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COMMENCEMENT DE RENAISSANCE POÉTIQUE

1. La poésie en dehors des écoles. Haller; sa science; son style. Hage

dorn; ses poésies légères. — 2. Les anacréontiques; Getz, Uz et Gleim; importance littéraire de Gleim. George Jacobi. - 3. Propagande de l'école saxonne dans le Nord. Conditions défavorables de la vie littéraire à Berlin. Ewald de Kleist; ses chants de guerre; son poème du Printemps. Ramler; ses odes; son euvre critique. Louise Karsch.

1. - HALLER ET HAGEDORN.

Ce qui prouve que le moment de la maturité était venu pour la littérature allemande, c'est qu'il se trouva des hommes qui, sans se préoccuper d'aucun système, furent poètes en suivant le penchant de leur nature. Laissant les critiques disserter sur les conditions de l'art, ils écrivirent simplement comme ils sentaient; et la langue, façonnée par un travail de deux siècles, leur préta souvent des tours inattendus et des expressions heureuses.

Albert de Haller, l'un des écrivains les plus remarquables du groupe qui précéda immédiatement Klopstock et Lessing, était un esprit vigoureux, doué de facultés multiples. Il avait de la sensibilité et de l'imagination, et il était possédé d'une immense curiosité. Rien ne lui manquait que l'unité, cette force de concentration qui dirige toute l'activité de l'âme vers un même but.

Haller est né à Berne, en 1708. Les deux côtés de sa nature se montrent dès son enfance, et se développent simultanément pendant toute sa vie. Toute jeune, il confectionnait des lexiques et des biographies d'hommes célèbres. A quinze ans, il avait déjà composé un poème patriotique de quatre mille vers, à l'imitation de Virgile, sans compter de petites poésies; il brûla plus tard ces essais. Il étudia la médecine à Tubingue et à Leyde, ensuite il visita Londres et Paris. Un emploi qu'il obtint à la bibliothèque de sa ville natale lui permit d'étendre son savoir. A la fondation de l'université de Gættingue, en 1736, il fut appelé à la chaire d'anatomie, de chirurgie et de botanique. Il écrivit alors ses meilleures poésies lyriques et descriptives, tout en fournissant aux Annonces de Gættingue i une quantité d'articles scientifiques sur les matières les plus diverses. Il fut nommé membre du Grand Conseil de Berne en 1753, et mourut en 1777. Les contemporains de Haller énumèrent avec complaisance le grand nombre de sciences qui lui étaient familières. Aussi n'est-ce point le fond qui lui manque. Les idées, les images surabondent dans ses écrits, qui offrent sous ce rapport un contraste frappant avec les vers vides et polis des disciples de Gottsched. Il a, de plus, le sentiment de la nature, et ses peintures ont la précision de la chose vue. Mais l'expression est souvent heurtée et embarrassée. A la nécessité de grouper les idées et de dégager l'impression générale se joint, pour Haller, la difficulté de s'exprimer en pur allemand. Un siècle plus tôt, il aurait écrit en dialecte suisse, et il aurait été naturellement éloquent. Mais, au temps de Gottsched, ce fut un préjugé de plus en plus accrédité, et dont Gæthe se plaint encore, que le dialecte bas-saxon se rapprochait le plus de la langue littéraire. Haller corrigea ses poésies d'édition en édition, pour les ramener à ce type. La fraicheur de l'impression, la vivacité de l'élan, se perdirent dans l'effort du style. Mais, malgré la dureté des vers et la minutie des descriptions, Haller eut une influence heureuse. Il montra qu'avant d'écrire il fallait penser : règle trop négligée par les grammairiens qui donnaient alors le ton à la littérature 2.

Haller nous donne d'intéressants détails sur lui-même dans une lettre où il se compare à Hagedorn. « Tous les deux, » dit-il, ( nous fûmes poètes de bonne heure : je fis, avant ma quinzième « année, une quantité innombrable de vers, imitant tantôt Brockes, « tantôt Lohenstein, tantôt tel ou tel poète saxon. Tous les deux « nous avions plus de goût que de génie. Mon ami refondit ses

1. Göttinger Gelehrte Anzeigen.

2. Éditions. - La première édition des poésies de Haller (Versuch schweizerischer Gedichte) parut à Berne, en 1732. Dix autres furent publiées du vivant de l'auteur. - Éditions modernes de L. Hirzel (Frauenfeld, 1882) et de Frey (dans la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner).

