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poète prussien, Canitz. Horace fut son modèle; il en publia une traduction élégante. C'est dans ses odes sur les victoires de Frédéric II qu'il fut le mieux inspiré, bien qu'on eût préféré, dans un pareil sujet, qu'il oubliât complètement Horace. Frédéric y est présenté comme un Apollon vainqueur, la tête ceinte de rayons, et Jupiter fait éclater la foudre devant lui. Il y a aussi quelque hardiesse à peupler de Naïades l'eau noire de la Sprée et à l'appeler un torrent !. Ces odes ne furent point lues de Frédéric; et il faut dire, à la louange du poète, qu'il ne fit rien pour attirer sur lui les regards du roi. Ramler aimait surtout à corriger les vers d'autrui, et il lui arrivait souvent de les gâter en les corrigeant. Il publia plusieurs recueils de poésies allemandes, en partie empruntées à des contemporains, et revisées par lui, au grand déplaisir des auteurs. Gleim, Kleist, Lessing, le consultaient volontiers. Il avait le vif sentiment des finesses de style et de prosodie. Il assouplit la langue, en essayant de la rompre aux rythmes variés d'Horace : ce fut là peut-être son mérite le plus réel*. Ramler contribua beaucoup à donner de la réputation à une

femme que, selon la terminologie du temps, il décora du nom de Sapho allemande. Anne-Louise Karsch avait le don poétique, mais elle n'eut que fort tard l'occasion de former son talent. Sa jeunesse fut en butte à la misère. Elle perdit son père de bonne heure, et sa mère la maltraita. Elle conduisit d'abord les troupeaux, dans le hameau où elle était née (1722), en Silésie. A seize ans, elle épousa un homme dur et avare, et onze ans après elle se sépara de lui. Elle se maria une seconde fois, plus mal encore, et toujours pour échapper à sa mère. Elle vendait dès lors des poésies de circonstance, pour faire vivre ses enfants. Le baron de Kottwitz la fit venir à Berlin, où elle fut quelque temps à la mode. On l'invitait dans les réunions, où elle improvisait. Gleim s'occupa de l'impression d'un recueil de ses poésies, dont elle retira deux mille thalers. Frédéric II lui-même, contrairement à ce qu'on a dit, ouvrit quelquefois la main pour elle, et Frédéric-Guillaume II lui fit bâtir une maison; mais elle

l. Voir l'Ode à la Ville de Berlin.

2. Ramler, né en 1725, mourut en 1798. Une édition complète de ses œuvres poétiques fut publiée par Gœckingk; 2 vol., Berlin, 1800-180l. Ramler traduisit le Cours de belles-lettres de Batteux, en y joignant des exemples tirés des écrivains allemands.

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y fut à peine entrée, qu'elle mourut, en 1791. Une édition complète de ses poésies fut publiée l'année suivante par sa fille. Louise Karsch aimait la nature : c'était son refuge dans le malheur. On trouve chez elle des images pleines de vérité et de fraîcheur; mais le ton est disparate; on se heurte sans cesse à des trivialités, à des banalités même. Les leçons tardives de Ramler lui ôtèrent la verve spontanée, sans faire d'elle un véritable écrivain; mais elle a longtemps passé pour telle, grâce à la pénurie de l'école prussienne, si tant est qu'il y ait dans la littérature allemande quelque chose qui puisse s'appeler de ce nom *.

1. Un choix de ses poésies, dans le volume cité de Fr. Muncker, Anakreontiker und preussisch-patriotische Lyriker.

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CHAPITRE IV

LA RÉFORME LITTÉRAIRE DE KLOPSTOCK

1. Accord intime entre Klopstock et son temps. Sa vie. Nature de son

génie. La Messiade ; le merveilleux. Les Odes. Idées de Klopstock sur la langue poétique. Les bardits. Caractère national de l'œuvre de Klopstock. - 2. Les bardes; Gerstenberg ; Krestchmann; Denis et Mastalier.

