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« gouvernent selon la justice, l'ordre et la paix règnent dans les « villes. L'enfer est toujours assez grand pour les Turcs et pour « les païens; quant aux chrétiens, tous iront désormais en « paradis. » Mais le poète est menacé lui-même de l'enfer pour avoir proféré un tel mensonge ; et il n'échappe aux griffes du diable qu'en promettant de lui amener quatre hommes pieux, capables de certitier son dire. « Voilà dix ans que je les cherche, » dit-il, « personne ne veut témoigner pour moi, et il ne me reste « qu'à attendre le jugement dernier, où nous serons sauvés, non « par nos mérites, mais par la grâce divine. » On voit que Hans Sachs parle comme un disciple de Luther. Il se rangea de bonne heure du côté de la Réforme, et il contribua, avec Lazare Spengler, à l'établissement d'une communauté à Nuremberg. Les cantiques qu'il composa dans les années 1525 et 1526sont pleins d'une religion naïve, d'une foisincère et résignée !. Ses chansons profanes, qui étaient au nombre d'une cinquantaine, se sont perdues; c'étaient sans doute des poésies de circonstance, qu'il ne jugeait pas dignes d'être conservées. Quant à ses chants de maître, qui étaient la propriété de l'école, il nous apprend qu'il en avait composé 4275, en 275 tons différents, dont treize étaient de son invention. Hans Sachs était fort attaché à l'institution des maîtres chanteurs; il suivait assidument les réunions, et il formait des disciples, dont quelques-uns ont marqué une faible trace dans la littérature *. Le chant lyrique, l'allégorie morale, le récit comique, la poésie

l. On lui attribue ordinairement un cantique très populaire, mais qui n'est sans doute pas de lui, une sorte de complainte sur un malheur public ou privé :

- Pourquoi t'affiiges-tu, ô mon cœur ? — Pourquoi tant de peines et de soucis, — « pour des biens qui sont passagers? — Aie confiance en ton Seigneur et Dieu, « — qui a créé toutes choses.

« Il ne veut, il ne peut pas t'abandcnner. — Il sait bien ce qui te manque, — et « le ciel et la terre lui appartiennent. - Il est mon père, mon Seigneur, mon - Dieu, — qui m'assiste dans tous mes ennuis... » Warumb betrübst du dich, mein hertz, bekümmerst dich und tregest schmertz nur umb daz zeitlich gut? Vertraw du deinem Herrn und Gott, der alle ding erschaffen hat.

Er kan und wil dich verlassen nicht,
er weisz gar wol, was dir gebricht,
Himmel und Erdt ist sein,
mein Vater und mein Herre Gott,
der mir beisteht in aller not... »

2. Tels sont : Adam Puschmann, dont il a été question plus haut, un cordonnier

légère, tels étaient évidemment les genres qui convenaient le mieux au génie de Hans Sachs, et où sa facilité superficielle était le plus à l'aise. Mais, dans le drame, le manque d'invention et d'originalité devait infailliblement le trahir. Il suffit, pour qu'un conte soit agréable, qu'il s'y mêle un peu de gaieté ou d'observation. Le drame, au contraire, est une cuvre compliquée, où les plus heureux détails manquent leur effet si l'ensemble n'est disposé avec art. Hans Sachs montra dans ce genre la même universalité que dans les autres; il s'adressa tour à tour à la Bible, aux poètes grecs et latins, aux historiens anciens et modernes, aux conteurs italiens et aux romanciers allemands, et il eut du moins le mérite d'agrandir le domaine de la poésie dramatique, qui s'était renfermée jusqu'à lui dans le mystère sacré et dans la farce populaire. Il s'efforçait, comme il l'affirme à plusieurs reprises, de bannir de ses comédies tout ce qui pouvait blesser les meurs; ses Jeux de carnaval sont moins licencieux que ceux de ses prédécesseurs 1. Il reprenait souvent ses propres contes et les arrangeait pour le théâtre. Il semble, en général, s'être fort peu préoccupé du choix des sujets, parce qu'il ignorait les vraies conditions de la scène. Un ouvrage dramatique n'est, pour lui, qu'un récit dialogué. Les incidents se suivent avec ordre, mais rien n'est mis en relief; les situations ne sont qu'indiquées, les caractères à peine ébauchés. Hans Sachs n'a pas une idée fort nette de la distinction des genres, ni des lois qui les régissent. Il a de l'inspiration, mais il manque de goût et de méthode, et il répond bien à l'idéal d'une société qui était encore plus affamée de vérité et de liberté que de poésie et d'art.