« poésies de jeunesse : je fis davantage, et, dans un heureux jour « de l'année 1729, je brûlai tous mes vers, idylles, tragédies, « poèmes épiques et autres.Je n'en laissai aucune trace pour moi ; mais, malheureusement, je ne fus pas assez scrupuleux pour supprimer tout ce qui méritait de l'être. Un auditeur trop complaisant prit copie de quelques-unes de mes poésies, et les donna vingt ans après à un éditeur, à mon insu et à mon grand déplaisir. Depuis ce temps, mon goût a continué de se former, sans que mon génie ait grandi. J'ai toujours aperçu, au delà de ce qu'il m'était donné d'accomplir, une perfection possible que je ne pouvais atteindre. Hagedorn visita l'Angleterre : je l'avais visitée avant lui. Ce voyage eut sur nous une grande influence : nous apprîmes que l'on pouvait dire en peu de mots beaucoup plus de choses que les Allemands n'avaient réussi à en exprimer jusque-là; nous comprimes aussi que des pensées philosophiques pouvaient se rendre en vers, et nous arrivâmes « à une force d'expression pour laquelle nous n'avions point de modèle. Hagedorn fit des vers jusqu'à sa fin prématurée : ma carrière poétique a été encore plus courte que la sienne, car je trouve à peine, dans mon recueil de poésies, quatre pages qui soient postérieures à l'année 1748. Nous nous sommes arrêtés « l'un et l'autre à l'âge où la nature cesse de parler, et où l'ima« gination fatiguée ne peut plus embellir la raison. » Frédéric de Hagedorn mena une vie paisible et monotone à Hambourg, sa ville natale, où il mourut en 1754, à l'âge de quarante-sept ans. Il connut, dans sa jeunesse, Wernicke et Brockes, qui eurent de l'influence sur lui. Il fut pendant deux ans secrétaire particulier de l'ambassadeur danois à Londres, et il en profita pour étudier les poèmes didactiques de Pope, dont il fit même quelques imitations malheureuses. Les premières poésies qu'il publia, en 1729, ne dénotaient encore qu'un disciple attardé de Lohenstein. Mais déjà son goût se formait à l'école des anciens et au contact des littératures étrangères. Il se mit à étudier la langue et la prosodie, et il s'efforça de donner à ses vers un rythme facilè et harmonieux. Wieland l'appelle le plus limé des poètes allemands. Hagedorn réussit, en effet, par un travail de retouche opiniâtre, à produire quelques poésies légères, supérieures, pour l'agrément du style, à tout ce que l'on connaissait alors. On l'a comparé à Horace, à La Fontaine. Il pratiqua, autant que sa vie bourgeoise le comportait, l'épicurisme discret du premier; il

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emprunta au second quelques sujets de fables; il approcha souvent de ses modèles, sans jamais les atteindre. La Grâce, qu'il invoquait comme sa muse de prédilection, ne répondit pas toujours à son appel; mais il a de la gaieté, du naturel, une langue élégante et souple, qualités rares au temps où il parut, et qui,

pendant quelques générations, lui donnèrent presque l'autorité d'un maître !.

2. GLEIM ET LEs PoÈTEs ANACRÉoNTIQUEs.

L'influence de Hagedorn se fit particulièrement sentir dans un petit groupe qu'on a trop pompeusement décoré du nom d'école de Halle. Trois jeunes gens, Gleim, Uz et Gœtz, se rencontrèrent, vers l'année 1740, à l'université de cette ville. Un même goût pour la poésie ancienne les rapprocha; ils traduisirent ensemble Anacréon. Leurs études finies, une correspondance assidue cimenta leur amitié. Ils continuèrent à défendre les mêmes principes, tout en développant chacun leur originalité. Ils cherchèrent à donner à la langue un tour net et élégant, à proscrire la rudesse, l'enflure, le pédantisme. Plus tard, sans se mettre en opposition avec Klopstock, ils corrigèrent par leur exemple quelques-unes des exagérations que le maître ne sut pas éviter et où il entraîna ses disciples.

