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le sujet d'Arminius et Thusnelda, qu'il laissa inachevé, et qui fut continué par son frère et par un pasteur de Leipzig nommé Wagner. Il y inséra tout ce qu'il avait appris dans la lecture des auteurs ou dans la pratique des affaires. « Il aurait dédaigné, » dit l'éditeur Neukirch, « de s'appliquer à une pure fiction; il « voulait amener à la science et à la vertu des lecteurs retenus « par l'appât d'une histoire amoureuse, et il les instruisait malgré « eux par des digressions sur l'origine, les croyances et les « usages des anciens peuples, sur la vie des philosophes et des « législateurs célèbres, sur la nature des vertus, des vices et des « passions, sur le gouvernement des États, sur les merveilles de « la création 1. » Le style de ce roman a de la facilité et du mouvement. La prose de Lohenstein vaut mieux que ses vers, sans doute parce qu'il se permettait, dans le discours simple, d'être naturel.

3. – GÜNTHER. L'école de Silésie échoua dans ses tentatives pour s'élever au grand art; elle resta à peu près stérile dans le drame et dans tous les genres qui exigent une inspiration soutenue. Elle croyait trop à l'efficacité des règles et à la vertu de l'imitation; elle ne voyait pas qu'il y a dans le fait même de l'originalité quelque chose d'inaliénable, que nulle copie ne saurait atteindre. Aussi, elle s'épuisa vite, et ne fit bientôt plus que se répéter. Le seul poète qui aurait pu arrêter le déclinde l'école, Jean-Christian Günther, vécut trop peu pour avoir une influence. Il était fils d'un pauvre médecin de la petite ville de Striegau en Silésie: un ami de son père le reçut dans sa maison à Schweidnitz et lui fit faire ses premières études. Il se rendit ensuite à Wittemberg et à Leipzig. Malheureusement, le jeune étudiant n'était rien qu'un poète. Inhabile à toute cuvre pratique, il ne put même jamais obtenir son diplôme de médecin. Un amour contrarié, dont il a redit les tristes péripéties dans ses vers, et qu'il finit par rompre lui-même, fut la première source de ses disgrâces. Un tempéra

1. Daniel Caspers von Lohenstein Grossmüthiger Feldherr Arminius oder Hermann nebst seiner Durchlauchtigsten Thussnelda in einer sinnreichen Staats- Liebesund Helden-Geschichte in 2 Theilen vorgestellet, Leipzig, 1689-1690. – Un choix de Hofmannswaldau, de Lohenstein et d'autres écrivains de la même école a été donné par F. Bobertag, dans la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner.

ment ardent, une humeur hautaine, la pauvreté et l'amour-propre froissé, achevèrent de le perdre. Ses désordres lui fermèrent la maison paternelle, et il erra de ville en ville, offrant ses poésies de circonstance. Il mourut à léna en 1723; il n'avait que vingt-cinq ans 1. On voit que la vie de Günther ne ressemble en aucune manière à celle de Lohenstein et de Hofmannswaldau. Tandis que ceux-ci cherchaient la considération dans les fonctions publiques et n'étaient poètes qu'en sous-ordre, Günther déclara de bonne heure que la poésie était sa seule vocation. Il se promettait déjà l'immortalité, et il disait que son ombre irait rejoindre aux Champs-Élysées celle de Paul Fleming. Quels furent ses modèles ? Il admire les anciens; les Italiens, sauf Pétrarque, sont peu de son goût; il s'incline devant Boileau, Racine, Molière. Les Allemands, dit-il, ont eu le tort de venir tard; Opitz tient le premier rang parmi eux; mais, à quelque école qu'on appartienne, l'essentiel sera toujours « d'avoir le dieu de la « poésie dans sa poitrine». Ce fut là, au fond, sa poétique. Il tenait à l'école de Silésie par sa naissance et par son éducation; il en suivit même d'abord tous les errements, cherchant des lambeaux d'épithètes à la suite de Lohenstein, jusqu'à ce qu'il fût arrivé, dit-il, à se moquer de lui-même et de ses admirateurs, et à ne plus vouloir étudier que son âme. Les poésies de Günther, qui furent publiées après sa mort en trois recueils successifs de 1724 à 1727, eurent de nombreuses éditions; mais sa supériorité ne fut vraiment reconnue qu'au XVIIIe siècle. Gæthe le désigne comme un poète dans toute la force du terme, ayant une vocation décidée, de la sensibilité et de l'imagination, le don de l'expression vive et appropriée, le sentiment de l'harmonie. Ce qu'il a d'inculte et de déréglé, ajoute Gøthe, est le défaut de son temps et surtout de son caractère; il ne sut pas dompter ses passions, et il gaspilla sa vie avec son talent 2. Ce fut le malheur de l'école de Silésie de ne pas sentir assez le prix de l'originalité. Ses deux écrivains de génie, Fleming et Günther, restèrent isolés, et leur dédain pour la théorie parut de l'impuissance aux contemporains.

