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mêmes docteurs, aux mêmes remèdes. Une femme de Bayeux, Hédibie , et au même moment une femme de Cahors, Algasie, rédigent, pour les adresser à saint Jérôme, l'une douze, l'autre onze questions sur des matières philosophiques , religieuses, historiques; elles lui demandent l'explication de certains passages des livres saints; elles veulent savoir de lui quelles son) les conditions de la perfection morale; ou bien quelle conduite on doit tenir dans certames circonstances de la vie. En un mot, elles le consultent comme un directeur spirituel quotidien et familier; et un prêtre, nommé Apodème, part du fond de la Bretagne, chargé de porter ces lettres au fond de la Palestine et d'en rapporter la réponse. La même activité, la même rapidité de circulation régnent dans l'intérieur de la chrétienté gauloise ; saint SulpiceSévère, compagnon et ami de saint Martin de Tours, écrit une Vie du saint encore vivant; en quatre ou cinq ans, de l'an 397 à l'an 402 , elle est partout répandue, dans la Gaule, en Espagne, en Italie; on en vend des copies dans toutes les grandes villes; les évêques se l'envoient avec empressement. Partout où se manifeste uu besoin, une affaire, un embarras religieux, les docteurs travaillent, les prêtres voyagent, les écrits circulent. Et ce n'était pas, Messieurs, une chose facile que cette activité, cette vive et vaste correspondance. Les moyens matériels manquaient; les routes étaient peu nombreuses, périlleuses; il fallait porter bien loin les questions , attendre bien long-temps les réponses; il fallait que le zèle actif, que la patience immobile ne s'épuisassent point; il fallait enfin cette persévérance dans les besoins moraux, qui est de tout temps une vertu rare, et qui peut seule suppléer à l'imperfection des institutions.

Du reste les institutions commençaient à naître et à se régulariser parmi les chrétiens de la Gaule. A la première moitié du Ve siècle appartient la fondation de la plupart des, grands monastères des provinces méridionales. On attribue à saint Castor, évêque d'Apt jusques vers 422 , celui de saint Faustin à Nîmes, et un autre dans son diocèse. Vers le même temps, Cassien fondait à Marseille celui di? saint Victor; saint Honorat et saint Caprais celui de Lérins, le plus célèbre du siècle, dans l'une des îles d'Hières; un peu plus tard naquirent celui de Condat ou saint Claude en Franche-Comté , celui de Grigny dans le diocèse de Vienne , et plusieurs autres de moindre importance. Le caractère primitif de ces monastères gaulois a été tout autre que celui des mo

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nastères orientaux. En Orient , les monastères ont eu surtout pour but l'isolement et la contemplation; les hommes cpii se retiraient dans la Thébaïde voulaient échapper aux plaisirs, aux tentations, à la corruption de la société civile; ils voulaient se livrer seuls, hors de tout commerce social, aux élans de leur imagination et aux rigueurs de leur conscience. Ce ne fut que plus tard qu'ils se rapprochèrent dans les lieux où ils s'étaient d'abord dispersés, et d'anachorètes ou solitaires , devinrent cénobites , Koivcofiiol, vivant en commun. En Occident, et malgré l'imitation de l'Orient, les monastères ont eu une autre origine; ils ont commencé par la vie commune, par le besoin, non de s'isoler, mais de se réunir. La société civile était en proie à toutes sortes de désastres; nationale, provinciale ou municipale, elle se dissolvait de toutes parts; tout centre , tout asile manquait aux hommes qui voulaient discuter, s'exercer, vivre ensemble; ils eu trouvèrent un dans les monastères;la vie monastique n'eut ainsi, en naissant, ni le caractère contemplatif, ni le caractère solitaire; elle fut au contraire très-sociale, très-active; elle alluma un foyer de développement intellectuel; elle servit d'instrument à la fermentation et à la propagation des idées. Les monastères du midi de la Gaule sont les écoles philosophiques du christianisme : c'est là qu'on médite, qu'on discute , qu'on enseigne; c'est de là que partent les idées nouvelles, les hardiesses de l'esprit, les hérésies. Ce fut dans les abbayes de saint Victor et de Lérins que toutes les grandes questions sur le libre arbitre, la prédestination, la grâce, le péché originel, furent le plus vivement agitées, et que les opinions pélagiennes trouvèrent, pendant cinquante ans, le plus d'aliment et d'appui.

Vous le voyez, Messieurs, l'état intellectuel de la société religieuse et celui de la société civile ne sauraient se comparer : d'une part, tout est décadence, langueur, inertie; de l'autre, tout est mouvement, ardeur, ambition , progrès. Quelles sont les causes d'un tel contraste? Il faut savoir d'où provenait, comment s'entretenait, pourquoi s'aggiavait chaque jour, entre les deux sociétés, une différence si éclatante : par là seulement nous parviendrons à bien connaître, à bien comprendre leur état moral.

Il y a , je crois, au fait que je viens de signaler, deux grandes causes: i° la nature même des sujets, des questions, des travaux intellectuels dont s'occupaient les deux sociétés; 2° la liberté très-inégale des esprits dans l'une et dans l'autre.

La littérature civile, si je puis me servir de cette expression, n'offre guère, à cette époque, dans les Gaules, que quatre sortes d'hommes et d'ouvrages : des grammairiens, des rhéteurs, des chroniqueurs et des poètes, poètes non pas en grand, mais en petit, des faiseurs d'épithalames, d'inscriptions, de descriptions, d'idylles, d'églogues. Voilà sur quels sujets s'exerçait alors ce qui restait de l'esprit romain.

La littérature chrétienne est toute autre. Elle abonde en philosophes, en politiques, en orateurs : elle remue les plus grandes questions, les plus pressans intérêts. Je vais mettre sous vos yeux, en ayant toujours soin de me renfermer dans la Gaule, quelques noms propres et quelques titres, le tableau comparé des principaux écrivains et des principaux ouvrages des deux littératures. Vous tirerez vous-mêmes les conséquences.

Je n'ai garde, vous le pensez bien, de prétendre ici à une énumération biographique ou littéraire tant soit peu complète. Je n'indique que les noms et les faits les plus apparens.

Parmi les grammairiens dont la littérature civile est chargée, je nommerai: i° Agrœtius ou Agritius, professeur à Bordeaux, vers Je milieu du IVe siècle, et de qui il nous reste un traité ou fragment de traité sur la propriété et la dif

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