Imágenes de página
PDF

« mes auditeurs, et il en résulte que chacun trouve quelque «« chose à prendre dans ce que je dis. » Ses cantiques, d'un style nerveux et concis, d'une harmonie pleine et grave, sont la vraie forme de l'élévation religieuse en commun; ils respirent la confiance, la joie et l'espoir. De tous ceux qu'on lui attribue, trentesept peuvent lui être assignés avec certitude; ce sont des hymnes de l'Église librement traduites, ou des imitations d'anciennes poésies allemandes, ou des paraphrases de la Bible, surtout du Livre des psaumes; cinq sont tout à fait originaux. Luther était à la fois poète et musicien; il chantait ses cantiques, il en composait les mélodies. Quelques-uns marquent une date dans l'histoire de la Réforme. Telles sont les strophes suivantes, qui rappellent un des moments le plus solennels de la vie de Luther, son voyage à Worms en 1521.

Notre Dieu est un château fort, – un bon bouclier, une bonne épée. - Il nous délivrera de toutes les peines — qui maintenant nous assiègent. — Le vieux et méchant démon -- cruellement nous en veut aujourd'hui. – Grande puissance et forte ruse – composent sa redoutable armure; - le monde n'a pas son pareil.

Notre puissance est vaine. — Nous sommes si vite perdus! — Mais il combat pour nous, le héros – que Dieu lui-même a choisi. Veux-tu savoir son nom? - Il s'appelle Jésus-Christ, - le Seigneur des armées; - et il n'est point d'autre dieu. – Il restera maitre du champ.

Quand le monde serait plein de démons, - et voudrait nous engloutir, — nous n'aurions point de crainte; – car nous sommes sûrs du succès. — Le prince de ce monde, – en dépit de sa mine farouche, – ne nous fera point de mal. – Pourquoi? Il est jugé. – Un seul mot peut l'abattre.

La Parole est hors de leurs atteintes; — nous les délions d'y toucher; - car c'est Lui qui est avec nous, – avec son esprit et ses dons. – S'ils prennent notre corps, — nos biens, notre honneur, nos enfants et nos femmes, - que nous importe? — Ils n'y gagneront rien. – A nous restera l'empire 1.

« Ein festo burg ist unser Gott,
« ein gute wehr und waffen :
a Er hilfft uns frey aus aller not, .
« die uns itzt hat betroffen.
« Der alt böse feind
« mit ernst ers itzt meint,
« gros macht und viel list
« sein grausam rüstung ist,

a auff erd ist nicht seins gleichen... » Ce cantique, qui est resté dans le culte protestant, et dont l'auteur des Huguenots s'est approprié la mélodie, est une paraphrase du 46o psaume : Deus noster, refugium et virtus.

La Parole, c'est-à-dire la révélation écrite, la vérité divine communiquée aux hommes et consignée dans des documents certains, tel était, pour Luther, le vrai fondement de l'Église ; et, du jour où l'on intéressait la communauté à la controverse religieuse, il était logique de rendre la Parole accessible à chacun, c'est-à-dire de traduire la Bible en langage vulgaire. C'était une entreprise qui semblait dépasser les forces d'un homme, et pour laquelle tous les secours manquaient. Les études orientales étaient dans l'enfance. D'un autre côté, la langue allemande manquait d'expressions pour certaines idées de l'ordre métaphysique, qui n'avaient jamais été formulées qu'en latin. A la difficulté de comprendre le texte s'ajoutait la difficulté plus grande de le rendre. Luther jugeait néanmoins que l'œuvre de la Réforme avait besoin de ce complément et de cette sorte de consécration dernière. Quelques amis, surtout Mélanchthon, Justus Jonas, Bugenhagen, Aurogallus, Creuziger, l'aidèrent dans la révision et dans la traduction même. Les passages difficiles étaient discutés en commun. « Les traducteurs, » dit Luther dans ses Propos de table, « ne doivent pas être seuls; un seul homme n'a jamais toutes « les bonnes expressions présentes *. » Le Nouveau Testament fut terminé en 1522; l'Ancien s'y ajouta douze ans plus tard ; enfin la Bible entière parut, dans une édition revue, en 1541. Luther revenait sans cesse à son œuvre favorite, pour en effacer les moindres taches, et il se plaignait jusqu'à la fin de sa vie de n'avoir pas touché l'original d'assez près. Deux jours avant sa mort, il écrivait encore : « Personne ne peut comprendre les « Bucoliques de Virgile, à moins d'avoir été berger pendant cinq « ans; personne ne peut comprendre les Géorgiques, à moins « d'avoir été paysan pendant cinq ans. Je prétends que, pour « pénétrer le sens des lettres de Cicéron, il faut avoir vécu pen« dant vingt ans dans un grand État. Mais que personne ne « s'imagine avoir goûté les saintes Écritures, s'il n'a dirigé « l'Église pendant cent ans, avec les prophètes, avec Élie et « Élisée, avec saint Jean-Baptiste, avec le Christ et les apôtres ! »

