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tions naïves. Il engage à plusieurs reprises les juifs à se laisser convaincre de leur erreur. Témoin des troubles de l'interrègne, il espère que Frédéric Barberousse sortira un jour de son tombeau pour rétablir la paix dans son Empire. Il montre, dans une strophe, que le salut de l'Allemagne ne peut venir que de l'union des trois États :

Prêtres et chevaliers, cessez de vous haïr, – si vous voulez éviter de grands malheurs, – et songez à vos vrais intérêts. — Le prêtre, le chevalier et le paysan doivent être trois compagnons. — Le paysan doit labourer pour le prêtre et le chevalier; – le prêtre doit sauver le paysan et le chevalier – de l'enfer, et le noble chevalier - doit protéger le prêtre et le paysan contre ceux qui voudraient leur nuire. -- A l'œuvre donc, mes trois nobles compagnons! – Si la crosse et l'épée restent unis, — ce sera pour le salut de la chrétienté, - et la charrue aussi fera son devoir. Fidèlement unis, vous ne craindrez personne 1.

2. — LES MAITRES CHANTEURS.

Frauenlob et Regenbogen ont été réclamés plus tard par l'école des maîtres chanteurs; ils ne lui appartiennent qu'à moitié. Ils forment la transition entre le Minnesang et le Meistergesang, entre l'ancien lyrisme chevaleresque et la nouvelle poésie bourgeoise. Le Meistergesang n'est pas, comme on le présente quelquefois, une pure création du xve siècle; il repose, comme toute institution solide, sur le passé. Ses grandes métropoles sont les mêmes que celles de la poésie chevaleresque; ce sont les régions riveraines du haut Danube et du Rhin. Sa forme ordinaire est l'ancienne strophe à trois compartiments, les deux premiers (stollen) correspondant l'un à l'autre, et le troisième formant la conclusion (abgesang). Seulement, par un développe

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ment graduel, inévitable, la strophe, d'abord toute simple, s'allonge, s'enchevêtre, et prend à la fin une construction tout à fait artificielle.

L'ancien chanteur chevaleresque faisait déjà école; il avait des disciples qui le suivaient, comme l'écuyer suivait le chevalier. Quand la poésie devint sédentaire dans les communes, le chanteur s'établit à demeure, offrant son enseignement et son exemple à qui pouvait en profiter, rassemblant ses élèves autour de lui, et les produisant à l'occasion devant le public. Ce fut un premier pas; le second fut l'organisation du chant sur le modèle de ces corporations qui régissaient toute la vie communale du moyen âge.

L'association des maîtres chanteurs, une fois constituée, eut sa légende, celle des douze chanteurs qui, au xe siècle, avaient fondé l'art du chant, et qui avaient reçu de l'empereur Otton Jer une charte avec une couronne d'or. Elle eut ses armoiries. Elle se ramifia en un grand nombre d'écoles, échelonnées de ville en ville. Chaque école avait ses trois présidents, ou marqueurs (Merker), chargés de veiller au maintien des règlements. Elle avait ses réunions privées ou publiques; celles-ci se tenaient dans les églises. Les adhérents avançaient par degrés; on était poète (Dichter), lorsqu'on savait composer une pièce de vers sur l'un des tons inventés par les maîtres; on était maître soi-même, lorsqu'on avait imaginé un ton nouveau. La composition et le chant étaient réglés par une législation minutieuse, la tablature, qui fut définitivement constituée au commencement du xyre siècle, Les fautes commises par les débutants étaient scrupuleusement notées, et ce n'étaient pas seulement des mots détournés de leur sens ou des rimes défectueuses, mais aussi des erreurs de doctrine; car les Meistersänger étaient parfois de grands théologiens; ils savaient dire, par exemple, où Dieu s'était trouvé avant la création du monde, comment il avait pu naître de sa propre créature, comment enfin la vierge Marie avait dû exister avant son fils, c'est-à-dire avant l'origine des choses.

L'art des maîtres chanteurs se perdit de bonne heure dans la minutie littéraire et théologique. De leurs auvres, il n'est rien resté qui mérite seulement l'impression. Les vrais écrivains qui se sont rattachés à eux se sont illustrés en dehors de l'école. Les chants de maître de Hans Sachs, par exemple, constituent la partie morte de ses écrits. Le mérite des maîtres chanteurs est

ailleurs que dans la poésie ; ils ont créé un intérêt supérieur au sein d'une bourgeoisie vouée au travail matériel, et leurs écoles ont été pendant plusieurs siècles des foyers d'instruction et de moralité pour le peuple .

3. – LE CHANT POPULAIRE.

Le chant populaire, ou le lied, dérive de la même source que la poésie des maîtres chanteurs, bien qu'il n'ait pas attendu, pour se produire, la révolution communale du XIe siècle. On peut suivre ses traces jusqu'au temps des premières croisades. Il mêle déjà ses refrains naïfs aux strophes savantes des Minnesinger; mais il est hors de doute que ses commencements datent d'une époque encore plus reculée, où nos renseignements ne peuvent atteindre. La poésie populaire traduit les premiers mouvements de la conscience nationale; elle respire dans les premiers bégaiements de la langue. Du jour où il y a des âmes qui sentent, elle fait entendre ses accents, qui le plus souvent meurent sans laisser d'écho, mais qui, d'autres fois, résonnent d'âge en âge jusqu'au milieu des littératures classiques.

