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temps étaient, après tout, des exceptions; et c'est sans doute pour cela qu'on en riait. Les sujets de ces comédies, ou des Jeur de Carnaval, comme on les appelait, étaient peu variés; c'étaient des scènes de ménage, des incidents de marché, des disputes entre parents ou voisins, et plus tard des épisodes de la littérature romanesque. Le style est d'une grossièreté qu'une imagination moderne a peine à concevoir; les images sont ordinairement empruntées à ce qu'il y a de plus trivial dans la nature; même nos vieilles farces françaises sont très loin de ce genre d'esprit !.

Les Jeux de Carnaval étaient représentés par des jeunes gens de la bourgeoisie, qui s'associaient momentanément dans ce but, sans former une confrérie. Les représentations avaient lieu dans des salles sans décors, où les acteurs se trouvaient de plainpied avec les spectateurs. Une espèce de régisseur, Præcursor ou Exclamator (en allemand, Einschreier), annonçait le sujet, en saluant l'assemblée. Puis chaque personnage, après s'être nommé, débitait sa tirade. Le régisseur reparaissait à la fin, et demandait au public d'excuser les fautes de la pièce et, pour la forme, les inconvenances du langage 2. Comme épilogue, on dansait et on buvait. Les rôles de femmes étaient tenus, comme dans les Jeux de la Passion, par des hommes; mais les femmes assistaient à la représentation, comme le prouvent certains discours du Præcursor, et c'était déjà trop.

La plupart des auteurs sont restés inconnus. Il en est deux, cependant, qui avaient une grande notoriété dans la seconde moitié du xve siècle : ce sont Hans Rosenblüt et Hans Folz; ils vivaient tous les deux à Nuremberg, le centre principal de cette école de poètes.

Hans Rosenblüt, fondeur en cuivre et armurier, est comme un ancêtre poétique de Hans Sachs, une incarnation de la vie municipale au moyen âge. On lui attribue cinquante-quatre pièces. Une seule lui appartient authentiquement : c'est le Mariage du roi d'Angleterre, dont le sujet est assez insignifiant, mais dont le style est, par exception, d'une décence relative. Les chevaliers qui se comportent le mieux pendant les fêtes du mariage sont

1. Un historien allemand définit les acteurs et leur langage par cette formule concise : « Jeder Sprechende ein Schwein, jeder Witz eine Unfläterei. » (Gedeke, Grundris: sur Geschichte der deutschen Dichtung, I, p. 325.)

2. La municipalité de Nuremberg établit cependant, en 1468 et en 1469, une amende de trois florins « pour paroles et gestes indécents ».

récompensés par des prix; le moins vaillant est placé sur un âne richement harnaché. En général, les Jeux attribués à Rosenblut sont aussi dépourvus d'art que les autres; mais on y trouve quelques allusions intéressantes aux mœurs du temps. Dans le Pape, le Cardinal et l'Évéque, les différents ordres de l'État s'accusent réciproquement devant le souverain Pontife. Le Comte, appelé à se justifier de ses brigandages, termine son plaidoyer par ces mots : « Laissez donc faire le bon Dieu! Le paysan deviendrait | trop fier, si on lui laissait la paix. » Et un chevalier ajoute : « Si · la paix régnait toujours, les bourgeois chasseraient bientôt les seigneurs. Ils deviendraient si arrogants, que nous n'aurions * plus qu'à mettre en vente nos manoirs et nos domaines. Le * paysan veut faire figure de bourgeois, veut aller de pair avec le " seigneur. Il n'y a que la guerre qui puisse nous garantir d'eux : ° sans elle, ils nous dévoreraient. » Le fou s'avance à la fin, et dit : « La noblesse veut rompre des lances dans les tournois; elle * veut s'honorer dans le service des dames : pour cela, il lui faut " de l'argent. Alors le seigneur met son manoir en gage, et, pour · être quitte de l'engagement, il suscite une guerre. C'est pour• quoi, vous autres bourgeois, n'achetez pas les châteaux des · seigneurs, et ne leur prêtez pas d'argent : c'est le conseil du • fou. » Dans le Jeu de carnaval du Turc, le Sultan, après avoir conquis la Grèce et pris Constantinople, arrive en Allemagne, avec un sauf-conduit que lui a délivré le bourgmestre de Nuremberg, et il est témoin de la corruption qui règne dans la chrétienté. L'Empereur et le Pape l'expulseraient volontiers, si la ville de Nuremberg ne le couvrait de sa haute protection. Un conseiller du Grand Turc lance cette tirade, qui devait faire réfléchir les bourgeois : « Vous avez des faux-monnayeurs et des • administrateurs infidèles, des juifs qui vous rongent par l'usure, « des prélats qui caracolent sur des chevaux de luxe au lieu de • combattre pour la foi, des juges prévaricateurs et des seigneurs · tyranniques, et vous les nourrissez tous par votre travail. » La conclusion comique de la pièce est une sorte d'alliance entre le sultan et le bourgmestre, formée sans doute pour le plus grand bien de la chrétienté.Quelques sujets sont empruntes à la légende chevaleresque. Deux pièces qui semblent se faire suite, le Jeu d Carnaval de la Couronne et le Manteau de Lunète, se rapportent à cette idée familière aux conteurs du moyen âge, d'éprouver par un ecte symbolique la vertu des époux; le manteau ne sied

qu'aux femmes fidèles, la couronne fait pousser des cornes sur le front des maris qui ne sont pas dignes de la coiffer; le sujet se retrouve, sous une autre forme, dans la Coupe enchantée de La Fontaine,