1. La date qu'on assigne ordinairement à la naissance de Günther est le 8 avril 1695. Cette date a été rectifiée par Tittmann : il faut lire 1698. Voir l'édition des poésies de Günther, publiée par Tittmann, avec une introduction; Leipzig, 1874. - Nouvelle édition, par L. Fulda, dans la collection Kürschner.

2. Poésie et Vérité, livro VII.

CHAPITRE V

MORALISTES ET SATIRIQUES

Originalité relative des moralistes. - 1. Les sentences de Frédéric de

Logau. Les satires en bas-allemand de Jean Lauremberg; sa polémique contre l'école d'Opitz. Les Visions de Moscherosch; ses diatribes contre les modes étrangères. — 2. Les discours et dissertations de Balthasar Schupp. L'éloquence populaire d'Abraham a Santa Clara.

Quelques genres échappèrent, dans une certaine mesure, à l'influence du mauvais goût et de la pédanterie : ce sont ceux qui tenaient de plus près à l'esprit national et aux vieilles traditions littéraires. Nous avons déjà vu que le cantique religieux ne fut que faiblement atteint par les réformes d'Opitz. Les auteurs de ces cantiques avaient d'autres exemples devant les yeux, les Psaumes, les hymnes de l'Église, les écrits des réformateurs. Le genre didactique, de même, s'était continué sans interruption depuis des temps très reculés; il avait compté des écrivains remarquables au xvie siècle, sans parler des auteurs du moyen âge, dont les ouvrages subsistaient dans des remaniements, lors même que leurs noms étaient oubliés. C'est à l'influence persistante de ces modèles que plusieurs poètes et prosateurs, contemporains des deux écoles de Silésie, ont été redevables d'une certaine originalité relative. Le fond, chez eux, est souvent intéressant, malgré les inégalités et les négligences de la forme.

1. — LOGAU. — LAUREMBERG. – MOSCHEROSCH,

Frédéric de Logau, le principal auteur d'épigrammes de la première école de Silésie, montre bien les deux courants entre lesquels se partageait la littérature de son temps. Comme admirateur d'Opitz, il devait s'exercer dans l'alexandrin, qui lui réussit rarement. Il est plus heureux dans le petit vers, la forme naturelle de l'ancien proverbe, où la rime ne sert qu'à donner du relief à la pensée. Logau a laissé un recueil de trois mille sentences. Beaucoup de ces petites poésies expriment des vérités morales ou religieuses. Quelques-unes frappent par la concision du style : « Il est beau d'avoir des amis, il est triste d'avoir « besoin d'eux. » D'autres sont des fables en abrégé : « Quand « les grenouilles coassent dans l'ombre, il suffit d'approcher une « lumière pour les faire taire : la vérité ferme la bouche au « mensonge. » Parfois la sentence est une simple image : « Le a mois de mai est un baiser que le ciel donne à la terre, afin

recueil est empreint d'une morale ferme et saine. Logau ne se borne pas à enseigner : il juge, il blâme, il attaque, et alors la sentence devient une vraie épigramme : « Luthériens, papistes, « calvinistes : je vois trois Eglises devant moi ; mais je ne sais où

« trouver le christianisme. » Il déplore la guerre qui a divisé . l'Allemagne et l'a jetée aux pieds de l'étranger. Il s'élève contre la manie de l'imitation, qui a passé jusque dans le costume, et

il montre le ridicule des seigneurs et des dames qui semblent Eliers, dit-il, de porter la livrée de la France 1.

Le bon sens populaire, qui inspira les meilleurs épigrammes de Logau, s'exprime avec plus d'énergie encore dans les quatre satires en dialecte bas-allemand de Jean Lauremberg, et dans les satires en prose mêlée de vers de Jean-Michel Moscherosch.

