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désormais que les chefs qui les avaient conduits à la conquête de l'Occident.

Parmi les héros de l'invasion, il en est un qui, sans être de race germanique, tient une grande place dans la poésie des Germains : c'est le roi des Huns, Attila. Il avait entraîné à sa suite les tribus éparses depuis les Carpathes jusqu'au Rhin, et les avait poussées sur les provinces qu'abandonnaient les armées romaines. Il s'était créé ainsi une sorte de suzeraineté sur une vaste étendue de terres. Son empire s'écroula le jour de sa mort; mais les Germains lui furent sans doute reconnaissants de l'impulsion qu'il leur avait donnée, car ils l'adoptèrent comme un des fondateurs de leur puissance. Attila fut l'Agamemnon de la nouvelle épopée qui se forma. Un écrivain du xv° siècle, Gaspard Von der Ren, remaniant une ancienne légende, nous le montre entouré de ses vassaux, souverain pacifique du monde entier.« Douze couronnes « royales lui appartenaient; douze vassaux portant écusson royal # le suivaient. Les rois seuls prenaient place à sa table et étaient << servis avec lui. A une autre table étaient assis les princes; après « eux les comtes, et enfin les gentilshommes. Les portes du palais « étaient ouvertes; on ne les fermait jamais. « Mon palais doit être « Ouvert, disait Attila, le bon roi; car, dans le monde entier, je n'ai « pas un ennemi 1. »

Le roi des Huns étend son protectorat sur toutes les terres germaniques; il est invoqué comme arbitre dans toutes les contestations entre parents et alliés; il envoie des secours aux rois dont l'autorité est méconnue. Sur les confins de son empire, et sur un vaste demi-cercle qui s'étend des Alpes à la mer du Nord, s'échelonnent les nations qui ont été illustrées par la légende poétique : les Ostrogoths, dans la Haute-Italie; les Burgondes, sur la Saône et le Rhin supérieur; les Francs, sur le cours moyen et inférieur du Rhin; enfin, à l'extrême limite de l'horizon germanique, les Frisons et les Normands. De même que le palais d'Attila est le rendez-vous des guerriers, de même son nom sert de lien aux traditions d'origine diverse: il représente l'unité dans l'épopée germanique.

Attila, le roi Théodoric, les rois francs et burgondes furent célébrés sans doute dès le temps de l'invasion dans les chants héroïques des Germains. Ces chants se perpétuèrent dans la tradition orale et entrèrent plus tard dans la composition de longs poèmes, qui, transmis eux-mêmes d'âge en âge, reçurent leur forme définitive au xie siècle. Il est impossible, avec les textes qui nous sont parvenus, de suivre pas à pas le développement de la poésie héroïque. Un court fragment, connu sous le nom de Chant de Hildebrant, nous permet toutefois d'entrevoir la forme qu'elle avait revêtue à la fin du Vive siècle 1.

1. La Cour d'Attila (Etsels Hofhaltung), dans le Livre des Héros (Heldenbuch) do Gaspard Von der Ræn. Le recueil de Gaspard Von der Ron est compris on entier dans l'ouvrage qui a été publié sous le même titre par Von der llagen et Primissor, en deux parties (Berlin, 1825); voir la 2e partie.

Le Chant de Hildebrant a été découvert sur la couverture d'un manuscrit qui appartenait autrefois au monastère de Fulda, et qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de Cassel. Lorsqu'il fut publié pour la première fois, en 1729, on le considera comme une partie détachée d'un roman en prose. Les frères Grimm ont montré qu'il était en vers, et s'en sont servis pour déterminer les lois de l'ancienne prosodie des. Germains. Il paraît avoir été écrit sur les limites des deux zones géographiques de l'Allemagne; il participe des deux idiomes, bien que le haut-allemand y domine 2.

1. On me permettra de renvoyer, pour toutes les questions relatives à l'origine et au développement de la poésie épique, au volume intitulé : La Littérature allemande au moyen âge et les Origines de l'Épopée germanique.

