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C'était à Sidoine que Mamert Claudien avait dédié son ouvrage.

Il est divisé en trois livres. Le premier est le seul qui soit vraiment philosophique : la question y est examinée en elle-même, indépendamment de tout fait special, de toute autorité, et sous un point de vue purement rationnel. Dans le second, l'auteur invoque à son aide des autorités, d'abord celle des philosophes grecs, ensuite celle des philosophes romains, enfin, les livres sacrés, l'Évangile, saint Paul et les pères de l'Eglise. Le troisième livre a surtout pour objet d'expliquer, dans le système de la spiritualité de l'âme, certains évènemens, certaines traditions de la religion chrétienne , par exemple la resurrection de Lazare, l'existence des anges, l'apparition de l'ange Gabriel à la vierge Marie, et de montrer que , loin de les contredire ou d'en être embarrassé, ce système les admet et en rend compte au moins aussi bien que tout autre.

La classification n'est pas aussi rigoureuse que je viens de le dire; les idées et les argumens sont souvent mêlés; la discussion philosophique reparaît çà et là dans les livres qui n'y sont pas consacrés : cependant, à tout prendre, l'ouvrage ne manque ni de méthode, ni de précision.

J'en vais mettre sous vos yeux le résumé tel

que l'a rédigé Mamert Claudien lui-même, en dix thèses, ou propositions fondamentales, dans · l'avant-dernier chapitre du troisième livre. J'en traduirai ensuite littéralement quelques passages qui vous feront connaître, d'une part à quelle profondeur, et avec quelle force d'esprit, l'auteur avait pénétré dans la question, de l'autre, quelles bisarres et absurdes conceptions pouvaient s’allier, à cette époque, aux idées les plus élevées et les plus justes.

Comme beaucoup des choses que j'ai énoncées dans ce débat, dit Mamert Claudien, sont éparses et pourraient ne pas être retenues facilement, je les veux rapprocher, resserrer, et placer, pour ainsi dire, en un seul point, sous les yeux de l'esprit :

1° Dieu est incorporel; l'âme humaine est l'image de Dieu, car l'homme a été fạit à l'image et ressemblance de Dieu; or un corps ne peut être l'image d'un être incorporel; donc l'âme humaine, qui est l'image de Dieu, est incorporelle.

2° Tout ce qui n'occupe pas un lieu déterminé est incorporel. Or l'âme est la vie du corps, et, dans le corps vivant, chaque partie vit autant que le corps entier. Il y a donc, dans chaque partie du corps, autant de vie que dans le corps entier, et l'âme est cette vie. Ce qui est aussi grand dans la partie que dans le tout, et dans un petit espace que dans un grand, n'occupe point de lieu. Donc l'âme n'occupe point de lieu. Ce qui n'occupe point de lieu n'est pas corporel; donc l'âme n'est pas corporeļle, 6. hist. MOD., 1829.

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3. L'âme raisonne, et la faculté de raisonner est inhérente à la substance de l'âme. Or la raison est incorporelle, et ne tient point de place dans l'espace. Donc l'âme est incorporelle.

La volonté de l'âme est sa substance même, et quand · l'âme veut, elle est toute volonté. Or la volonté n'est pas un corps; donc l'âme n'est pas un corps.

5o De même la inémoire est une capacité qui n'a rien de local; elle ne s'élargit pas pour se souvenir de plus de choses; elle ne se rétrécit pas quand elle se souvient de moins de choses; elle se souvient immatériellement même des choses matérielles. Et quand l'âme se souvient, elle se souvient toute entière; elle est toute souvenir. Or le souvenir n'est pas un corps; donc l'âme n'est pas un corps.

6. Le corps sent l'impression du tact dans la partie où il est touché; l'âme toute entière sent l'impression, non par le corps tout entier, mais par une partie du corps. Une sensation de ce genre n'a rien de local; or ce qui n'a rien de local est incorporel; donc l'âme est incorporelle.

