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Franconie éleva sur sa tombe a depuis longtemps disparu, et l'Allemagne ignore aujourd'hui la place où repose un de ses plus vaillants écrivains.

Ulric de Hutlen marque une phase importante dans le mouvement scientifique et religieux du xvie siècle. Avec lui, une scission s'opéra dans le groupe des humanistes. Ni Reuchlin, ni Érasme, ni Crotus, ni la plupart des adversaires de l'ancienne théologie ne le suivirent dans le camp des réformateurs. Ils avaient bien voulu séculariser la science, faire rentrer l'antiquité classique dans le domaine des études; mais ils n'entendaient pas rompre avec le catholicisme; ils attendaient d'un avenir lointain ce que les réformateurs ne croyaient pas pouvoir accomplir trop tôt. Et cependant la modération des humanistes fut loin d'apaiser leurs adversaires. En vain Reuchlin protesta publiquement de sa foi catholique; en vain Érasme essaya de retenir Ulric de Hutten, dont il s'attira les invectives; en vain résista-t-il aux instances de Luther, qui se sépara de lui avec colère : Érasme et Reuchlin n'en gardèrent pas moins pour ennemis les théologiens, qui leur reprochaient d'avoir préparé le mouvement de la Réforme. L'école des humanistes tomba sous les coups des deux partis : elle n'était faite que pour répandre ses lumières sur un âge paisible. Il y a des temps où il ne suffit pas d'éclairer les esprits, mais où il faut entraîner les volontés et embraser les âmes.

1. Reuchlin fut mómo condamné par la cour de Rome, en 1521. – A consulter L. Geiger, Johann Reuchlin, sein Leben und seine Werke, Leipzig, 1875; Johann Reuchlins Briefwechsel, Stuttgart, 1875.

CHAPITRE III

LUTHER

Trait commun entre les promoteurs de la Renaissance et de la Réforme:

ils ont leur idéal dans le passé. – Idée dominante de Luther : restaurer le christianisme primitif. Le moyen : mettre la Bible à la portée de tous. -- Luther orateur, poète, traducteur. — Influence de la Bible de Luther.

Nulle époque de l'histoire n'offre un aspect aussi varié que celle qu'on désigne tour à tour, selon ses deux faces opposées, par les noms de Renaissance ou de Réforme. Et pourtant on remarque un trait commun entre tous les hommes, poètes ou artistes, philosophes ou théologiens, qui lui donnèrent l'impulsion. Tous, quel que fût d'ailleurs leur caractère, quels que fussent même leurs dissentiments personnels, avaient leur idéal dans le passé. Le beau avait trouvé un jour sur la terre son expression parfaite; le vrai avait été manifesté aux hommes avec une clarté irréprochable : retrouver cette forme pure du beau et du vrai, la dépouiller des ténèbres où les âges postérieurs l'avaient enveloppée, telle était à leurs yeux la tâche de la science nouvelle. Les uns proposaient l'imitation des modèles anciens comme unique remède à un art confus et à une littérature sans style; les autres cherchaient à dégager le fond sûr et divin du christianisme des développements contestables et souvent contradictoires de la tradition humaine. Ils ne se demandaient pas s'il était logique d'admettre que dix siècles de labeur intellectuel eussent été absolument stériles pour la civilisation ; ils marchaient devant eux avec l'ardeur joyeuse d'un voyageur qui, après avoir longtemps erré dans une forêt obscure, distingue enfin une éclaircie qui doit le ramener à la lumière du jour.