de Gærlitz, qui célébra la vie du maître dans trois poésies, et George Hager, qui appartenait au même corps de métier à Nuremberg.

1. L'excellente édition des Fastnachtspiele de Hans Sachs, par E. Gotze, comprend cinq recueils et 85 pièces; Halle, 1880-1884.

CHAPITRE VI

LA POÉSIE DRAMATIQUE

1. Faveur nouvelle des Jeux de la Passion. — 2. La polémique reli

gieuse dans les Jeux de carnaval; Martin Rinckart; Nicolas Manuel. - 3. Le drame savant; traductions du lalin et du grec; Paul Rebhun. — 4. Les Comédiens anglais. - 5. Jacques Ayrer et HenriJules de Brunswick.

1. – LE JEU DE LA PASSION.

La Réforme raviva le goût des spectacles pieux. Comme le Jeu de la Passion était depuis longtemps sorti de l'église et ne tenait plus à la liturgie, il pouvait s'accommoder du culte protestant aussi bien que du culte catholique. Il y a plus : une institution religieuse qui en appelait constamment aux textes sacrés devait favoriser un genre dramatique qui, au fond, n'était autre chose que la Bible versifiée et dialoguée. Aussi, pendant tout le xvio siècle, c'est dans les pays où le protestantisme jeta ses premières racines, en Suisse, en Saxe, en Alsace, dans certaines parties de la Souabe et de la Bavière, que les Jeux de la Passion eurent le plus de succès. C'est à Zurich, à Wittemberg, à Zwickau, à Magdebourg, à Strasbourg, à Augsbourg, qu'on les représentait avec le plus d'éclat. Tout au plus mêlait-on à la tradition biblique quelques allusions à la Réforme. On mettait sans scrupule dans la bouche d'un patriarche une strophe d'un cantique protestant ou un article du catéchisme de Luther. L'art était absolument subordonné à l'édification religieuse : c'était une règle du genre.

2. -- LE JEU DE CARNAVAL.

L'influence de la Réforme s'exerça plus directement sur le spectacle comique. Le drame religieux était enchaîné à la tradition; les sujets, à force d'être ramenés devant le public, loin de se modifier, prenaient une forme de plus en plus immuable. L'auteur comique, au contraire, jouissait d'une entière liberté, et, dans une époque très agitée, mille objets pouvaient exciter son esprit d'observation ou sa verve satirique. L'ancien Jeu de carnaval, entre les mains de Rosenblüt et de Folz, avait déjà commencé à fronder les abus; il s'était attaqué, avec une vivacité parfois heureuse, aux menées arbitraires de la noblesse et du clergé. Au temps de la Réforme, les deux partis en présence trouvèrent dans le théâtre une arme commode pour défendre leurs doctrines et pour déchirer leurs adversaires. On ne saurait dire que l'art ait gagné à cette invasion de la polémique religieuse sur la scène comique. Le rire fut souvent contraint et grimaçant, l'ironie fit place à la colère. Ce qui étonne le plus, c'est l'étrangeté des images dont on entoura les conceptions les plus ordinaires. On voulait orner ce qui n'était pas susceptible d'ornement, et l'on ne pouvait arriver ainsi qu'au mauvais goût. Un diacre nommé Martin Rinckart, dans son Chevalier chretien d'Eisleben, trouva moyen d'attaquer non seulement la papauté, mais encore le calvinisme. Il imagina qu'un roi Emmanuel, au moment de mourir, avait disposé de sa succession par testament. Ce roi avait trois fils, Pseudopétrus, Martin (Luther) et Jean (Calvin). Le premier s'était emparé du pouvoir, en l'absence des deux autres, et sans vouloir même consulter la volonté du défunt. Mais les frères dépossédés reviennent. Martin déclare qu'il s'en tiendra exactement aux dispositions prises par son père. Quant à Jean, il accepte le testament, mais il veut l'interpréter à sa guise. Enfin Jean propose, pour vider la querelle, de tirer avec des flèches sur le cadavre du feu roi : celui qui atteindra le cæur sera possesseur de la couronne. Pseudopétrus accepte; Martin refuse, indigné, et ses deux frères vont se liguer contre lui, lorsque Emmanuel apparaît tout d'un coup et le désigne comme son successeuri.

