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ses remontrances jusqu'au trône des ducs d'Autriche. Dans une pièce curieuse, qui a pour titre le Conseil de Sans-Argent, et où il peint le peuple écrasé sous le poids des impôts, il dit, en s'adressant aux ducs Albert et Léopold : « Laissez paraître vos vertus, si « vous voulez éviter les peines de l'autre monde : la malédiction « générale porte de mauvais fruits. » Il engage les seigneurs à faire alliance avec les villes, au lieu de chercher à les opprimer; les bourgeois, à persévérer dans les bonnes mœurs et à ne pas se laisser corrompre par la richesse. L'ensemble de ses poésies témoigne, sinon d'un talent de premier ordre, du moins d'un esprit observateur et d'un noble caractère !.

3. — LA FABLE ET LE PoÈME ALLÉGORIQUE.

On trouve dans les écrits duTeichner et dans ceux de Suchenwirt, aussi bien que dans le poème de Hugo de Trimberg, un assez grand nombre de fables. La plupart, malheureusement, sont gâtées par des longueurs. Ces poètes veulent tout dire; ils ne craignent même pas de se répéter. Ils ne savent jamais sacrifier le détail insignifiant au trait essentiel. C'est là aussi le défaut du fabuliste allemand le plus célèbre du moyen âge, du moine prêcheur Ulric Boner, auteur d'une centaine d'apologues, qu'il décora du titre de Pierre précieuse. Le recueil de Boner est dédié à un chevalier de Ringenberg, membre du grand conseil de Berne, et qui mourut en 1340. Au reste, son dialecte ne laisse aucun doute sur son origine suisse. Ses modèles sont les fabulistes anciens et les conteurs français. Ce qui lui est particulier et ce qui donne même un certain charme à ses récits, c'est la manière dont il associe la nature à ses intentions didactiques. Tous les êtres créés sont, pour lui, des symboles que Dieu a mis devant nos yeux pour nous avertir, à chaque pas, de ses volontés et de ses commandements : « Dieu insondable, » dit-il dans sa préface, « donne-nous de vivre selon tes lois et de demeurer loin « du péché; fais que nous comprenions bien les êtres que tu as « créés, et que tu as placés devant nous comme un miroir, afin « que nous nous dirigions sur le chemin de l'honneur, et que « nous nous élevions au sommet des vertus; car chaque créa« ture, qu'elle soit elle-même bonne ou mauvaise, nous enseigne « que c'est toi seul qu'il faut aimer ". » L'allégorie confine à l'apologue : c'est la comparaison prolongée, et souvent développée jusqu'à l'ennui. C'était une forme préférée de la poésie du moyen âge, et surtout de la poésie didactique. Nous ne parlerons pas de la Fleur de la Vertu de Hans Vintler, qui eut cependant un grand succès au xv° siècle *, ni du Livre des Demoiselles, dédié à l'empereur Charles IV, et où Henri de Müglin personnifiait les sciences *, ni des Filets du diable, d'un auteur inconnu *. Mais il faut dire un mot du Livre des Échecs, que Conrad d'Ammenhausen termina en l'année 1337. Issu d'une famille noble de la Thurgovie, Conrad était curé de la petite ville de Stein, près de Schaffhouse. Il avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse, et il avait visité surtout la Provence et la France du nord. Peut-être connut-il le moine dominicain Jacques de Cessoles, qui fit à Reims une série de prédications sur le jeu des échecs, et qui composa sur le même sujet un poème latin. Le fait est que Conrad, ayant rapporté ce poème de ses voyages, l'imita en vers allemands. Comme son modèle français, il fit de chaque pièce de l'échiquier le représentant d'une classe de la société, et en prit occasion pour décrire les mœurs de son temps. L'ouvrage eut beaucoup de succès, malgré son style lourd et diffus. Le style, c'est le côté faible de tous les poètes didactiques que nous venons de citer, sans en excepter les meilleurs*.

l. Éditions. — Primisser, Peter Suchenwirts Werke, Vienne, 1827. — Sur Henri le Teichner, voir surtout Karajan, Ueber Heinrich den Teichner, Vienne, 1855. Divers morceaux de lui se trouvent épars dans le Liedersaal du baron de Lassberg (4 vol., Saint-Gall, 1816) et dans le Liederbuch de Clara Haetzler; un choix dans Lehrhafte Litteratur des XIV. und XV. Jahrhunderts, par F. Velter (collection Kürschner).

