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CHAPITRE II

LA PREMIÈRE ÉCOLE DE SILÉSIE

Prospérité relative de la Silésie; formation d'une école littéraire.

1. Martin Opitz; ses voyages; ses modèles; ses idées sur la poésie; sa méthode de composition. — 2. Paul Fleming; son originalité.

- 3. Poètes secondaires : André Tscherning, Philippe de Zesen, Harsdærffer, Sigismond de Birken, Jean Rist. Le groupe de Kønigsberg. – 4. André Gryphius; ses tragédies classiques; ses comédies; ses poésies lyriques.

Une sorte de réveil, sinon une vraie renaissance, se manifesta dans une province éloignée, l'une des plus riches de l'Allemagne, mais qui avait peu contribué jusqu'alors au mouvement littéraire. La Silésie était, parmi les États de l'Autriche, l'un de ceux qui avaient le moins souffert de la guerre. Beaucoup de seigneurs de la cour de Vienne y avaient leurs domaines. Les institutions communales, qui remontaient au XIe siècle, les écoles fondées par la Réforme, avaient survécu aux troubles civils. Une aisance et une tranquillité relatives avaient développé chez les habitants l'amour des arts; Mélanchthon leur attribuait une aptitude spéciale pour la poésie et pour l'éloquence. Ces causes réunies firent de la Silésie le point de départ de la littérature nouvelle. La vie reprenait par l'extrémité, en attendant qu'elle refluật vers le centre.

1. – OPITZ.

Le chef de l'école, Martin Opitz, né à Bunzlau le 23 décembre 1597, se fit d'abord connaître par un recueil de poésies latines, qu'il écrivit au cours de ses études à Breslau et à Beuthen'. C'était un étrange début pour un réformateur de la littérature allemande. Déjà cependant il nourrissait d'autres ambitions que celles d'un bon latiniste; car il publia presque aussitôt son traité intitulé Aristarque, ou du mépris de la langue allemande, où il conviait ses contemporains à une lutte avec l'antiquité, en leur montrant que l'allemand avait toutes les qualités d'une langue littéraire 2. Après une année passée à l'université de Francfort-sur-l'Oder, il voyagea. A Heidelberg et à Strasbourg, il se trouva pour la première fois en contact presque immédiat avec la littérature française. La guerre l'ayant éloigné du Palatinat, il visita la Hollande, où il connut Daniel Heinsius, un autre imitateur de la France, et dont la poésie fut, dit-il, la mère de la sienne. De retour dans son pays natal, en 1621, il passa par divers emplois de cour. Le duc de Liegnitz lui confia une mission à Vienne, où il reçut de l'empereur Ferdinand II le titre de poète lauréat. Il fut même anobli, et prit le nom de Boberfeld, de la petite rivière, la Bober, qui arrose Bunzlau. Il fut membre de la Société fructifère, sous le pseudonyme du Couronné. Un de ses derniers voyages, qu'il fit pour le compte du burgrave de Dohna, et peut-être avec une mission diplomatique de la cour de Vienne, le conduisit à Paris, où il fut

1. Strenarum libellus, Gærlitz, 1616. – Un des protecteurs d'Opitz lui prédisait dès lors la double gloire du critique et du poète; car, au revers du titre, on lit co distique:

«Musa, Minerva, Crisis, sibi te legere ministrum :

a Fungare officio fac bene, Phoebus eris. » Éditions et ouvrages à consulter. - La première édition des ouvres d'Opitz fut faite par Zincgref, à Strasbourg, en 1624 (Auserlesene Gedichte Deutscher Poeten; réimprimé par W. Braune, Halle, 1879). On y joignit les auvres de trois écrivains qu'Opitz pouvait considérer comme ses précurseurs, et qui l'avaient devancé dans l'application de certaines réformes : c'étaient Paul Schede dit Melissus, Pierre Denaisius et Rodolphe Weckherlin. On y ajouta aussi un grand nombre de poésies médiocres dues à des disciples et à Zincgref lui-même. Le but de la publication était, selon la préface, « d'un côté, de prouver aux étrangers qu'ils se trompaient, s'ils s'imaginaient avoir tiré derrière eux l'échelle qui leur avait servi à monter au Parnasse, et, de l'autre, de montrer aux Allemands ce qu'ils étaient capables de faire dans leur langue, pour peu qu'ils lo voulussent. » — Deux éditions furent publiées par Opitz lui-même, et huit autres suivirent dans le courant du xvi1° siècle. La plus complète de toutes est celle de Breslau : 3 vol., 1690. -- Voir : Strehlke. Martin Opits von Boberfeld, Leipzig, 1856. — Sur l'ensemble de la période, consulter: Palm, Beiträge zur Geschichte der deutschen Litteratur des XVI. und XVII. Jahrhunderts, Breslau, 1877; et K. Borinski, Die Poetik der Renaissance, Berlin, 1886. - Un choix des poésies d'Opitz a été publié par Tittmann, avec une introduction (Leipzig. 1869), et par Esterley (dans la collection : Deutsche National-Litteratur, de Kürschner).

