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qu'il sût s'approprier ses idées et en tirer bon parti, il ne s'inquiétait guères de la continuer, ni de la remplacer : changer les moeurs, gouverner la vie, telle était la pensée dominante de ses chefs.

De plus, malgré la liberté d'esprit qui régnait en fait, au Ve siècle, dans la société religieuse, le principe de la liberté n'y était point en progrès; c'était au contraire le principe de l'autorité, de la domination officielle des intelligences, par une règle générale et fixe, qui tendait à prévaloir. Encore réelle et forte, la liberté intellectuelle était pourtant en décadence: l'avenirappartenait à l'autorité. Le fait est évident, les écrits du temps le prouvent à chaque page. Tel était, d'ailleurs, le résultat presque nécessaire de la nature de la réforme chrétienne : plus morale que scientifique , elle se proposait surtout d'établir une loi, de régir les volontés; c'était donc surtout d'autorité qu'elle avait besoin; l'autorité, dans un pareil état de moeurs, était son plus sûr , son plus efficace

moyen. Or, Messieurs, ce que l'invasion des barbares et la chute de l'empire romain arrêtèrent surtout, détruisirent même, ce fut le mouvement intellectuel; ce qui restait de science, de philosophie, de liberté d'esprit au Ve siècle, disparut sous leurs coups. Mais le mouvement moral, la ré

forme pratique du christianisme, et l'établissement officiel de son autorité sur les peuples, n'en furent point frappés; peut-être même y gagnèrent-ils au lieu d'y perdre; c'est du moins, je crois, ce que l'histoire de notre civilisation, à mesure que nous avancerons dans son cours, nous permettra de conjecturer.

L'invasion des barbares ne tua donc point ce qui avait vie; au fond , l'activité et la liberté intellectuelles étaient en décadence; tout porte à croire qu'elles se seraient arrêtées d'elles-mêmes ; les barbares les arrêtèrent plus rudement et plus tôt. C'est là, je crois, tout ce qu'on peut leur imputer.

Nous voici arrivés, Messieurs, dans les limites du moins où nous devons nous renfermer', au terme du tableau de la société romaine en Gaule, , au moment où elle est tombée : nous la connaissons, sinon complètement, du moins sous ses traits essentiels. Pour nous bien préparer à comprendre la société qui lui succéda, nous avons maintenant à étudier l'élément nouveau qui vint s'y mêler, les barbares. Leur état avant l'invasion, avant qu'ils fussent venus bouleverser la société romaine, et changer eux-mêmes sous son influence, tel sera l'objet de notre prochaine réunion.

SEPTIÈME LEÇON.

Objet de la leçon. - De l'élément germanique dans la

civilisation moderne. Des monumens de l'ancien état social des Germains. 1° Des historiens romains et grecs; 2° des lois barbares; 3° des traditions nationales. - Ils se rapportent à des époques fort diverses. - On les a souvent employés pêle-inêle. — Erreur qui en résulte. - De l'ouvrage de Tacite sur les moeurs des Germains. — Des opinions des écrivains allemands modernes sur l'ancienne société germanique.- Quel genre de vie y prévalait, la vie errante ou vie sédentaire ?

- Des institutions. De l'état moral. — Comparaison entre l'état des tribus germaines et celui d'autres peuplades. — Fausseté de la plupart des tableaux de la vie barbare.—Principaux caractères de la véritable influence des Germains sur la civilisation moderne.

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Nous abordons successivement les diverses sources de notre civilisation. Nous avons déjà étudié, d'une part, ce qu'on peut appeler l'élé

7. Hist. MOD., 1829.

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ment romain, la société civile romaine; de l'autre, l'élément chrétien, la société religieuse. Considérons aujourd'hui l'élément barbare, la société germanique.

Les opinions sont fort diverses sur l'importance de cet élément, sur le rôle et la part des Germains dans la civilisation moderne; les préjugés de nation, de situation, de classe, ont modifié l'idée que chacun s'en est faite. Les historiens allemands, les publicistes féodaux, M. de Boulainvilliers, par exemple, ont, en général, attribué aux barbares une influence très-étendue: les publicistes bourgeois, comme l'abbé Dubos, l'ont, au contraire, fort réduite, pour faire à la société romaine une bien plus large part; au dire des ecclésiastiques, c'est à l'Église que la civilisation moderne est le plus redevable. Quelquefois les doctrines politiques ont seules déterminé l'opinion de l'écrivain : l'abbé de Mably, tout dévoué qu'il est à la cause populaire, et malgré son antipathie pour le régime féodal, insiste fortement sur les origines germaniques,

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voir plus d'institutions et de principes de liberté que partout ailleurs. Je n'ai garde , Messieurs, de traiter aujourd'hui cette question; nous la traiterons, elle se résoudra à mesure que nous avancerons dans l'histoire de

parce qu'il croit

la civilisation francaise : nous verrons, d'époque en époque, quel rôle y a joué chacun de ses élémens primitifs, ce que chacun a apporté et recu dans leur combinaison. Je me bornerai à énoncer d'avance les deux résultats auxquels nous conduira, je crois, cette étude; le premier, qu'on a fait, en général, la part de l’élément barbare, dans la civilisation moderne, beaucoup trop grande; le second, qu'on ne lui a pas fait sa part veritable : on a attribué aux Germains, à leurs institutions, à leurs moeurs, trop d'in fluence sur notre société; on ne leur a pas attribué celle qu'ils ont réellement exercée; nous ne lear devons pas tout ce qu'on réclame en leur nom; nous leur devons ce qui ne semble

pas venir d'eux.

En attendant que ce double résultat sorte, sous nos yeux, du développement progressif des faits, la première condition pour apprécier avec vérité la part de l'élément germanique dans notre civilisation, c'est de bien connaître ce qu'étaient réellement les Germains au moment où elle a commencé, où ils ont eux-nzêmes concouru à sa formation; c'est-à-dire avant leur invasion et leur établissement sur le territoire romain , quand ils habitaient encore la Germanie, dans les III et IY'siècles. Par-là seulement nous pour:

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