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Renaissance. On avait déjà commencé à traduire les comiques latins. La première tentative en ce genre fut faite par Jean Nydhart, qui publia, en 1486, à Ulm, un Eunuque en prose. Il parut même, à Strasbourg, en 1499, une traduction complète des six comédies de Térence, d'un auteur inconnu. Il a été question plus haut d'Albert d'Eyb, l'un des hommes les plus savants du xve siècle, qui traduisit en prose les Mėnechmes et les Bacchis de Plaute. Dans le courant du XVI° siècle, les traductions deviennent plus nombreuses, et les meilleures sont en vers. Il suffira de citer celles qui eurent le plus de succès, et qui purent avoir une influence momentanée sur le théâtre allemand : lAndrienne et l'Eunuque de Henri Ham", l'Aululaire de Joachim Greff 2, et, au commencement du siècle suivant, lAmphitryon de Wolfhart Spangenberg 3. On s'attacha surtout à Térence, soit que le texte parût plus facile, soit qu'on y trouvât une originalité moins tranchée et plus abordable que chez Plaute; on en compte jusqu'à six traductions complètes de 1539 à 1625. Enfin l'on s'essaya sur les tragiques grecs et sur Aristophane, en s'aidant de versions latines. Wolfhart Spangenberg traduisit l'Alccste et l'Hécube d'Euripide et l'Ajax de Sophocle *; Isaac Fræreisen, les Nuées d'Aristophane 5.

Ces pièces se jouaient dans les écoles; elles arrivaient rarement jusqu'au grand public. Mais les auteurs y prenaient certaines habitudes de composition. On emprunta aux comiques latins la division en actes et en scènes. On apprit d'eux à faire converser les personnages. Auparavant, chaque acteur débitait à son tour une longue tirade; peu à peu les rôles sont coupés, le dialogue s'anime. On traita, dans le goût des anciens, autant du moins que l'on put en approcher, les sujets les plus divers, empruntés à l'histoire sacrée ou profane, ou même à la légende chevaleresque. Mais les pièces régulières ne bannirent ni les Jeux de la Passion ni les Jeux de Carnaval, et la multiplicité des formes dramatiques témoigna plutôt d'un goût indécis que d'une vraie fécondité.

Le représentant le plus distingué de ce qu'on peut appeler le drame savant au xvie siècle fut l'Autrichien Paul Rebhun, ami

1. Leipzig, 1535.
2. Magdebourg, 1535.
3. Strasbourg, 1608.
4. Strasbourg, 1604, 1605 et 1608.
5. Strasbourg, 1613.

de Luther et de Mélanchthon, qui dirigea plusieurs écoles en qualité de recteur, et qui termina sa vie comme pasteur en Saxe. Il écrivit un drame biblique sur le sujet de Susanne, et un autre sur les Noces de Cana, dans lesquels il se posa comme imitateur des Latins. Il essaya de varier la forme du vers, qui jusque-là était presque uniformément de huit syllabes, et il appliqua tour à tour le rythme ïambique et le rythme trochaïque. Il assure même, dans une préface, que des raisons très précises le déterminaient dans l'emploi de la mesure prosodique. On ne devine pas toujours ces raisons, mais la tentative même de donner à la langue plus d'harmonie et de souplesse mérite d'être signalée. Ce qui manque le plus aux ouvrages de Rebhun, c'est le mouvement dramatique.

4. – LES COMÉDIENS ANGLAIS.

Les conditions du théâtre allemand parurent un instant devoir changer par l'arrivée des Comédiens anglais. C'étaient les premières troupes régulières qui se fussent montrées en Allemagne. On s'est souvent demandé si ces comédiens étaient réellement des Anglais venant jouer leur répertoire sur le continent, ou des Allemands que la pénurie de leur scène nationale avait engagés à offrir au public des remaniements de pièces étrangères. C'est la première opinion qui, d'après les recherches les plus récentes, parait décidément la vraie. On sait que le théâtre anglais était, vers la fin du xvie siècle, le plus riche et le mieux constitué de l'Europe. L'essor politique de la nation au temps d'Elisabeth avait profité à toutes les branches de la littérature. Le théâtre comptait un grand nombre de pièces excellentes, même avant que Shakespeare lui eût donné des chefs-d'œuvre; et le génie des poètes avait suscité l'art des comédiens. Des acteurs voyageaient à l'étranger, d'abord dans les Pays-Bas, dans le Danemark, dans les villes hanséatiques, que des relations commerciales rapprochaient de l'Angleterre, et enfin dans les régions centrales de l'Allemagne. On sait, par exemple, que certains ducs de Brunswick, certains landgraves de Hesse avaient des comédiens anglais à leur cour. Les troupes se renouvelaient, s'augmentaient; des Allemands finissaient par y entrer et même par y faire la

1. Paul Rebhun's Dramen, édition de Hermann Palm, Stuttgart, 1859.

majorité. Peu à peu, les auteurs et le public trouvèrent plus commode de remplacer les pièces originales par des traductions libres; et il arriva qu'au bout d'une trentaine d'années on vit circuler en Allemagne tout un répertoire de provenance étrangère, qui se multiplia par l'impression, et dont l'influence dut se faire sentir sur le théâtre national ".

5. – JACQUES AYRER ET HENRI-JULES DE BRUNSWICK.

Deux noms résument l'histoire de l'art dramatique vers la fin de cette période : ceux de Jacques Ayrer et de Henri-Jules, duc de Brunswick.