Le XIV° et le xve siècle marquent une des époques les plus florissantes de la poésie populaire. Rien ne fait mieux connaître la société de ce temps que les strophes anonymes où chaque classe exprimait tour à tour ses plaintes ou ses désirs. Les métiers prospéraient dans l'intérieur des villes, mais les campagnes étaient livrées au pillage. En vain le paysan criait au seigneur qui le rançonnait : « C'est moi qui ensemence la terre; j'apporte plus « de bienfaits que toi; ta noblesse serait de courte durée, si je ne « trainais la charrue. » Le seigneur lui répondait : « Il faut que " je me couvre de gloire, car le sang des héros coule dans mes « veines. Je me plais dans la compagnie des dames; elles ont « droit à mes hommages; mais pour que je puisse les servir, il « faut que tu travailles pour moi. » Le paysan aurait bien consenti à nourrir l'oisiveté du seigneur, si du moins il avait pu trouver

1. En 1833, l'école d'Ulm comptait encore quatre maitres chanteurs; ello tint sa dernière séance le 21 octobre de cette année, et se fondit dans une société chorale de la ville. - Voir J. Grimm, Ueber den alldeutschen Meistergesang, Goettingue, 1811. - Un choix de chants de maître a été donné par Bartsch : Meisterlieder der Kolmarer Handschrift, Stuttgart, 1862

chez lui aide et protection; mais le code chevaleresque était changé depuis l'interrègne. Le chevalier ne s'armait plus pour la défense du faible, mais pour accabler l'homme sans armes; il suivait la ligne de conduite que lui trace une chanson du xive siècle :

Si tu veux mener une vie prospère, - jeune gentilhomme, -- tu n'as qu'à suivre mes enseignements. - Monte à cheval! Réponds à l'appel de ton seigneur! -- Tiens-toi sous l'abri des vertes forêts; - et si tu vois approcher le paysan, — attaque-le avec vigueur.

Mets-lui la main au collet, – prends-lui tout ce qu'il possède, -tout ce qui peut réjouir ton cæur. – Enlève-lui les chevaux de sa voiture. -- N'es-tu pas fort et intrépide? --- Serre-lui la gorge, - pour lui tirer son dernier liard 1.

Cette chanson, dont le langage contraste singulièrement avec l'ancienne courtoisie, était sans doute l'œuvre d'un soudard de basse origine, encore plus impitoyable que le chef dont il suivait l'enseigne. Ainsi la poésie retraçait tour à tour la misère du peuple et la cruauté de ses maitres; mais elle était surtout éloquente lorsque, élevant ses regards au-dessus des intérêts particuliers, elle envisageait le sort de la patrie commune. L'Allemagne entière aurait pu s'appliquer alors cette chanson mélancolique qui se répétait dans une de ses plus riches provinces : « ( Thuringe, « tu serais un beau pays, si tu étais gouvernée sagement. Tu nous « donnes le blé, tu nous donnes le vin, et tu pourrais nourrir « facilement un seigneur, quelque petite que tu sois. Mais quand « le vautour perche sur la haie, il est rare que les poussins « deviennent gras. »

La poésie populaire nous a conservé le type du chevalier pillard dans le fameux Eppelin de Geilingen, dont les actions peu

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glorieuses sont esquissées dans une ballade anonyme de la fin du XIVe siècle :

Il y avait un jour un hardi chevalier : -- on le nommait Eppelin de Geilingen.

Il entrait souvent à Nuremberg; — il était l'ennemi juré des habitants de cette ville.

Il s'arrêta un jour devant la demeure d'un forgeron. - « Bon forgeron, » lui dit-il, « sors de la boutique.

- Bon forgeron, écoute-moi : -- il faut que tu mettes quatre fers à « mon cheval.

. Que les fers soient solides et bien appliqués, – et je te donnerai « une belle récompense. » Il porta la main à son gousset, - et en tira une poignée de florins.

Forgeron, » dit-il, « épargne tes remerciements : - ceux qui te « gouvernent me rendront demain ce que je te donne aujourd'hui 1. »

Eppelin de Geilingen aimait à surprendre les marchands attardés qui revenaient de la foire. Mais un jour il tomba lui-même dans une embuscade, et il fut livré aux bourgeois de Nuremberg, qui le pendirent, sans égard pour sa noblesse.

Une variété intéressante de la poésie populaire, et qui a quelque ressemblance avec la ballade, c'est la chanson historique, faite pour perpétuer le souvenir d'un grand événement. Elle a quelquefois l'étendue d'un petit poème, mais la forme est toujours lyrique. La Suisse a créé ce genre de poésie, au milieu de ses luttes pour l'indépendance. Un poète nommé Halbsuter, qui vivait à Lucerne, a décrit la journée de Sempach, où les troupes confédérées vainquirent, en 1386, la chevalerie du duc d'Autriche.

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