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le même titre. Au défaut de la naissance et des richesses j qui ne donnent jamais le mérite, on s'efforça de parvenir par les talens de l'esprit. Dans un gouvernement mixte, où chacun veut être éclairé et a intérêt de l'être, l'art de la parole devient une affaire d'état. Les vieillards , consommés par l'expérience, se faisoient un devoir d'y former leurs enfans, et de leur frayer par ce moyen la route des honneurs. Ils admettaient même à leurs lecons leurs esclaves , comme fit Caton le censeur, afin que, nourris dans des sentimens vertueux, leurs mauvais exemples ne corrompissent point leur famille. Les dames, aussi attentives que leurs maris, se faisoient une occupation sérieuse de perpétuer le vrai goût de l'urbanité , qui distingua toujours les Romains. Dans les Gracchus, on reconnoissoit la fierté de Cornélie et la magnificence des Scipion; dans les filles de Lrehus et les petites filles de Crassus, la politesse et la purete de leurs pères. Vrais enfans de la sagesse, elles soutinrent, par leurs paroles comme par leurs sentimens, l'éclat et la gloire de leurs maisons.

Comme on vit que l'art militaire sans l'étude ne suffisoit pas pour parvenir, ceux des plébéiens que leur naissance et leur pauvreté condamnoient à languir dans les honneurs obscurs d'une légion, se rejetèrent du côté du barreau pour percer la foule et tâcher d'avoir part aux affaires. D'un autre côté, les patriciens, par émulation, s'eftbrçoient de conserver parmi eux un art qui avoit toujours été un des plus puissans moyens d'assurer la prépondérance à leur ordre. C'était peu pour eux que de combattre des barbares; ils vouloient encore soumettre, par le secours de l'éloquence, des cœurs républicains jaloux de leur liberté. Enfin, jamais siècle ne fut si brillant que le dernier de la république romaine, par le nombre d'orateurs célèbres qu'il produisit. Cependant Callidius, César, Hortensius, mais sur-tout Cicéron, ont laissé bien loin derrière eux leurs devanciers et leurs contemporains. Développons avec un peu de détail le caractère de leur éloquence.

Mar us - Callidius brilla par des pensées nobles qu'il savoit revêtir de toute la finesse de l'expression. Rien de plus pur ni de plus -coulant que son langage. La métaphore étoit sa figure favorite, et il savoit l'employer si naturellement qu'il sembloit que tout autre terme auroit été déplacé. Il possédoit au souverain degré l'art d'instruire et de plaire, et n'avoit négligé qne l'art de toucher et d'émouvoir les esprits. Il eut tout lieu de reconnoître son erreur dans une cause qu'il plaida contre Cicéron, je veux dire celle où il accusoit Quintus-Gallius de l'avoir voulu empoisonner. Il développa bien toutes les circonstances de ce crime avec ses graces ordinaires, mais avec une froideur et une indolence qui lui lit perdre sa cause. Cicéron triompha de toute l'élégance de son rival par une réplique impétueuse, qui, comme une grêle subite, abattit toutes ses fleurs.

3ules-César, né pour donner des lois aux maîtres du monde, puisa à l'école de Rhodes, dans les préceptes du célèbre Molon , l'art victorieux d'assujétir les cœurs et les esprits. S'il eut des égaux en ce genre, il n'eut jamais de supérieur : dans sa bouche , les choses tragiques , tristes et sévères, se paroient d'enjouement; et le sérieux du barreau s'embellissoit de tout l'agrément du théâtre, sans cependant affoiblir la gravité de ses matières ni fatiguer par ses plaisanteries. Il possédoit au souverain degré toutes les parties de l'art oratoire. Comme il avoit hérité de ses pères la pureté du langage, et qu'il l'avoit encore perfectionnée par une étude sérieuse, ses termes étoient choisis et placés à propos. Sa voix étoit éclatante et sonore , et ses gestes nobles et grands. Ses discours respiroient le même feu qui l'animoit dans les combats : il joignit à celte force, à cette vivacité, à cette véhémence, tous les ornemens de l'art, et le talent merveilleux de peindre les objets et de les représenter au naturel. Il quitta bientôt une carrière où il ne trouvoit personne qui pût lui disputer le premier rang; et, digne émule de Pompée , il se mit à la tête des légions pour combattre les Barbares. Pompée, qui auroit pu aussi se distinguer dans la carrière de l'éloquence, avoit choisi par goût celle des armes.

Déjà un fantôme de gloire éblouissoit les jeunes patriciens, et leur faisoit négliger l'honneur tranquille qu'on acquiert aa barreau, pour les entraîner sur les pas des Cyrus et des Alexandre. La fureur des conquêtes les a\'oit comme enivrés; ils abandonnoient les affaires civiles pour se livrer aux travaux militaires. C'est ainsi que PubliusCrassus , d'un esprit pénétrant, soutenu par un grand fonds d'érudition, et lié par un commerce de lettres avec Cicéron, renonça aux éloges qu'il avoit déjà mérités par son éloquence , pour se livrer aux périls de la guerre, comme plus conformes à son goût et à son ambition.

Hortensius, à l'âge de dix-neuf ans, plaida sa première cause en présence de l'orateur Crassus et des consulaires qui s'étoient distingués dans le même genre : il enleva leurs suffrages. Avec un génie vif et élevé, il avoit une ardeur infatigable pour le travail; ce qui lui procura une érudition peu commune , qu'une mémoire prodigieuse savoit faire valoir. Les graces de sa déclamation attiroient au barreau les fameux acteurs Ésope et Roscius , pour se former sur le modèle de celui qu'ils regardoient comme leur maître dans les finesses de leur art. Il mit le premier en usage les divisions et les récapitulations. Ses preuves et ses réfutations étoient semées de fleurs, et plus conformes au goût asiatique qu'au style romain. Sa mémoire lui rappeloit sur-le-champ toutes ses idées en ordre et les preuves de ses adversaires. De plus , son extérieur composé, sa voix sonote et agréable, la beauté de son geste et une propreté recherchée , prévenoient tout le monde en sa faveur. Il paroît cependant que la déclamation faisoit comice le fonds de son mérite et son principal talent; car ses écriis ne soutenoient pas à la lecture la haute réputation qu'il s'étoit acquise.

