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peu de développement intellectuel et la précipitation du législateur. Il ne combine rien, il est sous l'empire d'une nécessité pressante; il prend pour ainsi dire sur le fait chaque action, chaque cas de vol, de violence, pour leur infliger sur-lechamp une peine. Grossier lui-même, il est aux prises avec des hommes grossiers, et ne sait rien de plus que porter un nouvel article de loi partout où se commet un délit tant soit peu différent de ceux qu'il avait déjà atteints.

II. Des délits , passons aux peines , et voyons quel est, sous ce nouveau rapport, le caractère de la loi salique.

Au premier coup d'oeil, nous serons frappés de sa douceur. Cette législation qui, en matière de délits, révèle des moeurs si violentes, si brutales, ne contient point de peines cruelles ; et non-seulement elle n'est pas cruelle, mais elle semble porter, à la personne et à la liberté des hommes, un singulier respect. Des hommes libres s'entend, car dès qu'il s'agit d'esclaves et même de colons, la cruauté brutale reparaît, la loi abonde en tortures et en supplices; mais pour les hommes libres, Francs et même Romains, elle est d'une extrême modération. Quelques cas seulement de peine de mort; encore peut-on toujours s'en racheter : point de peines corporelles, point d'emprison

nement. L'unique peine écrite, à vrai dire, dans la loi salique, est la composition , wehrgeld, widrigeld, c'est-à-dire une certaine somme que le coupable est tenu de payer à l'offensé ou à sa famille. Au Wehrgeld se joint, dans un assez grand nombre de cas, ce que les lois germaines appellent le Fred, somme payée au roi ou au magistrat, en réparation de la violation de la paix publique. A cela se réduit le systèrne pénal de la loi.

La composition, Messieurs, est le premier pas de la législation criminelle hors du régime de la vengeance personnelle. Le droit caché sous cette peine, le droit qui subsiste au fond de la loi salique et de toutes les lois barbares, c'est le droit de chaque homme de se faire justice à soi-même, de se venger par la force; c'est la guerre entre l'offenseur et l'offensé. La composition est une tentative pour substituer un régime légal à la guerre; c'est la faculté donnée à l'offenseur de se mettre, en payant une certaine somme, à l'abri de la vengeance de l'offense; elle impose à l'offensé l'obligation de renoncer à l'emploi de la force.

Gardez-vous de croire cependant qu'elle ait

Argent de défense (de wehren, wahren, bewahren), garantie. Voy. Ines Essais sur l'Histoire de France , p. 197.

,De frieden , paix.

eu dès l'origine cet effet; l'offensé a conservé longtemps le droit de choisir entre la composition et la guerre,

de

repousser le wehrgeld et de recourir à la vengeance. Les chroniques et les documens de tout genre ne permettent guères d'en douter. J'incline à penser qu'au VIII siècle la composition était décidément obligatoire, et que le refus de s'en contenter était regardé comme une violence, non comme un droit; mais, à coup sûr, il n'en avait pas toujours été ainsi, et la composition ne fut d'abord qu’un essai assez peu efficace pour mettre fin à la lutte désordonnée des forces individuelles, une sorte d'offre légale de l'offenseur à l'offensi.

On s'en est fait en Allemagne, et surtout dans ces derniers temps, une bien plus haute idée. Des hommes d'une science et d'un esprit rares ont été très-frappés, non-seulement du respect pour la personne et la liberté de l'homme qui paraît dans ce genre de peine, mais de plusieurs autres caractères qu'ils ont cru y reconnaître. Je ne vous arrêterai que sur un seul. Quel est, dès qu'on considère les choses sous un point de vue élevé et moral, quel est le vice radical des législations pénales modernes? Elles frappent , elles punissent sans s'inquiéter de savoir si le coupable accepte ou non la peine, s'il reconnait

son tort, si sa volonté se range ou non à la volonté de la loi; elles agissent uniquement par voie de contrainte; la justice ne prend nul soin d'apparaître, à celui qu'elle atteint, sous d'autres traits

que ceux de la force. La composition a, pour ainsi dire, une physionomie pénale toute différente; elle suppose, elle entraîne l'aveu du tort par l'offenseur; elle est, de sa part, un acte de liberté; il peut s'y refuser et courir les chances de la vengeance de l'offensé; quand il s'y soumet, il se reconnaît coupable, et offre la réparation du crime. De son côté, l'offensé, en acceptant la composition, se réconcilie avec l'offenseur; il promet solennellement l'oubli, l'abandon de la vengeance : en sorte que la composition a, comme peine, des caractères beaucoup plus moraux que les chatimens de législations plus savantes; elle témoigne un profond sentiment de moralité et de liberté.

Je résume ici, Messieurs, en les ramenant à des termes plus précis, les idées de quelques écrivains allemands modernes, entre autres d'un jeune homme, mort naguères , au grand deuil de la science, M. Rogge, qui les a exposées dans un Essai sur le système judiciaire des Germains , publié à Halle en 1820. A travers beaucoup de vues

ingénieuses, et quelques explications probables de l'ancien état social germanique, il y a, je crois, dans ce système, une méprise générale et un grand défaut d'intelligence de l'homme et de la société barbare. iar

La source de l'erreur est, si je ne m'abuse, dans l'idée très-fausse qu'on s'est souvent formée de la liberté qui semble exister dans le premier age des peuples. Nul doute, qu'à cette époque, la liberté des individus ne soit grande; en effet. D'une part, il n'existe, entre les hommes, que des inégalités peu variées et peu puissantes ; celles qui dérivent de la richesse, de l'ancienneté de la race et d'une multitude de causes complexes, n'ont pu encore se développer, ou ne produisent que des effets très-passagers. D'autre part, il n'y a point non plus, ou presque point de puissance publique capable de contenir ou de réprimer les volontés individuelles. Les hommes ne sont donc fortement gouvernés ni par d'autres hommes ni par la société; leur liberté est réelle; chacun fait à peu près ce qu'il veut, selon sa force, à ses risques et périls. Je dis selon sa force; cette co-existence des libertés individuelles n'est en effet à cette époque que la lutte des forces; c'est-àdire la guerre entre les individus et les familles, la guerre continuelle,scapricieuse, violente, barbare, comme les hommes qui se la font.

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