1. — KLOPSTOCK.

Ramler avait enseigné le mérite d'une phrase correcte et harmonieuse ; Gleim et Hagedorn avaient mis de la vivacité et de la grâce dans l'expression des sentiments; Haller et Kleist avaient su peindre la nature. A côté d'eux, des esprits distingués avaient réussi à être éloquents et vrais, en se passant des modèles qui avaient tour à tour soutenu et égaré leurs devanciers. Le mouvement littéraire était commencé quand Klopstock débuta : il en prit aussitôt la direction d'une main puissante. Il fut à la fois grammairien et poète, mais, avant tout, chef d'école et novateur en tous sens. Toutes les aspirations qui s'étaient fait jour dans tel ou tel groupe isolé se trouvèrent tout d'un coup réunies et concentrées dans un seul homme. Klopstock apparut comme le représentant complet de l'époque, de ses nobles ambitions comme de ses illusions et de ses erreurs : ce fut le secret de sa force et de son succès.

L'époque demandait avant tout de l'originalité. Être original, c'était ne plus dépendre des Français. Bodmer s'était déjà séparé de la France; Klopstock consomma la rupture et la proclama hautement. Être original, être national, fut désormais le mot d'ordre. Original, on ne l'était pas toujours; mais du moins on croyait l'être, et l'on était encouragé par cette croyance. Bodmer avait recommandé l'étude des Anglais; Klopstock le suivit dans cette voie. A Milton il ajouta Richardson et Young. La tendresse maladive de l'un, la vague mélancolie de l'autre, convenaient à une société pleine d'incertitude et de malaise; elles convenaient aussi à la nature élégiaque de Klopstock. Sous ce rapport encore, il y avait accord intime entre l'écrivain et son temps 1.

Né à Quedlinburg, au pied des montagnes du Harz, le 2 juillet 1724, Frédéric-Gottlieb Klopstock fit ses premières études à Schulpforta. Déjà se trahissait son penchant pour la poésie épique. Son discours de sortie, qu'il prononça en latin, fut une comparaison entre Homère, Virgile et Milton?. Il avait songé d'abord à chanter le bienfaiteur de sa ville natale, l'empereur Henri l'Oiseleur. Mais il s'arrêta bientôt à l'idée du Messie; et il se confirma dans le choix de ce sujet lorsqu'il commença ses études de théologie à léna, en 1745. Nous le trouvons l'année suivante à Leipzig, en relation avec les écrivains des Contributions de Brême, les animant par les grandes espérances qu'il nourrissait, et leur communiquant la confiance dont il était plein. Il a gardé le souvenir de ces jours d'ivresse féconde dans une de ses premières et de ses meilleures odes, intitulée A mes amis. Il les cite l'un après l'autre, leur assigne à chacun sa place dans le Temple de la Gloire. Il les convie à « s'embrasser sous l'aile de la Joie, « comme les héros immortels dans les Champs-Élysées », Et, à la fin, il appelle l'Age d'or qui doit luire sur l'Allemagne. Il mit en hexamètres les trois premiers chants du Messie, qu'il avait écrits en prose à léna, et il les publia dans les Contributions de 1748. La forme inusitée, ce vers antique appliqué à un long poème, causa d'abord quelque surprise; mais le mouvement lyrique et oratoire, par lequel certaines parties se détachaient de la monotonie de l'ensemble, gagna bientôt le public. Bodmer, dans des lettres que ses amis firent connaître, vint en aide aux lecteurs non préparés; il trouvait ses théories confirmées tout d'un coup par un exemple éclatant, et il appela auprès de lui le jeune poète, qui, dans l'in

1. Éditions des æuvres. Klopstocks Werke, par Boxberger, 6 vol., Berlin (Hempel), 1879. Klopstocks Werke, par R. Hamel, 4 vol., Stuttgart, 1884(Deutsche National-Litteratur, de Kürschner). - Klopstocks gesammelte Werke, par Fr. Muncker, 4 vol., Stuttgart (Cottasche Bibliotek der Weltlitteratur).

