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est naturel qu'Enée , racontant à Didon la mort de Laocoon et de ses enfans , décrive la figure des serpens qui: fendant la mer, vinrent les étouffer. Did-on est disposée à l'entendre ; au lieu que dans le récit de la mort d'Hypolite , ni la situation de Théramène , ni selle de Thésée , ne comportent ces riches détails:

Cependant sur le dos de la plaine liquide
S'élève à gros bouillons une montagne humide.
L'onde approche, se brise, et vomit, à nos yeux,
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
So^i iront large est armé de cornes menacantes; •..•'.
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes,
Indomptable taurea.U , dragon impétueux ,
Sa croupe se recourhe eu 'replis tortueux;
Ses longs mugissemens font trembler le rivage-';' .' ~
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage; L:. ,'.:.'
La terre s'en émeut, l'air en est infesté; ^,,ii- -^'

. Le flot qui l'apporta recule épau-vanté. ..

Ces vers sont très-beaux, mais ils sont déplacés. Si le sentiment, dont Théramène esi saisi, étoit la frayeur , il seroit naturel qu'il.enèûtUobjet présent, et. qu'il le decrivît comme il l'auroit vu; mais peu importe à sa douleur et à celle de Thésée que le front du dragon fût armé.de cornes, et que son corps fût couvert d'écailles. Si Kacme eût, dans ce moment , interrogé la nature , lui qui la connoissoit si bien, j'ose croire qu'après ces deux vers ,

L'onde approche , se brise , içt vomit, à nos yeux, ...
Parmi des flots d'écume , un, monstre furieux., . i

.•• •* . .». ..'...i!

il eût passé rapidement à ceux-ci:

Tout fuit; et, sans s'armer d'un courage inutile,. !.
Dans le temple vojsin chacun cherche un asyle.,:, . . '..
Hypolite , lui seul , etc. »

Tl est dans la nahire que la même chose racontée par différens personnages, se présente sous'des traits différens, soit qu'ils ne l'aient pas vu de même , soit qù'iis'fte se rappellent de ce qu'ils ont vu que ce qui les a vivement frappés , soit que le sentiment qui les domine , ou le dessein qui le» occupe , leur fasse négliger et passer sous silence tout ce qui ne l'intéresse pas. Pour savoir les détails sur lesquels il faut se reposer , ou bien glisser légèrement , il n'y a qu'à examiner la situation ou l'intention de celui qui raconte : sa situation , lorsqu'il se livre aux mouvemens de son ame , et qu'il ne raconte que pour se soulager; son intention, lorsqu'il se propose d'émouvoir l'ame de celui qui l'écoute, et d'en disposer à son gré. Là, tout ce qui l'affecte lui-même; ici,.tput ce qui peut exciter dans l'autre les sentimens qu'il veut lui inspirer, sera placé dans sa narration; tout le reste y sera superflu : la règle est simple ; elle est infaillible.

Que l'intention de celui qui raconte soit d'instruire*, ou seulement d'émouvoir; qu'il réveille des choses cachées, ou qu'il rappelle des choses connues, les détails ne sont pas les mêmes. Le complot d'Egiste et de Clytemnestre , l'arrivée d'Agamemnon , les embûches qu'on lui a dressées, comment il a été surpris et assassiné dans son palais ; Oreste a dû voir tout cela dans le récit que lui a fait Palamède, quand il a voulu l'en instruire ; mais s'il ne s'agit plus que de lui rappeler ce crime connu , pour l'exciter à la vengeance, c'est à grands traits qu'il le lui peindra.

Oreste, C'est ici que le barbare Egiste,

Ce monstre détesté, souillé de tant d'horreurs,

Imm&la votre père à ses noires fureurs.

Là , plus cruelle encor , pleine des Euménides ,

Son épouse sur lui porta ses mains perfides.

C'est ici que, sans force et baigné dans sonsang,

Il fut long-temps traîné le couteau dans le tlanc.

Il en est de même d'un personnage qni, plein de l'objet qui l'intéresse directement, se le rappelle.,.: ou le rappelle à d'autres; il l'effleure , et n'en prend que les traits relatifsà sa situation. Ainsi , dans l'apothéose de Vespasien, Bérénice n'a vu, ne fait voir à Phénice que le triomphe de Titus : .

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
Ces flambeaux, oe bûcher, cette nuit enflammée,
Ces aigles , ces faisceaux, ce peuple , cette arniée ,

Cette foule de rois, ces consuls , ce sénat,
Qui tous de mou amant empruntaient leur éclat,
Cette pourpre, cet or, qui rehaussoient sa gloire,
Et ces lauriers encor, témoins de sa victoire ,
Tous ces yeux qu'on voyoit venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards,
Ce port majestueux , cette douce présence, etc.

Tel est aussi, dans Andromaque, le souvenir de la prise de Troye. .

Songe, songe, Céphise,à cette nuit cruelle,

Qui fut, pour tout un peuple, une nuit éternelle;

l;igure-toi Vyrrhus , les yeux étincelans ,

Entrant à la lueur de nos palais brûlans ,

Sur tous mes fières morts se faisant un passage ,

Et de sang tout couvert échauffant le côruagc.