L'authenticité des pièces de Hans Folz, barbier et chirurgien de Nuremberg, est mieux établie. Il en a composé sept; il avait toujours soin de mettre son nom dans l'épilogue. Il remplissait sans doute lui-même le rôle de régisseur. Folz est plus savant que Rosenblüt, mais il a moins de verve. Ses Jeux de Carnaval ne sortent guère de la banalité lubrique. Dans une pièce qui a de plus hautes visées, dans le Jeu de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance, il établit une dispute entre la Synagogue et l'Église, entre les docteurs juifs et chrétiens. Dans Salomon et Morolt, emprunté à un poème du xive siècle, il oppose le rude bon sens du paysan à la sagesse orgueilleuse du roi. Hans Folz a écrit aussi des contes et des sentences, et il fut un des maîtres chanteurs les plus renommés de son temps.

Il serait trop long d'énumérer tous les Jeux anonymes qui circulaient dans les communes allemandes. Les meilleurs traitent des sujets qui étaient sans doute déjà familiers aux spectateurs, et qui se retrouvent sous d'autres formes. De ce nombre est le Jeu de l'Empereur et de l'Abbé. L'abbé est bien en cour; des seigneurs jaloux le rendent suspect à l'empereur. Celui-ci lui pose, pour l'éprouver, trois questions captieuses, le menaçant de sa disgrâce s'il ne parvient à les résoudre. L'abbé y perd son latin, et il faut qu'un meunier, avec son simple bon sens, le tire d'embarras. Le meunier revêt le froc, se fait donner la tonsure, et se présente devant l'empereur; il répond pour l'abbé, mais il lui prend aussi son abbaye. L'une des trois questions était celle-ci : « Que vaut un empereur? – Vingt-huit deniers, » répond le meunier. -- « Eh quoi! » s'écrie l'empereur, « suis-je fait d'une pâte « si commune? - Notre Sauveur a été vendu trente deniers, » dit le paysan, « je vous estime haut en vous mettant à deux deniers « au-dessous. » Le sujet a été repris par Bürger dans une de ses meilleures ballades. C'est encore le bon sens populaire qui triomphe dans le Jeu du Rusé Valet, qui semble imité de Maitre Patelin. L'auteur avait-il la pièce française sous les yeux, ou n'en avait-il qu'une connaissance indirecte? Ce qui semble confirmer cette dernière hypothèse, c'est que les traits les plus caractéristiques de Patelin sont perdus dans le Rusė Valet; le style aussi

est très inférieur. La rédaction allemande est de la seconde moitié du xve siècle. Tous ces Jeux restèrent, pendant le siècle suivant, le divertissement de la bourgeoisie. Le genre lui-même se modifia, sous linfluence des polémiques religieuses. Le style devint plus violent et plus agressif. Mais l'art ne s'introduisit pas plus dans les leux de Carnaval que dans les Jeux de la Passion, et les deux genres restèrent stériles pour l'avenir du théâtre allemand.

CHAPITRE VIII

COMMENCEMENTS DE LA PROSE ALLEMANDE

Premier emploi de la prose; homélies en langue allemande; les Bes

tiaires; le Miroir des Sarons. — 1. La chronique rimée de Gottfried Hagen mise en prose. Les chroniques de Limbourg; la chronique de Königshoven; les chroniqueurs suisses. - 2. Romanciers et moralistes. Traductions du français, du latin, de l'italien. Les Translations de Nicolas de Wyle. Le Miroir des maurs et le Traité du mariage d'Albert d'Eyb. - 3. Prédicateurs et théologiens. Les frères David et Berthold. Les mystiques du xvio siècle; maître Eckhart, Tauler, Suso. Le Livre de la Théologie allemande.

La prose allemande est fille de la bourgeoisie; elle se forma le jour où la classe populaire eut ses historiens et ses orateurs, c'est-à-dire des hommes capables de s'occuper de ses intérêts et de l'initier à la vie nationale. Jusqu'au milieu du XIIe siècle, la langue allemande avait servi presque exclusivement à la poésie. La prose était restée latine; les genres littéraires auxquels elle convient de préférence, l'histoire, la philosophie, l'éloquence, étaient réservés au clergé. C'étaient surtout des clercs qui rédigeaient dans les châteaux les annales des familles seigneuriales. Les clercs régnaient aussi dans les écoles, où se perpétuaient les traditions scientifiques de l'antiquité. Albert le Grand, l'un des plus profonds penseurs du moyen âge et le premier fondateur de la philosophie allemande, attirait dans son monastère, à Cologne, la jeunesse studieuse de toute l'Europe; mais ses nombreux ouvrages furent sans influence sur la littérature nationale, parce qu'ils étaient écrits en latin. Les prédicateurs qui s'adressaient au peuple étaient bien obligés d'emprunter la langue du peuple; mais rarement leurs discours étaient mis par écrit. Les homélies allemandes qui nous restent du xlie siècle paraissent traduites ou

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