A consulter. - Fr. Muncker, Fr. G. Klopstock, Geschichte seines Lebens und seiner Schriften. Stuttgart, 1888. - E. Bailly, Étude sur la vie et les cures de Fr.-G. Klopstock, Paris, 1888.

2. Declamatio qua poetas epopæiæ auctores recenset F. G. Klopstockius scholæ valedicturus.

| tervalle, avait dû accepter de modestes fonctions de précepteur | à Langensalza.

| Klopstock se rattachait momentanément à l'école suisse. Il

- trouvait néanmoins le point de vue de cette école trop borné.
| On se le figurait, à Zurich, selon sa propre expression, comme
un saint Jean-Baptiste, mangeant des sauterelles et du miel sau-
vage. Lui-même, tout poète sacré qu'il était, n'entendait point
| fermer l'oreille aux suggestions mondaines. Sa lyre avait plus
| d'une corde; les joies de la vie la faisaient vibrer aussi bien que
|. l'émotion religieuse. A peine arrivé à Zurich, il écrivit une ode en
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souvenir d'une promenade sur le lac, où s'exprimait, au milieu de l'incohérence des images, un enthousiasme réel !. La Joie, « sœur de l'Humanité », qu'il invoquait, n'était point l'inspiratrice des poèmes bibliques de Bodmer. Celui-ci témoignait de l'humeur, sans que son admiration pour le Messie fût refroidie. Klopstock quitta Zurich, ayant reçu du roi de Danemark Frédéric V, par l'intermédiaire du comte de Bernstorff, l'offre d'une pension annuelle de 400 thalers. En passant par Hambourg pour se rendre à Copenhague, il fit la connaissance de Méta (ou Margaretha) Moller, qu'il a chantée sous le nom de Cidli. Il l'épousa en 1754, mais il la perdit quatre ans après, et il publia ses œuvres posthumes. Lui-même vécut, entouré de respect,

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| l. « Elle est belle, ô Nature notre mère, la splendeur des merveilles que ton « génie créateur a semées sur les campagnes : plus beau encore est un visage « radieux qui reflète la grande pensée de la création. « Détache-toi des rives chargées de pampres du lac resplendissant; ou, si tu as « déjà repris ton vol vers les cieux, descends avec le rayon de pourpre sur les | « ailes de la brise du soir ; - · « Viens pénétrer mon chant de la sérénité juvénile qui est son partage, ô douce | - « Joie! Qu'il soit comme le cri enthousiaste et ému du jeune homme ! Qu'il soit « doux comme le visage de la tendre Fanny ! « Déjà se trouvait loin derrière nous Uto, au pied duquel Zurich nourrit de « libres habitants dans sa tranquille vallée. Déjà maint coteau chargé de vignobles « avait fui devant nous. | » En ce moment se déchira le voile de nuages qui couvrait au loin les cime « argentées des Alpes; et déjà le cœur des jeunes gens battait d'une émotion « plus forte; déjà il se révélait avec plus d'éloquence à la gracieuse compagne.... » Klopstock a chanté sous le nom de Fanny la sœur de son ami Schmidt, de Langensalza, l'un des collaborateurs les moins importants des Contributions de Brême. L'ode se termine par ces deux strophes : « Que n'êtes-vous avec nous, vous qui m'aimez au loin, qui vivez isolés et « épars, loin de moi, dans le sein de la patrie; vous que, dans des moments de « céleste béatitude, mon âme chercha et trouva ! « Nous dresserions ici des tentes à notre amitié, et nous y demeurerions éter« nellement. La forêt ombreuse se transformerait pour nous en Tempé, et ce « vallon deviendrait un autre Élysée. »

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