Si la traduction de Luther est restée un modèle, c'est qu'il a su se pénétrer à la fois de l'esprit de la Bible et de l'esprit de la langue allemande. Il a compris que, pour se faire lire du peuple, il fallait parler comme lui. Il s'explique quelque part sur les prin

l. Tischreden. Première édition, publiée par Aurifabcr; Eisleben, l556. Édition moderne de Fœrstemann et Bindseil, 4 vol., Leipzig, 1815-1818.

cipes qui l'ont guidé : « Pour savoir comment on doit s'exprimer « en allemand, il ne faut point interroger la lettre morte du latin, « comme font les ânes; mais il faut écouter la mère de famille « dans sa maison, les enfants dans la rue, le bourgeois et l'artisan « au marché; il faut observer jusqu'aux mouvements de leur « bouche quand ils parlent, et n'employer que leurs expressions : « C'est ainsi qu'on se fera comprendre d'eux'. » Luther s'en tient donc à l'usage populaire. Il pense avec raison qu'un mot dont le peuple se sert est de bonne souche et durera. C'est toujours sur ce point qu'il attire l'attention de ses collaborateurs. Un jour, il demande à Spalatin, dans une lettre, de lui fournir des expressions empruntées au langage des cours, mais communes et intelligibles. Dans une autre lettre, il se renseigne sur les noms populaires des différentes espèces d'animaux. C'est surtout dans la manière de rendre les expressions théologiques qu'il fait preuve d'un tact exquis : il n'a jamais recours au latin; parfois il puise dans les mystiques du XV° siècle; et quand le mot propre manque tout à fait, il invente une métaphore. Il réussit ainsi, sans heurter le génie de la langue, à reproduire tous les caractères d'un texte infiniment varié, la simplicité des récits historiques, le mouvement lyrique des psaumes, les couleurs brillantes de Job et des prophètes. Ce n'est pas, à vrai dire, une traduction, c'est une création à nouveau. Il semble que la pensée de l'original ait trouvé d'emblée la forme qui lui convenait.

La Bible redevint, pour une grande partie de l'Allemagne, le Livre par excellence. Elle fut la règle de la prédication, la base de l'enseignement; elle eut sa place dans toutes les maisons. Il n'y a pas, dans les littératures modernes, un second exemple d'une telle popularité et d'une telle influence. La langue de Luther pénétra, grâce à la Bible, dans l'église, dans l'école; elle fut bientôt dans les habitudes de tout le monde. Les adversaires de la Réforme, aussi bien que ses partisans, furent obligés de s'en servir, pour être lus et compris partout. L'Allemagne retrouva, ce qu'elle n'avait pas eu depuis le xiue siècle, une langue littéraire, qui n'a guère fait jusqu'à ce jour que se fixer dans ses formes grammaticales, mais qui a gardé l'empreinte de Luther, et qui n'est pas la création la moins étonnante de ce multiple génie.

1. Ein Sendbrief vom Dolmetschen und Fürbitte der Heiligen, 8 sept. 1530.

CHAPITRE IV

LE CANTIQUE RELIGIEUX

Rôle du cantique religieux dans l'Église nouvelle. — Contemporains

et successeurs de Luther; Michel Weisse; Paul Speratus; Nicolas Hermann.