7° Le corps ne s'approche ni ne s'éloigne de Dieu; l'âme s'en approche et s'en éloigne sans changer de place; donc l'âme n'est pas un corps.

8° Le corps se mevt à travers un lieu, d'un lieu à un autre; l'âme n'a point de mouvement semblable; donc l'âme n'est point corps.

go Le corps a longueur, largeur et profondeur; et ce qui n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur, n'est point corps. L'âme n'a rien de pareil; donc elle n'est point corps.

10° Il y a, dans tout corps, la droite, la gauche, le

haut, le bas, le devant, le derrière; il n'y a, dans l'âme, rien de semblable; donc l'âme est incorporelle .

Voici quelques-uns des principaux développemens apportés à l'appui de ces propositions :

1. . Tu dis qu'autre chose est l'âme, autre chose la pensée de l'âme : tu devrais plutôt dire que les choses auxquelles pense l'âme.., ne sont pas l'âme; mais la pensée n'est pas autre chose que l'âme elle-mêine. L'âme, dis-tu, se repose à ce point qu'elle ne pense rien du tout. Cela n'est pas vrai; l'âme peut changer de pensée, mais non pas ne pas penser du tout. Que signifient nos rêves sinon que, même lorsque le corps est fatigué et plongé dans le sommeil, l'âme ne cesse pas de penser? Ce qui te trompe grandement sur l'état de l'âme, c'est que tu crois qu'autre chose est l'âme, autre chose sont ses facultés. Ce que l'âme pense est un accident, mais ce qui pense est la sub stance mêine de l'âme ?.

II. L'âme voit par l'entremise du corps ce qui est corporel, et par elle-même ce qui est incorporel. Sans l'entremise du corps, elle ne voit rien de ce qui est corporel, coloré, étendu; mais elle voit la vérité, et la voit d'une vue immatérielle..... Si, comme tu le prétends, l'âme, corporelle elle-même et enfermée dans un corps extérieur, peut voir par elle-même un objet corporel, rien ne lui est, à coup sûr, plus facile à voir que l'intérieur de ce corps ou elle est enfermée. Eh bien, allons, dispose-toi, mets-toi

1 Liv. 3, ch. 14, p. 201-202. 2 Liv. 1, ch. 24, p. 83.

ou repose

voit

tout entier à l'æuvre; dirige, sur les entrailles et sur toutes les parties de ton corps, cette vue corporelle de l'âme', comme tu l'appelles; dis-nous comment est disposé le cerveau,

la masse du foie, comment tient la rale..... quels sont les détours et la contexture des veines, les origines des nerfs..... Quoi donc ? tu nies que tu sois obligé de répondre sur de telles choses : et pourquoi le nies-tu ? Parce que l'âine ne peut voir directement et par elle-même les choses corporelles. Pourquoi donc ne le peut-elle pas, elle qui n'est jamais sans penser, c'est-àdire sans voir ? Parce que nul ne peut voir, sans l'entremise de la vue corporelle, les objets corporels. Or, l'âme qui

par elle-même certaines choses, mais non les choses corporelles, voit donc d'une vue incorporelle: or, un être incorporel peut seul voir d'une vue incorporelle; donc l'âme est incorporelle !

III. Si l'âme est corps, qu'est-ce donc que l'âme appelle son corps, sinon elle-même ? Ou l'âme est corps , et dans ce cas elle a tort de dire mon corps ; elle devrait bien plutôt dire moi, puisque c'est là elle-même ; ou si l'âme a raison de dire mon corps, comme nous le pensons, elle n'est pas corps.

IV. Ce n'est pas sans raison qu'on dit que la mémoire est commune aux hommes et aux animaux : les cigognes et les hirondelles reviennent à leur nid , les chevaux à leur écurie ; les chiens reconnaissent leur maître. Mais comme

i Liv. 3, ch.9, p. 187–188. , Liv. 1, chap. 16, page 53.

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