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3. — HADLAUB. — LEs PoÈTEs D'ARMoIRIES.

Ulric de Lichtenstein trouva un vrai disciple, un demi-siècle plus tard, dans le poète lyrique Jean Hadlaub. Né à Zurich, et d'origine bourgeoise, Hadlaub consacra sa vie aux louanges d'une dame noble, qui ne voulut jamais l'admettre en sa présence. C'est un poète de décadence, dans toute la force du terme; il ne fait plus qu'aligner des mots. Mais quelques strophes de lui sont intéressantes, parce qu'il y est question du fameux collectionneur de Zurich, Roger Manesse. Bodmer, le premier éditeur des Minnesinger, s'est fondé sur le passage suivant, pour attribuer à Manesse la rédaction du beau manuscrit dont il s'était servi et qui appartenait alors à la Bibliothèque Royale de Paris.

Où trouverait-on, dans tout l'Empire, autant de chansons réunies qu'on en peut voir, soigneusement copiées, dans la seule ville de Zurich ? Aussi la poésie y est-elle florissante. Que d'efforts a coûtés à Roger Manesse la collection de chansons qu'il possède ! Tous les chanteurs devraient se donner rendez-vous dans sa demeure pour chanter ses louanges; car, chez lui, la poésie prend racine et fleurit. Qu'on lui indique encore aujourd'hui quelque œuvre de poète, il n'épargnera rien pour la recueillir.

Son fils, le marguillier, est animé du même zèle; l'art du chant est également redevable à tous deux. Mais, en recueillant les œuvres des poètes, ils s'honorent eux-mêmes. Ils n'ont pas eu besoin de conseil dans leur entreprise; ils n'ont eu qu'à s'inspirer de leur propre cœur et des hautes qualités de leur esprit. Ils n'ont pas voulu que des chansons, toutes consacrées à la louange des dames, périssent 1.

La poésie chevaleresque, avant de s'éteindre, revêtit une dernière forme, celle des Poèmes d'armoiries, si toutefois l'on peut

l. « Wâ vund man sament sô manic liet ?
man vunde ir niet

im künicrîche,
als in Zürich an buochen stât.
« des prüeft man dik dâ meistersanc.
« der Maness ranc
dar nâch endeliche :
des er diu liederbuoch nu hât.
« gein sîm hof mechten nîgen die singaere,
sîn lob hie prüeven und anderswà :
wan sanc hât boun und wurzen dâ,
und wisse er wâ
guot sanc noch waere,
er wurb vil endelich dar nâ.... »

Èditions de L. Ettmüller (Johann Hadloubes Gedichte, Zurich, 1840) et de I. Dartsch (Schweizer Minnesänger, Frauenfeld. 1886).

considérer les auteurs de ces poèmes comme des successeurs de Hartmann d'Aue et de Gotfrit de Strasbourg : c'étaient des chanteurs ambulants, qui, sous prétexte de décrire des armoiries, célébraient les hauts faits des seigneurs dont ils recevaient l'hospitalité. Les plus remarquables d'entre eux furent Pierre Suchen wirt et Hans Rosenblüt. Heureusement que l'un et l'autre ont encore d'autres titres de gloire. Suchenwirt, dans ses pièces didactiques et satiriques, gourmande parfois avec éloquence la corruption de la noblesse et même les vices naissants de la bourgeoisie. Quant à Rosenblüt, il fut l'un des plus anciens écrivains dramatiques de l'Allemagne; il était maître chanteur à Nuremberg, et, comme tel, l'un des représentants d'une école nouvelle qui remplaça celle des Minnesinger,