Jean-Nicolas Gœtz fut celui des trois qui resta le plus fidèle à son premier culte : il fut toute sa vie un anacréontique pur. Né à Worms, en 1721, il retourna dans le Palatinat, après avoir été deux ans précepteur à Emden. Il accompagna deux jeunes gentilshommes qui servaient comme officiers dans l'armée française, et il devint aumônier du régiment Royal-Allemand. Il était à Metz quand le roi Louis XV y tomba malade; il connut Voltaire à Lunéville. Gœtz était passé maître dans les petits genres, rondeaux, madrigaux, triolets. Ses œuvres furent publiées en 1785, quatre ans après sa mort, par Ramler*. C'est à lui, dit-on, que Frédéric II

1. Editions. — Les Odes et Chansons de Hagedorn (Sammlung Neuer Oden und Lieder, 2 parties, Hambourg, 1742-1744) furent aussitôt mises en musique, et quelques-unes sont restées populaires. La première édition complète de ses œuvres fut publiée après sa mort; 3 vol., Hambourg, 1757. — Édition complète, avec une biographie et un choix de lettres, par Eschenburg; 5 vol., Hambourg, l800. — Un choix, par Fr. Muncker : Anakreontiker und preussisch-patriotische Lyriker (dans la collection Kürschner).

2. Vermischte Gedichte, 3 vol., Manheim, 1785. — Ramler, selon son habitude,

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faisait allusion lorsqu'il assurait n'avoir jamais trouvé qu'un seul
poète allemand qui sût parler une langue harmonieuse ".
N'en déplaise au grand roi, Jean-Pierre Uz n'avait pas moins
d'harmonie dans le style, et il avait plus d'imagination et de verve.
Il passa la plus grande partie de sa vie dans la ville d'Anspach,
en Franconie, où il était né (1720). Il fut d'abord simple assesseur
de justice. Mais le margrave Alexandre, ayant reçu dans un voyage
en Italie un accueil particulièrement flatteur du pape ClémentXIV,
fut grandement étonné d'apprendre qu'il devait cette faveur à la
réputation du poète Uz, qui vivait à sa cour. Il lui offrit, à son
retour, la charge de directeur du tribunal, avec le titre de con-
seiller privé. Uz accepta la charge, et déclina le titre. Il mourut
en 1796, âgé de soixante-seize ans. Il garda, jusque dans ses der-
nières années, les habitudes de correction et d'élégance qu'il
avait contractées dans sa jeunesse. Mais, dans l'intervalle, il avait
passé d'Anacréon à Horace, et il s'était même inspiré de Pope et
de Klopstock. Dans sa Théodicée *, où il essaya de formuler en
vers les principes de Leibnitz, il sut exprimer parfois de hautes
vérités dans un style plein d'éclat. Tout en chantant la gloire de
Frédéric, il ne manqua pas d'insister sur les bienfaits de la paix.
« Têtes couronnées, » s'écrie-t-il dans une ode, « voyez comme vos
« exploits font notre bonheur! Lorsque, enivrés d'héroïsme et sou-
« riants d'orgueil, vous contemplez vos drapeaux conquis, que ne
« comptez-vous aussi le nombre de vos sujets immolés? » Uz eut
à soutenir une grande querelle littéraire. Dans un poème héroï-
comique intitulé la Victoire du dieu d'amour o, il s'était moqué des
écrivains qui célébraient la religion et la morale en vers ampoulés.
Des pamphlets presque injurieux s'élevèrent contre lui de toutes
parts; l'un d'eux avait pour auteur le jeune Wieland. Uz répondit
par une épître assez spirituelle adressée à Gleim, où il montrait,
selon son expression, que le poète ne doit pas seulement instruire,
mais instruire avec grâce *.
Gleim fut l'écrivain le plus important de l'école, moins par la

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