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ses prédécesseurs. L'un des premiers, il ramena l'attention sur la poésie du moyen âge; il publia la seconde partie des Nibelungen et la riche collection de Minnesinger qu'on attribuait à son compatriote Manesse. Dans son Traité du merveilleux !, il défendit Milton contre les attaques de Voltaire; ce fut même à ce propos que la guerre éclata entre les critiques saxons et suisses. Bodmer, bien qu'il connût la France, préférait la littérature anglaise. Un secret instinct lui faisait découvrir sans doute une conformité de génie entre l'Angleterre et l'Allemagne. Sur l'essence même de l'art, Bodmer a des idées saines, mêlées de préventions. Comme Gottsched, il ne voit dans la poésie qu'une imitation de la nature ; mais l'imitation est, pour lui, quelque chose de plus original, de plus personnel. Il y a, selon lui, dans le poète, une force créatrice, analogue à celle qui se manifeste dans la nature : c'est l'imagination. La raison est une faculté distincte de l'imagination, et incapable de lui donner des lois. Les règles de la poésie se tirent des ouvrages des grands poètes, de ceux qui ont possédé au plus haut degré la faculté d'imaginer. Tels sont les points principaux de la théorie, qui a bien aussi ses côtés étroits. La poésie est assimilée à une peinture; les deux arts ne diffèrent que par les moyens d'exécution, l'un se servant de mots et l'autre de couleurs : une erreur que Lessing signalera plus tard. Enfin, l'art est subordonné à la morale; le poète est réduit au rôle d'un pédagogue. Bodmer n'estimait réellement que la poésie religieuse, et quand la Messiade parut, il pensa qu'Homère était surpassé. Il composa lui-même une Noachide en douze chants*, et d'autres poèmes bibliques, que les contemporains appelèrent des patriarcades. Bref, pour lui comme pour Gottsched, l'application fut loin de justifier la règle : ce fut le côté faible des deux écoles. Les théories des Suisses furent exposées d'une manière complète par un ami de Bodmer, Jean-Jacques Breitinger, chanoine de la cathédrale de Zurich, auteur d'une Poétique qu'on opposait à celle de Gottschedo. Elles furent répandues en Allemagne par

l Critische Abhandlung von dem Wunderbaren in der Poesie und dessen Verbindung mit dem Wahrscheinlichen, Zurich, 1740.

2. Noah, chants I-III, Francfort et Leipzig, 1750;complet en 12 ch., Zurich, 1752; édition définitive : Die Noachide, Bâle, l78l. — A consulter, sur Bodmer et son groupe : Baechtold, Geschichte der deutschen Litteratur in der Schweiz, Frauenfold, 1892, et J. J. Bodmer, Denkschrift zum 200. Geburtstag, Zurich, 1900.

3. Critische Dichtkunst, Zurich, 1710. — Un choix de Gottsched, de Bodmer et de Breitinger a été publié par J. Crüger, en un vol. de la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner.

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Baumgarten, qui les enseigna à l'université de Halle et les mit en harmonie avec la philosophie de Wolff !. Baumgarten avait écrit en latin; son disciple George-Frédéric Meier publia en allemand les Éléments des belles-lettres, enrichis d'un grand nombre d'exemples tirés de la littérature contemporaine 2. Enfin Sulzer, originaire de Winterthur, et que la faveur de Frédéric II fixa à Berlin, donna une Theorie générale des beaux-arts 3, dernière combinaison des idées de Bodmer avec celles de ses successeurs : ouvrage qui, malheureusement, était déjà dépassé au moment où il parut, car Lessing venait d'écrire le Laocoon.

2. — LES ÉCRIVAINS DES « CONTRIBUTIONS DE BRÊME »,

Gottsched était directeur d'une revue appelée les Contributions à l'histoire critique de la langue, de la poésie et de l'éloquence allemandes, et l'inspirateur d'une autre revue, les Divertissements de l'intelligence et de l'esprit “, que rédigeait un écrivain médiocre, nommé Schwabe. C'était là qu'il distribuait, une fois par mois, ou qu'il faisait distribuer par ses disciples l'éloge et le blâme. La revue de Schwabe prit peu à peu une allure tout à fait agressive. Ce qu'on exigeait des collaborateurs, c'était moins le talent qu'une fidélité absolue aux doctrines de l'école. Quelques jeunes gens, qui, sans contredire aux théories de Gottsched, voulaient garder leur indépendance et leur dignité, se séparérent de lui, et fondèrent, en 1745, les Nouvelles Contributions pour le plaisir de l'intelligence et de l'esprit 5, appelées communément les Contributions de Brême, de la ville où elles s'imprimaient. Les articles étaient anonymes et discutés en commun dans des réunions périodiques, L'attaque personnelle en était sévèrement bannie. Le directeur, Gærtner, homme de goût, avait d'autant plus d'autorité sur ses collègues, qu'il prenait personnellement peu de part à la rédac

1. C'est le titre de l'ouvrage de Baumgarten (Æsthetica, Francfort-sur-l'Oder, 1750) qui a fait donner à la théorie des beaux-arts le nom d'esthétique.