1. Hugo de Montfort et Oswald de Wolkenstein. – Parmi les derniers disciples de l'école des Minnesinger, deux seigneurs du Tyrol méritent au moins une courte mention : ce sont Hugo do Montfort et Oswald de Wolkenstein. Ils vivaient à la fin du xixe siècle et au commencement du xv°. Ils étaient amis, et leurs poésies offrent beaucoup d'analogie. La versification est négligée; mais l'expression a souvent de la vivacité et de l'éclat. Hugo de Montfort nous apprend que c'est surtout à cheval et en se promenant dans la forêt qu'il composait ses vers. Il sait bien qu'il ne saurait atteindre les vrais Minnesinger. « Mais, » ajoute-t-il, « lo « coucou chante bien après le rossignol : pourquoi ne chanterais-je pas ? » Les deux poètes prennent volontiers le ton populaire, et c'est ce qui leur donne quelquo originalité. – Éditions : Les poésies d'Oswald de Wolkenstein ont été publiées par B ja Weber (Innsbruck, 1847); celles de Hugo de Montfort par K. Bartsch fabingue, 1879).

CHAPITRE IV

RENOUVELLEMENT DE LA POÉSIE LYRIQUE

La poésie se rapproche de la vie réelle; mélange d'éléments lyriques

et didactiques, - 1. Reimar de Zweter; éloge des vertus bourgeoises. Frauenlob; son lai en l'honneur de la Sainte Vierge et ses poésies en l'honneur des dames. Le poète forgeron Regenbogen. – 2. Les maîtres chanteurs. Rapport du Meistergesang et du Minnesang. Les écoles des maitres chanteurs; leur influence sur l'éducation du peuple. – 3. Le chant populaire ou le lied; son ancienneté; son riche épanouissement à la fin du moyen âge; son intérêt pour la connaissance des meurs. La ballade historique; les poètes suisses Halbsuter et Veit Weber.

Tandis que maître Jean Hadlaub, oubliant son origine bourgeoise, se nourrissait d'illusions chevaleresques, quelques-uns de ses contemporains, mieux avisés, chantaient simplement le monde où ils vivaient. Ces poètes, vrais organes d'une société où l'élément bourgeois dominait de plus en plus, opposaient à la fausse chevalerie de leur temps les humbles vertus qui faisaient la prospérité des villes, la fidélité, la concorde, le travail. Ils eurent une heureuse influence : ils ramenèrent le naturel dans la poésie. Ils gardèrent de leurs prédécesseurs l'élégance du style et l'harmonie du vers; mais, pour le fond des sujets, ils ne relèvent que d'eux-mêmes. Ils trouvent dans leur zèle pour le bien public une nouvelle source d'éloquence; mais ils savent aussi orner une simple scène de la vie, et ils ont souvent des grâces familières que n'ont jamais connues les anciens Minnesinger.

1. -- REIMAR DE ZWETER. – FRAUENLOB. - REGENBOGEN.

Reimar de Zweter, appelé aussi Reimar le Jeune, était de naissance noble, mais sa poésie est toute consacrée à l'éloge des

vertus bourgeoises. Il nous apprend, dans une strophe, qu'il était originaire des bords du Rhin, qu'il fut élevé en Autriche, et qu'il passa une partie de sa vie à la cour de Bohême. Il ajoute, faisant allusion au jeu des échecs, qu'en Bohême « il n'a que le roi pour

lui, que cavaliers, tours, fous et paysans, tous lui sont hostiles »). Il retourna dans les pays du Rhin, et mourut vers 12601. Il est probable que c'était la franchise de sa parole qui lui avait fait des ennemis. Il flétrit sans ménagement les vices de la chevalerie, la passion du jeu, l'ivrognerie, la débauche. Il recommande surtout le respect du mariage, comme une des garanties de Tordre public. « Je trouve l'ordre du mariage, » dit-il, « préférable * à tous les autres ordres. Franciscains et bénédictins, moines gris, noirs ou blancs, frères porte-croix ou porte-épée, men

diants ou prêcheurs, ne sont rien auprès de cet ordre-là. L'homme * qui soutient l'ordre du mariage accomplit à la fois la loi du

monde et la loi de Dieu : le reste n'est que mensonge. » Ailleurs il compare la femme au Saint Graal, et il ajoute : « Celui qui veut a conquérir ce nouveau Graal doit être chaste comme l'étaient « les chevaliers de Monsalvat. » Il n'est pas moins sévère pour le clergé que pour la noblesse; il s'élève contre les moines qui portent les armes, contre les papes qui lancent l'anathème. Il est partisan de l'autorité impériale. Une seule chose lui paraît supérieure à toutes les puissances de la terre : la pensée libre. « On * peut réprimer la parole, » dit-il, « mais la pensée ne reconnaît i pas de loi; elle rejette les entraves qu'on veut lui mettre. Il n'y * a ni empereur ni roi qui soit assez puissant pour empêcher of qu'on ne voie et qu'on ne pense. »