Songe aux cris des vainqueurs; songe aux cris des mourans,'

X)ans la flamme étouffés, sous le 1er expirans;

Peins-toi, dans ces horreurs, Andromaque éperdue.

Dans ce tahleau, les yeux d'Andromaque ne se détachent point de Pyrrhus; elle ne distingue que lui; 1out le reste est confus et vague : c'est ainsi que tout doit être relatif et subordonné à l'intérêt qui domine dans le moment de la narration.

Comme elle n'est jamais plus tranquille , plus désintéressée que dans la bouche du poète, elle n'est jamais plus libre de se parer des fleurs de la poésie : aussi, dans ce calme des esprits, a-t-elle besoin de plus d'ornemens que lorsqu'elle est passionnée. Or ses ornemens les plus familiers sont les descriptions et les comparaisons.

(M. M.armontel. )

J-je naturel, dans le style., annonce un auteur qui joint au sentiment de la belle nature une grande facilité pour la peindre : c'est ce sentiment qui nous apprend à dire les choses comme chacun s'imagine qu'il les auroit dites; un esprit naturel, dédaignant les transitions éclatantes qui trahissent l'art et quelquefois l'effort, trouve les sciences dans l'ordre des choses; ses idées tiennent l'une à l'autre comme d'elles-mêmes : c'est la dépendance de ses pensées qui en forme la liaison; ce ne sont point des pièces de rapport, l'ouvrage est jeté en fonte : un esprit naturel, ennemi de toute contrainte comme de toute affectation, ressemble à ces personnes qui, avec une démarche aisée, des attitudes nobles, mais simples, des ornemeus destinés à les vêtir, plutôt qu'à les parer, nous plaisent, nous préviennent en leur faveur, et sont d'autant plus sûres de nos suffrages qu'elles ne paroissent pas y prétendre.

Le moyen le plus sûr pour saisir ce ton naturel est de ne faire parade ni d'esprit ni d'érudition.

Un de nos poètes a dit ingénieusement que l'esprit qu'on veut avoir nuit à l'esprit qu'on a, et l'on s'imagine difficilement jusqu'à quel point cette manie de paroitre ingénieux peut nous-rendre ridicules. Dans une oraison funèbre du brave Crillon , prononcée à Avignon il y a environ cent cinquante ans, l'orateur s'écrie : « Je le vois au siège » de la Ferre féru, férir; battu, battre; choqué, choquer, » toujours Crillon. Je le vois à Montmeillan bruyant, bril» lant, brûlant du desir de combattre, toujours Crillon. » Il n'étoit pas seulement fort au pouce droit comme » Pyrrhus, aius en toutes les parties de son corps, fort » en son cœur comme un Léonidas, fort en ses yeux » comme un Haspalicus, fort ea sa prestance comme un » Marius, fort en son bras comme un Scanderberg. »

Il est rare que l'affectation d'esprit et d'érudition soit portée à cet excès; mais, dès qu'elle se laisse apercevoir, elle détruit le naturel. Il est cependant, dans nos écrits comme dans nos gestes, la source des graces qui séduisent et de l'intérêt qui passionne : l'antithèse est de toutes les figures celle «fui lui est la plus opposee. J'avouerai que rien ne contribue plus à l'éclaircissement de deux idées que de faire apercevoir leur affinité ou leur différence, et que le contraste de deux objets, en les rendant plus remarquables, soulage notre attention et rend nos sensations plus distinctes. Mais l'on avouera que l'antithèse, lorsqu'elle est prodiguée , annonce l'effort de l'esprit. Il faut éviter encore plus les jeux de mots, tellement accueillis autrefois qu'ils s'introduisirent jusque dans l'éloquence. Lorsque Pyrrhus dit:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,

l'on ne peut disconvenir que les jeux de mots ne soient incompatibles avec le naturel, qui disparoît dès que l'esprit veut se montrer. Mais c'est peu de ne pas tomber dans ces abus, il faut encore éviter la prétention de donner de l'éclat au style et du saillant aux pensées.

Le coloris de nos nouveaux peintres, disoit Cicéron, est plus brillant que celui des anciens; cependant la séduction que nous cause la fraîcheur de leurs peintures dure peu, et nous préférons à ces tableaux modernes les tableaux antiques. Les sons pleins et graves ont moins de douceur que les demi-tons et les dièses, et cependant ces agrémens de la musique nous fatiguent lorsqu'ils sont prodigués; les parfums les plus spiritueux ne plaisent pas aussi long-temps que ceux qui frappent moins l'odorat; le toucher même se lasse des objets qu'un trop grand poli rend mois et glissans; et le plus voluptueux des sens, le goût, éprouve bientôt de la satiété pour ce qui le flatte trop délicieusement; les liqueurs qui ont beaucoup d'esprits émoussent les fibres du palais. C'est une loi de la nature que ce qui cause beaucoup de plaisir n'en cause pas longtemps. Concluons-en avec l'orateur romain qu'un discours où tout brille, où tout éclate, fait naître plutôt une espèce d'éblouissement qu'une admiration véritable, et qu'un écrivain déplaît souvent par l'effort même qu'il fait pour plaire.

Le naturel est un des caractères distinctifs des écrivains anciens. Dans ce qui nous reste d'Isocrate, on voit un styto

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