2. Anfangsgründe der schönen Wissenschaften, 3 vol., Halle, 1748-1750.

3. Allgemeine Theorie der schönen Künste, nach alphabetischer Ordnung, 2 vol., Leipzig, 1771-7774.

4. Beyträge zur Critischen Historie der Deutschen Sprache, Poesie und Beredsamkeit, Leipzig, 1732-1744. Belustigungen des Verstandes und Witzes, Leipzig, 1741-1745.

5. Neue Beyträge zum Vergnügen des Verstandes und Witses, Brême et Leipzig, 1745-1750.

tion. La nouvelle revue ne se mettait point en opposition directe avec les Divertissements. Les jeunes écrivains prétendaient garderune position neutre entre les deux écoles rivales. Bodmer, cepen— dant, ne s'y trompa point; il vit bien que la seule prétention d'être impartial devait être un crime aux yeux de Gottsched. Il dit dans une lettre, en 1746 : « Le bon goût est en bonnes mains dans la « ville de Leipzig, depuis que Gaertner dirige les Nouvelles Contri« butions. J'ai vu de lui des preuves de la plus fine critique et « de la plus fine morale. Nous sommes grands partisans des « écrivains de Leipzig qui marchent avec lui. Gellert a prouvé, par « son exemple, qu'un Gottschédien peut être converti. Ses nou« velles fables ne ressemblent nullement à celles qui ont paru « dans les Divertissements. Aussi les têtes creuses de Leipzig ne « sont pas contentes de lui ; mais la critique l'est d'autant plus. « Tout homme qui a de bonnes intentions et qui les exécute fran« chement a droit à notre approbation. » En somme, la nouvelle école qui se fondait à Leipzig était un essai de conciliation entre les principes opposés qui avaient été soutenus tour à tour en Saxe et en Suisse. Moins pédants que Gottsched, plus corrects que Bodmer, les écrivains qui la composaient se firent un idéal de bon goût et de morale sensée, qui les préserva de tout excès, et où se mêla par accident une légère dose de poésie. L'écrivain le plus populaire et l'un des mieux doués de l'école fut Christian-Fürchtegott Gellert, auteur de cantiques, de fables, de comédies, de dissertations morales, et même d'un roman sous forme de lettres. Né à Hainichen en Saxe, en 1715, fils d'un pasteur, il se destinait à l'état ecclésiastique; mais une timidité invincible l'éloigna de la chaire, comme Bodmer. Il retourna à Leipzig, où il avait fait ses études, se lia avec Gaertner et ses collaborateurs, et publia, dans les Contributions de Bréme, des fables qui commencèrent sa réputation. Il enseigna pendant une quinzaine d'années la poétique et la morale à l'université de Leipzig. Les deux enseignements étaient, pour lui, inséparables; il voulait communiquer à ses auditeurs tout à la fois « le sentiment du beau et l'envie de faire le bien ». Il mourut en 1769, universellement estimé pour la droiture de son caractère, et presque considéré comme un grand poète national. Gœthe le vit lorsqu'il fit ses études à Leipzig, et il en a tracé un portrait intéressant d'après ses souvenirs :

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De taille petite et avenante, les yeux doux, presque mélancoliques, le front très beau, le nez légèrement aquilin, le visage d'un ovale régulier, tout lui donnait un air à la fois agréable et intéressant. Ce n'était pas sans peine qu'on pénétrait jusqu'à lui. Ses deux serviteurs étaient comme des prêtres chargés de la garde d'un sanctuaire dont l'accès n'est pas permis en tout temps; et une telle précaution était nécessaire, car Gellert aurait sacrifié toute sa journée, s'il avait voulu recevoir et contenter tous ceux qui désiraient le voir de près 1