Un mot se rencontre presque à chaque pas dans l'histoire de la vie et des combats de Luther : la Bible ?. Ce n'est qu'au moment où il a découvert ce livre que les inquiétudes de son âme commencent à se calmer. Son père, un pauvre mineur de Mansfeld en Saxe, ayant deviné ses grandes facultés, l'envoie d'abord aux écoles de Magdebourg et d'Eisenach. En 1501, âgé de dix-huit ans, il suit les cours de philosophie et de droit à l'université d'Erfurt. Un jour, une Bible latine lui tombe entre les mains; il l'ouvre au hasard et s'oublie dans sa lecture : c'était l'histoire de Samuel, nous apprend-il plus tard, qui l'avait tant attaché. Aussitôt il change la direction de ses études. Il espère que la science théologique lui fournira des lumières sur les documents sacrés où il pressent la solution des plus hauts problèmes; il n'y trouve, au contraire, qu'une sèche combinaison de formules, qui laissent le cœur vide et l'imagination oisive. Alors il se fait moine, et il entre au couvent des Augustins à Erfurt. Il satisfait par la prédication le besoin d'activité qui le tourmente. Les premières fois, cependant, il ne monte en chaire qu'avec crainte. « Ce « n'est pas une petite chose, » dit-il, « que de parler aux hommes « à la place de Dieu. » Et, pour se rendre digne d'une fonction dont la responsabilité l'effraye, il retourne à ce qu'il considère comme la source de toute vérité. « Je me rendis la Bible si fami« lière, » dit-il, « que je retrouvais aussitôt chaque passage impor« tant. Je ne me plaisais qu'aux saintes Écritures; je les impri«« mais dans ma mémoire; souvent une seule parole m'occupait « tout un jour. » Du reste, il observait scrupuleusement la règle de son ordre. Il nous apprend qu'il jeûnait, priait, veillait jusqu'à se rendre malade. Comme il avait la confiance du vicaire général Jean Staupitz, qui lui voua toujours une amitié paternelle, il fut chargé d'une mission auprès de la chancellerie romaine. Il trouva plus tard dans les souvenirs de son voyage et dans le spectacle du luxe mondain dont il fut témoin de nouveaux motifs d'irritation contre Rome. Mais, à l'époque où il put voir le pape « pro