2. Aristarchus, sive de contemtu linguæ teutonicæ, Beuthen, 1617.

lié avec le jurisconsulte Hugo Grotius et avec De Thou, le fils de l'historien. Après la mort de Dohna, il entra au service du roi Ladislas de Pologne. Il n'avait que quarante-deux ans, lorsqu'il mourut, victime de la peste, à Dantzig, le 20 août 1639.

Opitz a été appelé le Malherbe allemand. Au fond, il est inférieur à Malherbe, et pour l'invention et pour le style, et son influence fut beaucoup moins durable. S'il fallait chercher pour lui un terme de comparaison dans la littérature française, le nom de Ronsard se présenterait le plus naturellement. Hugo Grotius lui prédit, dans une poésie latine, qu'il sera pour l'Allemagne ce que Pétrarque a été pour l'Italie, Ronsard pour la France, Van der Does pour la Hollande ". Si Opitz avait pu exprimer sa pensée secrète, c'est sans doute à Ronsard qu'il se serait égalé. Sa première admiration fut pour la Pléiade française du xvIe siècle. Lorsqu'il arriva à Paris, en 1630, Malherbe venait de mourir, mais son autorité était plus grande qu'elle n'avait jamais été de son vivant. Opitz put constater que la Pléiade pâlissait devant l'astre nouveau. Dans une épître en vers à son ami Zincgref, il parle du changement qui s'est opéré dans l'esprit du public parisien, avec un étonnement qui ne paraît pas exempt de regret, et presque sur le ton d'un homme qui renonce avec peine à une illusion. « Ronsard, » dit-il, « n'est plus appelé un poète, Du Bellay « est traité à l'égal d'un mendiant, Du Bartas passe pour obscur, « Marot ne parle plus le vrai français, Jodelle et Baïf ne sont plus « conformes à la mode actuelle. » Peut-être, à la vue de ces gloires éphémères, craignait-il pour lui-même un retour semblable de l'opinion; car il ajoute : « Il ne suffit pas ici de forger des phrases, « de rimer des pensées au hasard, et d'être le bourreau des mots*. »