Le Jésuite Conzenius disait, à son point de vue, que Luther avait tué plus d'âmes par ses cantiques que par ses sermons et ses écrits. Le chant religieux fut, en effet, une des forces de l'Église nouvelle. C'était la part que chaque fidèle apportait à l'édification commune; c'était un lien entre les communautés éloignées. Mais le cantique ne constituait pas seulement une partie importante de la liturgie, son rôle s'étendait jusque dans la vie privée. Ce fut une conséquence de la Réforme de séculariser, pour ainsi dire, le culte. Le père de famille était prêtre dans sa maison. Le chant religieux sanctifiait le foyer; c'était une forme plus poétique de la prière 1.

Dès les premiers temps de la Réforme, les cantiques en langue allemande surgissent de tous côtés, et l'on en compte plus de dix mille dans le cours du siècle. Tout pasteur, tout instituteur un peu lettré, en composait pour sa paroisse; et s'il ne les tirait pas entièrement de lui-même, il s'inspirait d'un psaume ou même d'une vieille poésie populaire. On a quelques cantiques de Zwingle; mais, par une étrange contradiction, on n'y trouve pas la même simplicité de style que dans ses autres écrits; le rythme en est aussi trop compliqué. La foi d'un apôtre anime les discours de Zwingle; ses poésies ne dénotent que la science d'un maître chanteur. Un pasteur de la Silésie, nommé Michel

1. Voir l'ouvrage déjà cité de Phil. Wackernagel, Das deutsche Kirchenlied, 5 vol., Leipzig, 1864-1877.

Weisse, fit pour les communautés des frères bohêmes ou moraves un recueil de cantiques, où il fit entrer d'anciens chants des hussistes. Son Chant de mort est resté dans la liturgie :

| Nous venons enterrer le corps, — mais nous ne doutons pas de sa

destinée. — Il ressuscitera au dernier jour, — et se lèvera de son tombeau. ll est poussière, né de la poussière, — et à la poussière il est rendu. | - Mais de la poussière il sera tiré, — quand la trompette retentira. L'âme vit éternellement en Dieu, — qui, dans sa miséricorde, — de la tache du péché — l'a purifié, par son alliance !...

La tradition attribuait ce cantique à Luther. Il s'en défendait : « non,» disait-il, « que je le désapprouve, car c'est l'œuvre d'un vrai | « poète. » Luther fut toujours le maître du genre.Tout un groupe | de poètes se forma autour de lui. Il nous suffira d'en citer les principaux : Lazare Spengler, greffier de la ville de Nuremberg, député à la diète de Worms en 1521 ; Paul Speratus, qui fut chapelain du duc Albert de Prusse, et qui répandit la Réforme dans le Nord; Erasmus Alberus, qui se fit surtout connaître par des ouvrages didactiques et satiriques, en particulier par ses fables, esprit original et caractère très personnel, souvent en désaccord avec les autorités civiles et ecclésiastiques; enfin Paul Eber, prédicateur à Wittemberg, et l'un des professeurs distingués de l'université, lié d'une étroite amitié avec Mélanchthon. On raconte | qu'un cantique de Speratus, qu'un mendiant chanta un jour devant la porte de Luther, émut le réformateur jusqu'aux larmes. C'était le Chant de la Loi et de la Foi :

Le salut est descendu vers nous — par grâce et pure bonté. — Nos œuvres ne nous sont d'aucun secours; — elles ne peuvent pas nous sauver. — La Foi regarde vers Jésus-Christ. — C'est lui qui a tout fait pour nous; — il a été notre médiateur 2...

Nu last uns den leib begraben,
bey dem wir keinn zweifel haben,
er werd am letzten tag auffstehn
und unverrücklich herfür gehn.... »

Es ist das heil uns kommen her
von gnad und lauter güten ;
die werck die helffen nimmer mer,
sie mügen nit behüten.
Der glaub sihet Jesum Christum an,
der hat gnug für uns alle gethan,
er ist der mitler worden... »

« AnteriorContinuar »