Toutes les plus belles causes lui é toient confiées, et ilamassa des richesses prodigieuses sans aucun scrupule. Insensible aux sentimens de la probité , il se glissoit dans les, testamens , et en soutenoit le faux pour partager les dépouilles du mort. L'esprit de rapine et de somptuosité, vice dominant de ses contemporains, fut sa passion* favorite. Ses maisons de plaisance renfermoient des viviers d'une immense étendue. Au goût de la bonne chère , il joignoit la passion pour les beaux arts. Comme il acqncroit sans honneur, il dépensoit sans mesure. On trouva dix milles muids de vin dans ses caves après sa mort. Il est vrai que ses grands biens furent bientôt dissipés par les débauches de son fils; et ses petits neveux languirent dans une affreuse pauvreté. Auguste*, touché du sort d'une famille dont le chef avoit tant fait d'honneur à l'éloquence romaine , fit donner à Marcus-Hortensius-Hortalus , neveu de cet orateur, dix mille sesterces pour s'établir , et perpétuer la postérité d'un homme si célèbre. Tibère , montant sur le trône , oublia totalement les Hortense ; seulement, pour ne pas déplaire au sénat, il leur distribua une seule fois deux cents sesterces , environ cinq mille gros écus..

Mais l'illustre Hortensia , fille d'Hortensius, fit admirer ses tnlens ; héritière de l'éloquence de son père , elle en sut faire usage dans la fureur des guerres civiles. Les triumvirs, épuisés d'argent et pleins de nouveaux projets, avoieut imposé une taxe exorbitante sur les dames romaines : elles implorèrent en vain la voix des avocats pour plaider leur cause ; aucun ne voulut leur prêter son ministère : la seule Hortensia se chargea de leur defense, et obtint pour elles une remise cqnsidérable. Les triumvirs, touchés de son courage , et enchantés de la beauté de sa harangue, oublièrent leur férocité par admiration pour son éloquence. Hortensius plaida pendant quarante ans, et mourut un peu avant le commencement des guerres civiles entre Pompée et César. Jusqu'à Cicéron personne ne lui avoit disputé le premier rang au barreau; et, quand cenouvel orateur parut, Hortensius mérita toujours le second y avec la réputation d'un des plus beaux déclamateurs de son temps.

La Grèce , soumise à la fortune des Romains , se vantoit encore de forcer ses vainqueurs 'à la reconnoître comme maîtresse de l'éloquence ; mais elle vit transportera Rome ces précieux restes de son ancien lustre, et fut surprise de trouver réunies dans le seul Cicéron toutes les qualités qui avoient immortalisé ses plus fameux orateurs.

Cicéron apporta en naissant les talens les plus propres à prévenir le public, et trouva des hommes tout préparés à les admirer : un génie heureux , une imagination féconda et brillante, une raison solide etlumineuse , des vues nobles et magnifiques , .un amour passionné pour les sciences , et une ardeur incroyable pour la gloire. La fortune seconda ces heureuses dispositions , et lui ouvrit tous les cœurs. Jj'urateur Crassus se chargea de ses études , et cultiva avec soin un génie qui devoit faire la gloire de l'empire romain, et l'admiration de la postérité. Ses compagnons , comme par pressentiment de sa gloire future , le reconduisoient en pompe , au sortir des écoles , jusque chez ses parens, et rendoient par-là un hommage public à sa capacité. Sans se laisser éblouir par ces applaudissemens, qui chatouilloient déjà son cœur si sensible à la gloire , il se prépara, par son travail et son application , à paroître sur un théâtre plus éclatant et plus digne de son ambition.

Comme il étoit seulement d'une famille ancienne et de rang équestre, il passoit pour un homme nouveau , parce que ses ancêtres , contens de leur fortune , avoient négligé de venir à Rome y briguer des honneurs. Pour Cicéron, il visa aux premières charges de la république , et se flatta d'y parvenir par son éloquence : mais il conçut qu'un parfait orateur ne devoit rien ignorer ; aussi s'appliqua-t-il, avec un travail assidu , à l'étude du droit, de la philosophie et de l'histoire. Toutes les sciences étoient de son ressort , et il consultoit sans cesse tork les maîtres de qui il pouvoit apprendre quelque chose d'utile. Enfin , par une fréquente conversation avec les plus habiles orateurs de son temps , et par la lecture assidue des ouvrages de ceux qui avoient fait honneur à Athènes , il se forma un style et un genre d'éloquence qui le placèrent à la tête du barreau , et le rendirent l'oracle de ses concitoyens. On admire en lui la force de Démosthcne , l'abondance de Platon et la douceur d'Isocrate.Ce qu'il a recueilli de ces fameux originaux lui devient propre et comme naturel, ou plutot la fécondité de son divin génie crée des pensées nouvelles, et donne de l'ame à celles des autres.

Le premier adversaire avec lequel il entra en lice fut Hortensius. A l'âge de vingt-sept ans , il plaida contre lui pour Roscius d'Améric, et ce plaidoyer plut infiniment par une foule de pensées brillantes, d'antithèses et d'oppositions. La multitude enchantée admira ce style asiatique , peigné , fardé et peu digne d« la gravité romaine. Cicéron connoissoit bien tous les défauts de ce mauvais goût; il

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