Reimar a le ton sentencieux, quoiqu'il garde la forme de la strophe lyrique; il a dans le style quelque chose de la concision de Walther de la Vogelweide. Frauenlob, qui appartient à une époque un peu postérieure, lui ressemble pour le fond des idées, mais il a une langue plus fleurie et même parfois maniérée. Il s'appelait, en réalité, Henri de Meissen, d'après son lieu de naissance. Son surnom, qui peut se traduire par Louange des dames vu par Louange de Notre-Dame, lui fut donné soit à cause de son lai en l'honneur de la Sainte Vierge, soit à cause d'une suite de poésies où il glorifiait les dames bourgeoises. Il prétendait, en effet, qu'une bourgeoise avait autant de droits qu'une châtelaine

1. Voir l'édition des Surüche, de Gustave Roethe. Loipzig, 1887.

au titre de dame (Frau). Voici une des strophes qui justifient sor SUlI'IlOIIl :

O nobles femmes, conservatrices du monde, — mandatrices d Dieu et de la Sainte Vierge, — je vous, célèbre dans mes chants. — Toute vertu est renfermée en vous, — et aucun maitre ne saurai épuiser vos louanges. — Le monde aurait pris fin depuis longtemps, — sans la vertu des femmes : c'est à elles que va mon désir. — Leur vu réjouit l'homme : — que l'homme soit digne d'elles et leur soit recon naissant ! — Une femme est toute-puissante pour diminuer la peine — et pour chasser la tristesse. — En vain la campagne se pare de fleurs — en vain l'oiseau chante sous la feuillée : — je consacre mes louange aux femmes vertueuses. — Heureux l'homme qui en possède une ! — Qu'il la chérisse, et qu'il l'apprécie au fond de son cœur 1 !

Frauenlob mourut à Mayence, en 1318, avec la réputation d'ur grand poète. Une chronique raconte que les femmes vouluren porter son cercueil à la cathédrale, et qu'on fit des libations de vin sur sa tombe, comme aux temps antiques.

Frauenlob eut pendant quelque temps, à Mayence, un riva dans la personne d'un forgeron, nommé Barthel Regenbogen qui l'attaqua même dans ses vers. Cet artisan poète, dont la vie est du reste tout à fait inconnue, avait, comme Frauenlob, une haute idée de son talent, et il n'en éprouva que plus de dépit de ne pas se voir récompensé comme il croyait le mériter. Il menace quelque part les seigneurs et les bourgeois riches dont il briguai le suffrage de retourner à son enclume, qui du moins, dit-il, lu donnait le pain de chaque jour. Regenbogen a une langue ur peu rude, quelquefois obscure. Il a des idées saines, des convic

l. « O reiniu wîp, ûfhaltunge aller welde « gên Gote unt gên der muoter sin, « als hie mit sange ich melde, « si sint der hôhsten saelden schrîn : « kein meister mac ir hôhez lop voldenken. « diu werlt, diu waer vor langer zit vergangen, « cnwaeren niht diu reinen wîp : « nâch in mich sol verlangen. « si vrouwent maneges mannes lîp : « ir werde man, dar an sult ir gedenken. « die vrouwen künnen wenden leit « den mannen, al ir trûren wol verhouwen. « swaz bluomen heide und anger treit, « ich lobe si vür die vogelein den ouwen ; « dâ viir lobe ich der edelen vrouwen minne : « ie wol dem man, der eine hât, « der halt si liep und zart mit wisem sinne ! » — Édition de L. Ettmüller : Heinrichs von Meissen des Frauenlobes Leich Spruche und Lieder, Quedlinburg, 1813.

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