Henri Wittenweiler. — Les poètes de la bourgeoisie ne dirigeaient pas seulement leurs traits contre la noblesse, ils se moquaient aussi de l'ignorance et de la trivialité du paysan. On a découvert dans les temps modernes un poème du xv° siècle qui a pour titre l'Anneau, et dont l'auteur, Henri Wittenweiler, paraît originaire de la Bavière. C'est la peinture comique d'une noce de village, qui se termine par une bataille, où le poète fait intervenir tout le personnel de l'ancienne épopée. Le poème ne manque pas de verve et même parfois d'élévation morale. — Édition de Bechstein, avec une introduction de A. Keller, Stuttgart, l85l.

Seifrit Helbling. - D'un autre côté, la satire des mœurs chevaleresques venait quelquefois de la noblesse elle-même. Dans un de ces petits poèmes qui sont attribués à Soifrit Helbling, et dont l'auteur était certainement noble, la chevalerie de la fin du xIII° siècle est comparée avec celle que Wolfram d'Eschenbach avait chantée. « Nos chevaliers, » dit ce poème, « ne connaissent pas le chemin qui « conduit au sanctuaire du Saint Graal; mais ils ont calculé ce que rapporte par « an un arpent de terre; ils savent aussi quels sont les puissants du jour, ceux qui « ont accès auprès du souverain et qui distribuent les faveurs. » — Éditions : Les poèmes de Seifrit Helbling ont été publiés par Karajan (dans la revue de Haupt, Zeitschrift fur deutsches Alterthum, IV) et par J. Seemüller (Halle, 1886). Le dernier éditeur a fort diminué la part d'auteur qui revient à Helbling.

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1. Un recueil de fables de Boner a été imprimé à Bamberg, en 146l. — Éditions modernes de Benecke (Der Edelstein, Berlin, 1816) et de Pfeiffer (Leipzig, 1844).

2. Ce poème fut imprimé à Augsbourg, en l486, sous le titre de Livre de la Vertu (Das buch der tugent), qu'il a gardé depuis. Le modèle de Vintler fut sans doute un ouvrage italien, intitulé Fiori di virtù, et attribué à Tomaso Leoni.

3. Das buoch der meide, ou Der meide kranz : le poème n'existe qu'à l'état de manuscrit, à Heidelberg et à Weimar. Des fables et des poésies de Henri de Mugeln ont été publiées par W. Müller (Fabeln und Minnelieder von Heinrich von Müglin, Gœttingue, 1847). A consulter : Schrœer, Die Dichtungen Heinrichs von Mügeln, Vienne, 1867.

4. Des tufels sege : édition de Barack, Stuttgart, 1863.

4. — LE NoUVEAU PoÈME DE RENART.

La poésie satirique produisit encore un ouvrage remarquable d'un tout autre genre : c'est le Renart bas-allemand, ou Reineke Vos*, complètement différent du Reinhart de Henri le Glichesaere, dont il a été question plus haut. Le Reinhart du Glichesære date de la meilleure époque de la poésie chevaleresque ; c'est une sorte de poème d'aventure. Tel n'est pas le caractère du Reineke Vos, une vraie diatribe bourgeoise. Les deux ouvrages provenaient de la France : mais, tandis que l'ancien Reinhart avait été traduit directement du français, le Reineke avait passé par la Flandre. Un auteur flamand, nommé Willem (ou Wilhelm), imita, au xIII° siècle, une des nombreuses branches du Renart français. Son ouvrage fut continué au siècle suivant, et enfin remanié au xv° siècle par Henri d'Alkmar. C'est le poème de Henri d'Alkmar qui, traduit en bas-allemand, devint le Reineke Vos, auquel Gœthe a fait subir une dernière transformation en le mettant en haut-allemand moderne et en vers hexamètres. L'esprit du Reineke Vos se résume dans cette confession de Renart qui précède son dernier voyage à la cour, et où il confesse surtout les péchés d'autrui : « C'est un singulier temps que le nôtre. Les prêtres ne « devraient-ils pas les premiers nous donner l'exemple d'une « vie sans tache? Et tout le monde ne sait-il pas que le roi pille « comme les autres? Ce qu'il ne prend pas lui-même, il le fait