2. Éditions. - Die beiden ältesten deutschen Gedichte aus dem VIII. Jahrhundert, in ihrem Metrum dargestellt durch die Brüder Grimm; Cassel, 1812. – Wilhelm Grimm a donné un fac-simile du manuscrit (De Hildebrando, antiquissimi carminis teutonici fragmento, Goettingue, 1830). -- Le meilleur texto se trouve dans : K. Müllenhoff et W. Scherer, Denkmäler deutscher Poesie und Prosa aus dem VIII. bis XII. Jahrhundert, 3e éd., publiée par Steinmeyer, Berlin, 1892.

Versification. - L'ancienne versification allemande repose sur l'accent tonique, c'est-à-dire sur le degré de force avec lequel on prononce les différentes syllabes. La voix se renforce sur une syllabe accentuée ; elle retombe sur une syllabe privée de l'accent. Le nombre des syllabes est indéterminé.

Le vers du Hildebrantslied a quatre accents. Il est coupé par une césure en deux moitiés ayant chacune deux accents. Les deux moitiés du vers sont reliées par l'allitération, c'est-à-dire par le retour des mêmes initiales dans les syllabes accentuées. Cependant, par une latitude donnée au poète, la lettre initiale ne revient que trois fois ; elle peut même ne revenir que deux fois.

Il est difficile de faire comprendre en français le caractère de cette versification. Cependant le vers de Racine : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » produirait un effet semblable, si on le lisait sans tenir compte du nombre des syllabes, en renforçant seulement la voix sur les quatre syllabes qui commencont par la lettre s.

L'ancienne prosodie allemande paraitra naturelle, si l'on songo que, dans toutes les langues, il existe des locutions formées de plusieurs mots qui ont les mêmes initiales et qui expriment des idées analogues. Nous disons en français : « sain et sauf, gros et gras, feu et flamme ». En allemand, ces sortes de locutions al ondent; ce sont des maniéres do parler vives et pittoresques, par lesquelles le peuplo cherche encore aujourd'hui à donner du relief à sa pensée.

Le sujet du Chant de Hildebrant est emprunté à l'histoire légendaire des Goths. Le roi Théodoric (Dietrich) a été dépossédé par Otaker 1; il passe trente ans dans l'exil; enfin il triomphe de ses ennemis par le secours d'Attila. Les guerriers qui lui sont restés fidèles rentrent avec lui dans leur patrie. Ils étaient partis jeunes; ils reviennent blanchis par l'âge. Leurs mères sont mortes, leurs femmes abandonnées; leurs fils ne les connaissent plus. Hildebrant et Hadebrant, le père et le fils, se sont provoqués au combat : ainsi débute le fragment. Au moment où ils s'avancent l'un vers l'autre, Hildebrant, « le plus sage », prend la parole; il demande à Hadebrant quel est son père :

De quelle race es-tu? - Dis-moi un seul des liens, - et je te « nommerai les autres, -- enfant, dans le royaume; - je connais tous - les hommes de la nation. »

Le fils de Hildebrant, - Hadebrant dit :- « Les hommes de mon • pays, – les anciens et les sages, - qui vivaient autrefois, – m'ont • appris -- que mon père s'appelait Hildebrant; — moi, je m'appelle • Hadebrant. — Il émigra un jour vers l'orient, — fuyant la colère « d'Otaker;- il s'en alla avec Théodoric – et un grand nombre de ses * guerriers. — Il laissa dans son pays, - abandonnés dans sa demeure,

- sa jeune femme — et son enfant en bas âge, — dépourvus d'hérie tage, - et il chevaucha vers l'orient.... C'était un vaillant guerrier.... . On le voyait en tête des combattants; – il n'aimait rien tant que la • guerre; – il était connu - de tous les vaillants. - Je ne crois pas

- qu'il soit encore en vie... » Hildebrant dit : « Par le Dieu du ciel – et de la terre, - jamais • encore - tu ne t'es battu -- contre un si proche parent!... »

Alors il óta de son bras -- des anneaux tordus, - fails de monnaie d'or impériale, — que le roi des Huns — lui avait donnés : - « Je te • les offre comme un gage de paix. » Le fils de Hildebrant, --- Hadebrant dit: -- a C'est la lance en main