Jacques Ayrer, qui vécut longtemps à Nuremberg, écrivit d'abord dans la manière de son maître Hans Sachs. Le progrès qui se manifeste dans ses dernières quvres est évidemment dû à l'influence anglaise. La Comédie de la belle Sidea traite un sujet semblable à celui de la Tempête de Shakespeare, et l'on peut supposer que les deux poètes ont eu devant les yeux une même pièce plus ancienne, qui n'a pas été retrouvée. L'analogie est encore plus frappante entre la Comédie de la belle Phenicia et Beaucoup de bruit pour rien. Le fou, qui aura désormais droit de cité sur le théâtre allemand, s'appelle quelquefois du nom de Clam, le clown anglais. On connaît soixante-neuf pièces de Jacques Ayrer, mais il en avait composé davantage. Il travaillait très vite; sa tragédie intitulée l'Homme riche et le pauvre Lazare fut terminée en neuf jours; il ne mettait guère qu'un jour à écrire un Jeu de carnaval. Il est le premier auteur connu en Allemagne qui ait fait des opéras; il les appelait singets spile, ou singents spile, c'est-à

1. Un premier volume, contenant dix tragédies et comédies et cinq intermèdes, fut imprimó en 1620. Un socond, de huit pièces, s'y ajouta en 1630. Enfin une édition en trois volumes, de vingt-deux pièces, parut à Franci

ingt-deux pièces, parut à Francfort en 1670. Il est å remarquer qu'au second volume se mêlent déjà des pièces qui ne sont pas de provenanco anglaise. Dans l'édition en trois volumes, on trouve même des traductions du français, entre autres les Précieuses ridicules, Georges Dandin et l'Avare.

Éditions modernes. - Tittmann, Schauspiele der englischen Komödianten in Deutschland, Leipzig, 1880. - J. Bolto, Die Singspiele der englischen Komödianten und ihrer Nachfolger in Deutschland, Holland und Skandinavien, Hambourg, 1893. Tieck (Deutsches Theater) a republié deux pièces, Titus Andronicus et Fortunat.

A consulter. - Goedeke, Grundrisz zur Geschichte der deutschen Dichtung, 2e éd., 2 vol., Dresde, 1886. - Elze, Die englische Sprache und Litteratur in Deutschland, Dresde, 1864. – A. Cohn, Shakspeare in Germany in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, Londres, 1865.

dire pièces chantées : c'est toujours un titre de gloire, car ses seules qualités poétiques ne suffiraient pas pour faire vivre son nom 1.

Jacques Ayrer manque de souffle pour atteindre les beautés hardies de la poésie anglaise : quant au duc de Brunswick, il les dénature en les outrant. Le duc Henri-Jules était un des princes les plus despotiques de son temps. Les dépenses de sa cour, et en particulier l'établissement d'un théâtre permanent à Wolfenbüttel, ruinèrent ses sujets. Dans ses ouvrages dramatiques, il tenta généreusement de se mettre à la portée des plus simples; il affecta même le ton populaire. Sa comédie de Vincent Ladislas contient le premier germe des aventures de Münchhausen. Les personnages parlent souvent patois; le fou s'exprime ordinairement en bas-allemand. Le duc de Brunswick, qui croyait aux esprits et aux sorciers, leur attribue des rôles importants dans ses pièces. Lorsqu'il ensanglante le théâtre, il laisse Marlowe loin derrière lui. Dans son drame du Mauvais Fils, qui se joue entre dix-huit personnages, quatre seulement survivent au dénouement : il est vrai que trois d'entre eux, qui sont des démons, étaient indestructibles par leur nature. Évidemment, le duc de Brunswick, pas plus que Jacques Ayrer, ne saurait passer pour un disciple de Shakespeare, ni même des prédécesseurs de Shakespeare; mais il est intéressant de retrouver déjà, dans les grossiers essais de la fin du xvie siècle, cette influence anglaise qui fut plus tard si féconde pour la littérature allemande 2.

1. Ayrers Dramen, édition de A. Keller, 5 vol., Stuttgart, 1864-1865.

2. Die Schauspiele des Herzogs Heinrich Julius von Braunschweig, éditions de W. L. Holland, Stuttgart, 1855; – do J. Tittmann, Leipzig, 1880.

CHAPITRE VII

FISCHART

Rapports littéraires entre les nations; étude des langues; goût des

traductions. — Jean Fischart; ses voyages; variété de ses connaissances. - Le Till Eulenspiegel versifié. – Les ouvrages satiriques de Fischart. --- Le Bateau fortuné. — Fischart et Rabelais; le Gargantua allemand.

La Renaissance n'étendit pas seulement le domaine des études en reportant l'attention vers l'antiquité; une de ses conséquences les plus heureuses fut de rattacher entre elles par un lien nouveau toutes les nations civilisées. Dans cette ardeur de recherche et d'innovation qui s'était emparée des esprits, on s'entendait et l'on se comprenait d'un bout de l'Europe à l'autre. On ne se formait pas seulement sur les anciens, on s'instruisait également les uns chez les autres, et il en résultait des échanges d'idées qui fécondaient les littératures.

Les conditions de la vie scientifique étaient changées. Au moyen âge et sous le règne de la scolastique, on embrassait assez facilement l'universalité des connaissances, en se pénétrant de cet ensemble de doctrines qui s'enseignait dans les écoles et qui était consigné dans les encyclopédies latines. Maintenant, il fallait, avant tout, posséder à fond les langues classiques, et il se trouvait des hommes qui voulaient y joindre au moins quelques-unes des langues modernes. Jean Wessel, un précurseur de la Réforme, qui avait voyagé en France et en Italie, avait déjà coutume de dire, au siècle précédent, lorsqu'on lui opposait l'autorité de saint Thomas d'Aquin : « Thomas était docteur et je le suis aussi; « mais Thomas savait à peine le latin, et il ne parlait qu'une « langue, tandis que moi je parle trois langues et je lis encore « le grec ».

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