1. Le Livre des Échecs (Schachzabelbuoch)fut imprimé à Strasbourg, en 1483. Das Schachzabel, c'est l'échiquier (tabula). — Nouvelle édition, avec l'original latin, par Vetter (Ergänzungsband zur Bibliothek älterer Schriftwerke der deutschen Schweiz), Frauenfeld, 1887. " .

2. Traduction littérale : Reinardus Vulpes. Vos est le mot flamand qui correspond au haut-allemand Fuchs, « renard », et qui a passé dans le bas-allemand.

« prendre par l'Ours et le Loup. Et il croit bien faire, car qui ose« rait le lui reprocher? Ni confesseur, ni chapelain, ni évêque. « Pourquoi ? ils touchent leur part, quand ce ne serait qu'une sou«« tane. On pend les petits voleurs, et les grands gouvernent le pays. « Quand je vois tout cela, je joue aussi mon jeu, et je me dis que « ce que tout le monde fait ne peut pas être mal. » Renart profite si bien des leçons d'autrui et de sa propre expérience, qu'il devient chancelier de l'Empire 1.

1. Le Reineke Vos paraît avoir été rédigé en 1480. Il fut imprimé pour la première fois à Lubeck en 1498. Il en parut une traduction on haut-allemand, d'un professeur de Greifswald, nommé Michel Beuther, on 1544; c'est de cette traduction qu'est tiré le roman populaire en prose. - Les meilleures éditions modernes du Reineke sont celles d'Hoffmann de Fallersleben (Breslau, 1852) et de Lübben (Oldenbourg, 1867). - Après la traduction de Goethe, il faut citer celle de Soltau, qui a gardé le vers de l'original : Reineke der Fuchs, Berlin, 1803.

CHAPITRE VII
LA POÉSIE D RAMATIQUE

1. La langue vulgaire s'introduit dans le drame liturgique, alternant d'abord avec le latin, et s'y substituant peu à peu. Les Jeux de la Passion de Benedictbeuren et d'Innsbruck. Les Miracles de la Vierge. Les Vierges sages et les Vierges folles. Extension des sujets; nombre croissant des personnages. — 2. Les origines de la comédie. Scènes improvisées. Premières rédactions. Les Jeux de Carnaval; grossièreté du fond et de la forme. Hans Rosenblüt et Hans Folz. Jeux anonymes; l'Empereur et l'Abbé; le Rusé Valet.

1. — INTRODUCTION DE LA LANGUE VULGAIRE DANS LE DRAME. LES JEUX DE LA PASSION.

Nous avons vu se constituer, dans la période précédente, de vastes sujets comme celui des Prophètes du Christ. Arrivé à ce point de son développement, le drame religieux s'est déjà séparé de l'office divin, qu'il aurait gêné par sa longueur. Il s'est transporté sur le parvis de l'église, où il peut s'étaler plus à l'aise. La forme aussi a changé. Des tirades versifiées se sont ajoutées à la prose liturgique. Puis, à l'hexamètre et au pentamètre antiques s'est substitué le vers syllabique et rimé. Ce vers est ordinairement très court; il affecte les sons pleins et sonores, et il ne dédaigne pas, à l'occasion, la rime riche. Un dernier pas reste à faire : la langue vulgaire se mêle peu à peu au latin, que bientôt elle remplacera. Seules, les indications scéniques sont toujours en latin.

Le premier exemple connu du mélange des deux langues est le Jeu de la Passion de Benedictbeuren, qui date probablement de la fin du xIIIe siècle !. Il s'étend depuis l'entrée de Jésus à Jérusalem

l. La France paraît avoir devancé l'Allemagne dans cette innovation ; la langue vulgaire se rencontre, dès le milieu du xII° siècle, dans un drame intitulé l'Époux

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