Le grand charme des œuvres de Gellert, c'est qu'elles reflètent partout une âme noble. Ses Fables et Récits 2 sont un peu ternes, comparés à La Fontaine, qui fut son modèle; mais on en tirerait aisément tout un cours de morale pratique. Ses cantiques ont subi l'influence du rationalisme de Wolff; on n'y trouve ni les élans mystiques de Paul Gerhardt, ni les ardeurs militantes de Luther; ils se bornent à insinuer les vérités essentielles de la religion, à les appliquer à la vie journalière. Gellert semble parfois avoir eu le sentiment du grand art, mais il manquait de génie pour y atteindre. « Se rendre célèbre », dit-il dans une fable, « n'est pas difficile: il suffit de remplir des pages à l'adresse « des petits esprits. Mais pour rester grand aux yeux de la posté« rité, il faut quelque chose de plus que d'écrire dans un style « fade en observant strictement les règles. » Lui-même était certainement plus qu'un rimailleur vulgaire; mais son action ne fut réellement durable que dans la classe bourgeoise. Il eut le mérite d'intéresser et même de passionner cette partie du public que Gottsched et Opitz avaient trop dédaignée, et qui, depuis la Réforme, s'était tenue éloignée de la littérature 3.

Un autre transfuge de l'école de Gottsched, et un écrivain de même nature que Gellert, fut Juste-Frédéric-Guillaume Zachariæ. Né à Frankenhausen en Thuringe, il était venu faire ses études à Leipzig. Il avait dix-huit ans lorsqu'il composa son poème héroï-comique, le Renommiste (ou le Bretteur); il le publia sur le conseil de Gottsched. C'était une imitation de la Boucle de cheveux enlevée de Pope, et une peinture assez spirituelle des meurs des étudiants allemands, malheureusement gâtée par des figures

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mythologiques. Zachariae avait pris à Pope les Silves et Ariel; il y ajouta la Mode, la Galanterie, la Toilette, le dieu du Café, et une divinité dont le nom est intraduisible, la Schlaegerei, dont les perfides conseils portent les étudiants à se donner pour leur plaisir des coups de poing et des coups de rapière; elle est la digne associée de Pandour, le dieu tutélaire du héros. Toutes ces allégories pourraient être amusantes, si elles prenaient moins de place. Les Métamorphoses et le Mouchoir sont dans le même goût. Le Phaéton, qui peint les mœurs de la haute société de Leipzig, est moins allégorique; ce poème, écrit en hexamètres, annonce de loin la Louise de Voss et Hermann et Dorothée. Les poèmes sérieux de Zachariae, les Heures du jour, imitées de Thomson, et le Temple de la Paix, sont fort médiocres !. Les écrits de Zachariae et de Gellert, à part leur contenu moral, plaisaient par une pointe satirique. La satire est le refuge ordinaire des écoles à qui manque la haute inspiration. Elle eut, dans le groupe littéraire de Leipzig, deux représentants assez distingués, quoique d'un génie fort différent : ce sont ChristianLouis Liscow et Gottlieb-Wilhelm Rabener. Le premier passa la plus grande partie de sa vie dans les fonctions politiques et diplomatiques; il fit même, en 1736, un voyage à Paris, chargé d'une mission du grand-duc de Mecklembourg. Cependant Liscow était l'homme le moins fait pour la diplomatie : il avait de l'esprit, et il ne savait pas se taire. Il disait que la chose la plus pénible du monde était d'avoir une idée et de ne pouvoir l'exprimer : mieux vaudrait avoir une braise sur sa langue. Disgrâcié et dégoûté des hommes, il se retira dans un domaine que sa femme possédait près d'Eilenburg en Saxe. Liscow oublie trop souvent qu'un trait d'esprit, encore plus qu'une vérité, gagne à être formulé en peu de mots. Ses satires en prose sont écrites dans un style diffus; elles sont, du reste, remplies d'allusions personnelles, aujourd'hui difficiles à comprendre. Rabener, qui écrivit également en prose, évite, au contraire, toute personnalité. Il ménage surtout les grands. « Les sots qui habitent des « palais, » dit-il dans une lettre au poète Weisse, « ne sont pas les « moins sots, mais ce sont les plus dangereux. » Les satires de Rabener, supérieures pour le style à celles de Liscow, sont une

1 Der Renommiste, 1741: Verwandlungen, Das Schnupftuch, Der Phaeton, 1754; Lie Tageszeiten, 1755; Der Tempel des Friedens, 1756. Poetische Schriften, 9 vol., Brunswick, 1753-1765 , nouvelle édition, 2 vol., Brunswick, 1772.

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