraies ou fausses, même contradictoires, quelquefois neuves, toujours frappantes, un chaos que d'autres débrouilleront plus tard *.

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l. « Die erhabne Männin Corday », dans l'ode : Mein Irrthum (1793).

2. Traductions. - La traduction la plus répandue du Messie, celle de Mme de Carlowitz, n'est qu'une paraphrase du texte. Quatre autres avaient précédé : celle d'Antelmy Junker de Liebault (4 vol., Paris, 1769-1775), celle de F.-L. PetitPierre(Neuchâtel, 1795), celle de la chanoinesse de Kurzrock (3 vol.,Aarau et Paris, 180l), et celle de J. d'Horrer (3 vol., Paris, 1825). La troisième excitait particulièrement l'humeur de Klopstock, et il disait, faisant allusion au nom de la dame (Kurzrock peut se traduire par Jupon-court), qu'elle n'avait pas plus d'esprit que

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2. LES BARDES.

Nul ne doutait, au temps de Klopstock, de l'existence d'une école de bardes contemporains d'Arminius. Klopstock pensait même qu'en faisant des fouilles dans les bibliothèques on retrouverait leurs œuvres, restes précieux de l'ancienne poésie germanique. Ce qu'on rêvait depuis plus d'un siècle, une littérature originale, la Germanie, plus heureuse que l'Allemagne, l'avait donc connu un jour ! Jour mémorable dans l'histoire, et qu'il fallait ressaisir par un puissant effort de l'imagination! Il fallait rétablir dans sa pureté le vieil esprit germanique, abâtardi par quinze siècles de civilisation latine. En vain des critiques sensés insinuaient-ils qu'on ne remonte pas le cours des âges. Herder disait, dans ses Fragments, que la seule chose qu'un poète moderne pouvait apprendre des bardes c'était de chanter son temps comme ils avaient chanté le leur, avec autant de chaleur et d'enthousiasme. On s'enfonça dans l'archaïsme, et Klopstock lui-même donna le plus funeste exemple en corrigeant ses anciennes odes pour y introduire la mythologie scandinave, au risque de les rendre inintelligibles.

Avant Klopstock, un poète originaire du Schleswig, et doué d'une belle imagination, Henri-Wilhelm de Gerstenberg, s'était inspiré de l'Edda et d'Ossian. Il était déjà connu par un recueil de pièces légères en prose et en vers, intitulé Badinages !, et par les Chants de guerre d'un grenadier danois, les uns et les autres imités de Gleim, enfin par sa cantate d'Ariane à Naxos, lorsqu'il publia, en 1766, le Poème d'un Scalde, en cinq chants*. Ce scalde, qui sortait du tombeau pour dérouler le tableau des âges héroïques, provoqua une série de résurrections du même genre. Une légion de fantômes déclamatoires envahit la littérature. Quant à Gerstenberg, il publia encore un drame en prose sur le sujet d'Ugolin, tiré de l'Enfer de Dante, et il présenta sur la scène un père mourant de faim au milieu de ses enfants. Il croyait ainsi imiter Shakespeare, dont il recommanda l'étude dans ses Lettres sur les curiosités de la littérature *.

de jupons. - Les Odes n'ont jamais été traduites que partiellement. La Mort

d'Adam a été jouée à Paris, avec succès, en 1792. 1. Tändeleyen, Leipzig, l759. 2. Gedicht eines Skalden, Copenhague, Odensée et Lepzig, l766. 3. Briefe aber Merkwürdigkeiten der Litteratur, Schleswig et Leipzig, 1766-1770 ;

Le vrai représentant de la poésie bardique fut un avocat de Zittau en Saxe, Charles-Frédéric Kretschmann, qui s'appela le Barde Rhingulf. Non content de donner des modèles du genre, il voulut en être le législateur. Il essaya, dans un traité, de déterminer le caractère et les règles de l'ancien bardit. Il fallait assurément de la perspicacité pour définir un genre de poésie qui n'avait jamais existé. Kretschmann aboutit à cette conclusion, que la marque distinctive du bardit était « l'esprit bardique ». Mais qu'est-ce que l'esprit bardique ? Il est difficile de s'en faire une idée d'après les æuvres de Kretschmann. On y trouve des passages pleins de vigueur, mais aussi beaucoup d'emphase, sans parler de la forme conventionnelle qui gâte le tout. Kretschmann avait soin, du reste, de justifier ses moindres fantaisies par l'histoire. Il rejeta les mètres anciens dont Klopstock se servait, parce qu'ils étaient empruntés, disait-il, à « l'ennemi héréditaire », c'est-à-dire aux races latines. Il réintégra la rime, à laquelle il attribuait une origine germanique. Ses poésies les plus célèbres furent le Chant de Rhingulf sur la victoire de Teutobourg, et la Plainte de Rhingulf sur la mort d'Arminius, C'étaient les deux sujets obligés de toute poésie bardique 1.