Né à Rostock en 1590, Jean Lauremberg enseigna successivement les mathématiques et la poétique à l'université de cette ville ; il passa plus tard à l'académie de Soroé en Danemark, où il mourut en 1658. Lauremberg est un adversaire déclaré de l'école d'Opitz. Il se plaint du grand nombre de poètes dont l'Allemagne est affligée. Un étudiant sait à peine lire et écrire, qu'il veut faire des vers. Un homme ne peut naître, se marier,

1. Logau n'eut que le tort de ne pas faire un choix parmi ses trois mille sentences (le nombre total, avec les suppléments, est même de 3553) : c'est ce qui explique pourquoi, sans être oublié, il fut négligé dans la suite. Lessing ramena l'attention sur lui, par une édition choisie de ses cuvres qu'il publia en commun avec Ramler (Leipzig, 1759; comparer les Lettres sur la littérature, 36° et 43). Édition de G. Eitner : Friedrichs von Logau sämmtliche Sinngedichte, Stuttgart, 1872. -- Choix par le même; Leipzig, 1870. — Logau passa la plus grande partio de sa vie à Brieg; il est né à Brockut, en 1604; il mourut à Leignitz, en 1655.

mourir, sans exciter la verve d'une douzaine de rimailleurs. Lui aussi, dans sa jeunesse, a voulu entrer dans le groupe des « poètes à la mode »; mais il a eu peu de succès, dit-il, parce qu'on pouvait le comprendre sans commentaire. Lauremberg rejette toutes les règles de la poétique nouvelle, sans en excepter même les plus raisonnables. On me blåme, dit-il, de ce que mes vers sont tantôt trop longs, tantôt trop courts; mais aucun édit royal n'a encore fixé la longueur que doivent avoir les vers allemands. Quel homme est qualifié, ajoute-t-il, pour nous astreindre à un nombre déterminé de syllabes, comme on attache un chien à une chaîne? Lauremberg déclare qu'il n'écrira qu'en bas-allemand, parce que c'est sa langue maternelle, et que le haut-allemand change trois fois dans l'espace d'un siècle. En général, il veut qu'un homme soit tel que la nature l'a fait. Il lui semble que le débordement des modes étrangères va submerger ce qui reste du vieil esprit germanique. Lorsqu'on entend parler un Allemand, sait-on à quelle nation, à quelle classe il appartient? Un palefrenier s'appelle monsieur, et un baron s'honore d'être appelé ainsi, parce que le mot est français. On ne peut s'empêcher de reconnaître la justesse des critiques de Lauremberg; mais cet éloquent plaidoyer pour la cause nationale perdait de son prix, étant exprimé dans une langue qui n'était pas celle de la majorité des lecteurs .

Moscherosch écrivit surtout en prose, soit par haine de la versification savante, soit par crainte de gêner le mouvement capricieux de sa pensée. Il faut avouer que ses vers sont médiocres. Né en 1601, à Wilstadt, dans le comté de Hanau-Lichtenberg, non loin de Strasbourg, d'une famille originaire de l'Espagne, il remplit des fonctions diplomatiques, administratives, fiscales,

1. Éditions de Lappenberg (Schersgedichte von Johann Lauremberg, Stuttgart, 1861) et de W. Braune(Halle, 1879). — Les poésies de Lauremberg en haut-allemand n'ont pas la même verve que les autres.

Jean Grob. - On peut rapprocher du passage cité une épigramme de Jean Grob, intitulée : Lettres allemandes avec suscription française : « Quels étranges caprices « que ceux de la mode ! La France met l'adresse à nos lettres allemandes, à des « lettres qu'un Allemand écrit à un Allemand en Allemagne. Un Français agirait a ainsi dans son pays, qu'on le couronnerait de chardons sur sa tête nue. Mais « l'Allemagne est ensorcelée; elle ne peut se vêtir, faire un pas, écrire un mot, a sans singer la France. » — Originaire du pays de Toggenburg, en Suisse, Grob s'était engagé dans une compagnie de hallebardiers recrutée par l'Électeur de Saxe, George II. Il apprit ainsi à connaître l'Allemagne. Opitzien avec mesure, il blâmait le culto exclusif du maître. Ses épigrammes (Dichterische Versuchgabe in Teutschen und Lateinischen Aufschriften) parurent à Bâle en 1678.

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