L'exposition la plus complète du système d'Opitz se trouve dans son Livre de la Poésie allemande, où l'on peut suivre aussi, à l'aide des citations et des emprunts, la filiation naturelle de son esprit 1. Ce n'était qu'une esquisse, car il l'écrivit en cinq jours. Mais il pratiquait depuis des années les règles qu'il prescrivait, et il donnait à la fois les fruits de ses lectures et de son expérience. Dans la préface, il désigne comme ses prédécesseurs Aristote et Horace parmi les anciens, Vida et Scaliger parmi les modernes. Mais son vrai maître, celui dont il invoque constamment l'autorité et l'exemple, c'est Ronsard. Il explique d'abord l'origine divine de la poésie, et, pour répondre à ceux de ses contemporains qui traitaient les poètes de gens inutiles et même dangereux, il montre les sages des anciens temps, les Linus, les Orphée, Homère même et Hésiode, entourant la vérité de « fables « plaisantes et colorées », pour la faire accepter des hommes. Il développe le mot de Ronsard : « La poésie n'était au premier âge « qu'une théologie allégorique*. » Il rappelle aux Allemands qu'ils ont eu autrefois des bardes pour chanter leurs hauts faits. Les chants des bardes sont oubliés, aussi bien que les poèmes de la chevalerie; mais il reste l'antiquité grecque et latine, où les Italiens et les Français ont puisé d'abord, où les nations moins heureuses doivent se rafraîchir à leur tour. « Ce serait peine « perdue, si quelqu'un s'essayait à la poésie allemande avant de « s'être bien pénétré des auteurs grecs et latins, lors même que la « nature l'eût fait poète : toutes les règles nécessaires à la poésie « n'auraient aucune prise sur lui*. » On voit ce que Martin Opitz, à l'exemple de Ronsard, exige du poète : c'est d'abord l'inspiration, ensuite la connaissance des règles, mais surtout l'étude persévérante des anciens. Pour la langue, il veut qu'on s'en tienne au haut-allemand, tel qu'il a été fixé par Luther; et, sous ce rapport, Opitz fit, en effet, pour la poésie ce que Luther avait fait pour la prose. Le haut-allemand fut désormais la langue poétique de l'Allemagne. Parmi les qualités du style, Opitz considère la pureté et la clarté comme les premières. Il conseille d'y ajouter l'élégance et la noblesse, qu'on atteindra surtout par de belles épithètes. Il recommande les mots composés, « qui, employés avec mesure, donnent une grâce singulière au discours ». Et, pour donner un exemple, il traduit littéralement un passage de Ronsard, où l'Aquilon est appelé le chasse-nue, l'ébranle-rocher, l'irrite-mer '. Il veut enfin que le vers soit scrupuleusement exact. Opitz est partisan de l'alexandrin, et c'est peut-être le seul point où il se sépare de Ronsard. Celui-ci, en effet, après avoir d'abord préconisé l'alexandrin, le trouva plus tard trop voisin de la prose *. Opitz adopta ce vers comme particulièrement conforme à la langue allemande, qui a une allure moins brève, dit-il, que la française. Ce fut l'héritage le plus lourd qu'il transmit à ses successeurs. Il avouait, du reste, que c'était une forme difficile à manier. Mais les poètes qui n'étaient pas assez sûrs d'eux-mêmes n'avaient-ils pas la ressource de l'imitation, de la traduction même ? C'est le dernier conseil qu'il donne : qu'on emprunte sans scrupule aux écrivains étrangers; on enrichira ainsi la langue nationale, et l'on ne fera que suivre l'exemple des Français, des Italiens et des Latins euxmêmes. Opitz n'avait pas d'autre méthode. Il s'est essayé dans les genres les plus divers. Ses œuvres comprennent des odes, des sonnets, des épigrammes, des pastorales, des poèmes idylliques et moraux, surtout des poésies de circonstance. Dans chaque genre, on connaît ses maîtres et ses modèles. Il s'est toujours élevé, par degrés, de la traduction à une imitation plus ou moins libre, sans atteindre à une vraie originalité. Le recueil de ses pièces lyriques ressemble presque à une anthologie des poètes anciens et modernes. Le génie n'a ordinairement qu'une forme, qui est la sienne ; mais l'imitateur, pour peu qu'il soit habile, s'adapte

l. « Petrarchae quantum serior Italia, « Quantum florilegis Ronsardi Gallia Musis, « Vel mea Dousaeis patria carminibus : « Tantum Teutonici debet tibi nominis, et quod « Nunc viget, et quantum saecla futura dabunt. »

2. « Es ist hier nicht genug, die arme Rede zwingen, « Die Sinne über Hals und Kopf in Reime bringen, « Der Wörter Henker sein.... « Hier sah ichs zu Pariss, da Ronsard nicht Poete « Mehr heisset, wie vorher, da Bellay betteln geht, « Da Bartas unklar ist, da Marot nicht versteht « Was recht französisch sei, da Jodel, da Baïf « Nicht also reine sind, wie jetzt der neue Grieff « Und Hofemuster will. »

l. Martini Opitii Buch von der Deutschen Poeterey, Breslau, l624. — Édition moderne de W. Braune, Halle, 1876.

2. Ronsard, Abrégé de l'art poétique francoys, 1565. — « Die Poeterey ist « anfanges nichts anders gewesen als eine verborgene Theologie, und unterricht von Göttlichen sachen » (chapitre II). 3. « Und halte ich es für eine verlorene arbeit, im fall sich jemand an unsere deutsche Poeterey machen wolte, der, nebenst dem das er ein Poete von natur sein muss, in den griechischen und lateinischen büchern nicht wol durchtrieben ist, und von jhnen den rechten grieff erlernet hat; das auch alle die lehren, welche sonsten zue der Poesie erfodert werden, bey jhm nichts verfangen können » chapitre 1v).

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1. « Als wenn ich die nacht oder die Music eine arbeittrösterinn, eine kum

« merwenderinn, die Bellona mit einem dreyfachen worte kriegs-blut-dürstig, und - so fortan nenne : item den Nortwind einen wolckentreiber, einen felssenstürmer « und meerauffreitzer : wie jhn Ronsardt (denn die Frantzosen nechst den Grie• chen hierinnen meister sindt) im 202. Sonnet seines andern buches der Buhler« sachen heisset :

« Fier Aquilon, horreur de la Scythie,

« Le chasse-nue, et l'esbranle-rocher,

« L'irrite-mer. » (Chapitre vI.)

2. Dans la préface de la Franciade.

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