Kretschmann était déjà inférieur à Gerstenberg pour les qualités de l'imagination et du style; Denis (1729-1800) et Mastalier (17311795) ne furent plus que des imitateurs. Ils vivaient à Vienne, et appartenaient tous les deux à l'ordre des jésuites. Après la suppression de l'ordre, l'empereur Joseph II les prit sous sa protection, et ils restèrent attachés au Theresianum de Vienne; Mastalier enseigna même à l'université. Malgré leur peu de génie, l'histoire leur doit une mention, car ils furent parmi les premiers écrivains qui cherchérent à entraîner les régions catholiques du Midi dans le mouvement littéraire. Denis, retournant son nom, s'appela le Barde Sined. Ses modèles furent Klopstock et Ossian; il célébra le premier dans une ode intitulée Au plus grand des bardes teutons ; il traduisit le second en vers allemands, rythmés ou rimés, principalement en hexamètres. Du reste, on voit, par ses préfaces, combien ses idées sur la poésie et l'histoire étaient vagues. Il ne fait aucune différence entre l'Allemagne ancienne et moderne,

nouv. éd., par A. de Weilen, Heilbronn, 1888. - Gerstenberg, né en 1737, mourut en 1823. Il publia ses Vermischte Schriften à Altona, en trois volumes (1815-1816).

1. Kretschman naquit et mourut à Zittau (1738-1809). Euvres complètes, 7 vol., Leipzig, 1784-1805.

entre les origines germaniques, celtiques ou scandinaves; et les autres poètes de l'école n'étaient pas mieux renseignés que lui. Toute cette littérature, sur laquelle on fondait de si grandes espérances, n'était que confusion et parti-pris'.

1. Un choix de Denis, Gerstenberg et Kretschmann se trouve dans le 4e vol. des wuvres de Klopstock, éd. de R. Hamel (collection Kürschner).

CHAPITRE V

LA PROSE SOUS L'INFLUENCE DE KLOPSTOCK

1. L'idylle d'après la définition de Gottsched; les idylles mythologiques

de Gessner. Lavater; ingénuité de son caractère; sa théologie; sa Physiognomonie. L'Autobiographie de Jung-Stilling. — 2. Progrès du sens historique. Les Conjectures philosophiques d'Iselin. Le traité De l'Orgueil national de Zimmermann. Justus Maser; ses Fantaisies patrioliques; son Histoire d'Osnabrück. -- 3. Transformation de l'éloquence sacrée; caractère des sermonnaires allemands; Reinhard.

1. – GESSNER. — LAVATER. — JUNG-STILLING.

Le xviire siècle allemand, avant que Lessing et Gæthe lui eussent imprimé une direction précise, vivait surtout d'aspirations et de regrets. Les patriotes affligés du morcellement de leur pays trouvaient sous les enseignes d'Arminius une patrie qui n'avait que le défaut d'être complètement chimérique; les âmes tendres se plaisaient dans le commerce d'une race innocente et pure, qui, malheureusement, n'avait jamais vécu sur la terre. A l'utopie politique s'ajoutait l'utopie morale; et, dans cette école littéraire où l'on ne parlait que de nature et de vérité, on vit reparaitre tout à coup l'idylle sous sa forme la plus apprêtée et la plus conventionnelle.

Les ouvrages de Salomon Gessner répondent parfaitement à l'idée qu'on se faisait de l'idylle en Allemagne, au milieu du xville siècle. Ce n'était point la vérité que l'on y cherchait, puisqu'elle devait être l'image d'un temps qui était passé sans retour. Gottsched disait très ingénument que l'idylle était, au point de vue poétique, une peinture de l'âge d'or, et, au point de vue chrétien, un ressouvenir de l'état d'innocence où avaient vécu nos

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