Un des plus éloquents parmi les auteurs de ces scènes satiriques fut Nicolas Manuel, également renommé comme peintre, et, sur la fin de sa vie, membre du conseil de Berne. Il fit représenter dans cette ville, en 1522, un Jeu de carnaval, connu sous le nom du Mangeur de cadavres, et destiné à stigmatiser l'abus

1. Der Eislebische Christliche Ritter, Eine newe und schöne Geistliche Comadia, etc. Eisleben, 1613. - Edition moderne de Carl Müller, Halle, 1883.

des messes de mort. La donnée était étrange au point de vue dramatique; plus étrange encore est le spectacle que Manuel fait passer devant les yeux de son public. Un cercueil est déposé sur le théâtre. Après que les amis du défunt ont fait entendre leurs plaintes, le pape s'avance en tête de son clergé. Il s'appelle Antéchrist, et il s'exprime à peu près en ces termes : « Ce mort est « un gibier pour moi. Grâce à lui, mes serviteurs mènent grand « train et vie joyeuse.J'ai persuadé au peuple que j'ai le pouvoir « d'élever une âme au ciel ou de la précipiter dans l'abîme. Nous « serions perdus si l'on expliquait bien l'évangile, qui n'enseigne « pas qu'il faut donner aux prêtres, mais que les prêtres doivent « vivre dans la pauvreté. Si nous pratiquions les mœurs évangéli« ques, nous aurions à peine un petit âne pour monture, Mais un « pape nourrit un millier de chevaux, un cardinal deux ou trois « cents. Les laïques s'en étonnent parfois : je les fais taire en les « menaçant des griffes du diable. Nous serions les maîtres du « monde, si nous voulions; car on me considère à l'égal d'un « dieu. » Le pape parle encore longtemps sur ce ton, et il ne dit pas tout; car l'auteur fait paraître après lui le cardinal Orgueil et l'évêque Gueule-de-Loup.La comédie se termine par une vigoureuse réprimande des apôtres Pierre et Paul, qui se tenaient derrière la scène, et qui apprennent avec étonnement que les hommes qu'ils viennent d'entendre se disent leurs successeurs !. Dans une autre pièce, Nicolas Manuel amène simultanément sur le théâtre la suite du Sauveur et celle du pape. De tels spectacles devaient produire un grand effet sur un public déjà remué par les disputes religieuses; et si les œuvres de Nicolas Manuel n'offrent qu'un intérêt secondaire au point de vue de l'art, elles n'en sont pas moins de curieux documents pour l'histoire des mœurs et des idées au XVI° siècle 2.

3. — LE DRAME sAVANT.

Tandis que les formes dramatiques léguées par le moyen âge se transmettaient avec de légères modifications, quelques auteurs entraient timidement dans les voies nouvelles ouvertes par la

1. Der Todtenfresser, édition de Baechtold : Niklaus Manuel (Bibliothek alterer schriftwerke der deutschen Schweiz, II, Frauenfeld, 1878).

2.A consulter. - Grüneisen, Niclaus Manuel, Leben und Werke eines Malers und Dichters, Stuttgart, 1837.

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