1. Éditions des cuvres et ouvrages à consulter. - Le premier recueil des ouvres de Luther a été fait à Wittemberg, en 19 volumes in-folio (1539-1559). La meilleure édition moderne a été publiée à Erlangen (1826-1857) en deux séries, de 51 et 23 vol. Une édition monumentale, confiée à la direction de P. Pietsch, est en cours de publication. — Biographie de G. Plitt, terminée par E. F. Petersen (Leipzig, 1883); - de A. E. Berger (dans la collection : Geisteshelden, Berlin). - L'ouvrage de J. Kuhn, Luther, sa vie et son wuure (3 vol., Paris, 1883-1881), contient une analyse des principaux écrits de Luther. - Biographie et extraits dans les Mémoires de Luther de Michelet (2 vol., Paris, 1851). - Pour l'influence de Luther sur la languo, voir P. Pietsch, Martin Luther und die hochdeutsche Schriftsprache, Breslau, 1884. « mener le saint sacrement sur un beau cheval blanc harnaché « d'or », il n'avait encore d'autre pensée que de se prosterner et d'adorer en silence. Deux fois, après sa dispute avec Tetzel sur les indulgences, et après ses entrevues avec le nonce Carol de Miltitz, il s'adressa publiquement à Léon X, pour le faire juge du différend, et pour protester de sa soumission envers lui. Il déclarait en même temps qu'il était prêt à se rétracter sur tous les points en litige, si on lui montrait son erreur par les clairs témoignages des Écritures. Il ne se doutait pas encore que c'étaient deux autorités différentes qu'il invoquait ainsi tour à tour; il ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir contradiction entre les documents authentiques de la révélation chrétienne et l'Église qui en était la gardienne privilégiée. Le nonce avait obtenu de Luther, à défaut d'une rétractation, le silence; et la querelle paraissait apaisée, quand le docteur Eck la reprit avec éclat. Quinze jours de disputes, qui dégénérèrent en invectives, aigrirent les deux partis. Eck se rendit à Rome, crut avoir écrasé l'hérésie, et rapporta comme gage de son triomphe une bulle d'excomunication. Luther, se sentant détaché de l'Église, plaida sa cause devant l'Allemagne. Dans son message A la Noblesse chrétienne de nation allemande, qui fut pour ainsi dire le premier manifeste de la Réforme, il prêche le sacerdoce universel, attribue aux conciles l'autorité suprême dans l'Église, attaque le pouvoir temporel des papes et le célibat des prêtres. Désigné à la réprobation du monde, il devient menaçant à son tour : « Pontife, » s'écrie-t-il, « toi qui es l'homme, non pas le plus « saint, mais le plus pécheur de la chrétienté, Dieu renversera « ton trône, et l'abaissera au fond de l'enfer. Qui t'a donné le « pouvoir de t'élever au-dessus de ton Dieu et de rompre ses « commandements?* » Charles-Quint, qui venait de prendre possession de l'Empire et que la question religieuse inopinément soulevée gênait dans ses plans politiques, fit une dernière tentative pour arrêter le mouvement. Il invita Luther à se présenter devant la diète de Worms, en 1521. Quelques amis du réformateur lui présageaient le sort de Jean Huss. Il répondit : « S'il y avait « autant de diables à Worms qu'il y a de tuiles sur les toits, « j'irais encore. » Dans sa défense, il se retrancha, comme toujours, derrière les saintes Écritures, et il conclut par ces mots : « Me voici, je ne puis faire autrement, que Dieu m'assiste ! » Dès ce moment, le protestantisme était fondé sur cet unique principe de l'autorité absolue de la Bible en matière de foi. Luther ne songea plus dès lors qu'à maintenir la Réforme sur le terrain religieux et à la préserver des excès qui auraient pu la compromettre. La révolte des paysans l'exaspéra; il essaya d'abord de la prévenir par une Exhortation à la paix; ensuite il en demanda la répression sévère; il montra même en cette occasion une dureté qui contraste avec ses sentiments ordinaires d'humanité. Il eut plus facilement raison de la fureur des Iconoclastes; il les traita comme des disciples égarés par un zèle intempestif, et, dans une série de sermons qu'il prononça dans la cathédrale de Wittemberg, il leur expliqua les principes de la tolérance chrétienne. « Prêchons, confessons, écrivons, » disait-il, « ce que nous croyons la vérité; mais que personne ne puisse « nous accuser de violence ! La foi ne s'impose pas, elle doit être « acceptée sans contrainte. » Quand Luther mourut à Eisleben, son lieu natal, le 18 février 1546, il put croire son œuvre consolidée par les seuls moyens qu'il reconnaissait comme légitimes, la persuasion et l'exemple. La Réforme, répandue dans la Saxe, la Hesse, le Wurtemberg, le Brandebourg, les provinces du Nord, semblait suivre son cours normal, et nul ne prévoyait encore les calamités que les dissentiments religieux, mêlés aux complications politiques, allaient attirer sur l'Allemagne. Les écrits de Luther, ses traités, ses sermons, ses poésies, sa correspondance même, n'avaient qu'un seul but : répandre et fixer la doctrine. Il passait pour le premier prédicateur de son temps. Il improvisait souvent, et déployait, selon les circonstances, les qualités les plus diverses. Certains de ses discours sont d'une véhémence extraordinaire; d'autres sont des modèles d'insinuation oratoire. Mais il avait surtout le don d'exprimer les plus hautes vérités en n'employant que les mots les plus courants; il savait se mettre à la portée de tous. Son disciple Erasmus Alberus lui ayant demandé un jour comment il fallait prêcher devant les princes, il répondit : « Que le ton de tes dis« cours soit toujours le plus simple ! Lorsqu'il y a des princes « dans ton auditoire, ne parle pas pour eux, mais pour l'homme « le plus ignorant et le plus grossier qui se trouve à côté d'eux. « Si je devais penser, en prêchant, à mon ami Mélanchthon, je « ne ferais rien de bon. Mais je m'adresse au moins savant de

1. An den Christlichen Adel deutscher Nation : von des Christlichen standes bes*ercng ; wittemberg, 1520

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