- qu'on reçoit des dons, --- pointe contre pointe. -- Tu es trop rusé, « - vieux lun; - tu m'allèches par tes paroles, - tu veux me frapper - avec ta lance. - Tu n'as vieilli -- que pour apprendre à mentir. -• Des marins, - qui avaient navigué vers l'occident, — m'ont dit • qu'il avait péri dans la bataille; – il est mort Hildebrant, – le fils . de Herebrant. » ,

Le fils de ferebrant, -- Hildebrant dit... : - « Hélas! Dieu tout. « puissant! -- un destin funeste s'accomplit! -- J'ai erré trente ans, • été comme hiver; – j'ai toujours été placé — au premier rang des

1. Le nom d'Otaker rappelle le roi des Hórules, Odoacre, qui disputa pendant quelques années à Théodoric l'empire de l'Italic. Attila, dans l'histoire, n'est pas contemporain de Théodoric; il mourut quarante ans avant la conquête de l'Italie. Mais la poésie héroïque no tient pas compte de la chronologio; elle rapproche les légendes d'après la simple analogie des sujets.

« combattants; – jamais devant aucune ville -- la mort n'a pu m'at

teindre; - et maintenant il faut que mon propre fils – me frappe « avec son glaive, – m'abatte avec sa hache, - ou que je le mette à « mort.... »

Ils combattirent d'abord – avec les lances - aux pointes aiguës, - qui s'enfoncèrent dans les boucliers. - Puis ils s'abordèrent, les forts combattants, - et frappèrent sans relâche – les boucliers blancs, - tant que le bois de tilleul — tomba en morceaux -- sous les coups 1....

Ici le fragment est interrompu. Nous apprenons la suite par Gaspard Von der Ræn. Le vieillard l'emporte sur le jeune homme, l'ancienne génération sur la nouvelle. Hadebrant reconnait, à la vaillance de son adversaire, le chef de sa race 2.

Après le Chant de Hildebrant, écho fidèle du vieil esprit germanique, nous perdons de vue la poésie héroïque pendant un espace de plusieurs siècles. Nous la retrouverons au temps des Hohenstaufen, se déployant en de longs poèmes, mais profondément modifiée par l'influence du christianisme et de la chevalerie 3.

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A défaut des monuments primitifs de la poésie héroïque, une imilation latine vient remplir en partie l'immense lacune qui sépare le Chant de Hildebrant du poème des Nibelungen. L'n moine de Saint-Gall, nommé Eckhart, versisia au xe siècle la légende épique de Walther d'Aquitaine". Il prit Virgile pour modèle; mais il n'a rien de l'élégance harmonieuse du chantre de Mantoue. Il se rend bien compte lui-même des imperfections de son style; il s'excuse sur sa jeunesse et son inexpérience; il se compare à une cigale qui quitte pour la première fois son nid pour faire entendre sa voix rauque?. Ses hexamètres, régulièrement coupés à la fin, rappellent la cadence monotone de l'ancienne prosodie germanique. Évidemment, le moine de Saint-Gall avait devant lui un poème en langue vulgaire. Il est même probable que son éducation l'avait préparé à comprendre le genre de poésie dont il s'est fait l'interprète; la manière dont il reproduit certains épisodes permet de supposer qu'avant d'entrer au couvent il avait été

1. C'était Eckhart, premier du nom. Eckhart IV, qui remania le poème dans la première moitié du XIe siècle, le cite comme l'auteur primitif. Un prologue, placó en tête de deux manuscrits, attribue au contraire le Waltharius au moine Géralde. - Éditions de J. Grimm et Schmeller (Lateinische Gedichte des X. und X1. Jahrhunderts, Goettingue, 1838), de J.-F. Neigebaur (Munich, 1853) et de R. Peiper (Berlin, 1873). - Texte avec traduction allemande et commentaire, par J. V. Scheffel et A. Holder: Stuttgart, 1874. - Sur l'ensemble de la légende de Walther d'Aquitaine, voir la préface de Grimm, et l'Histoire d'Attila d'Amédée Thierry (4° partie).

a Hæc quicumquo legis, stridenti ignosce cicadæ :
« Raucellam nec adhuc vocem perpende, sed ævum,
« Utpote quæ nidis necdum petit alta relictis. »

(Waltharius, v. 1473-75.)

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