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Toutes les fois que des personnages qui sont en scène, l'un raconte, et les autres écoutent, ceux-ci doivent être disposés à Inattention et au silence, et celui-là doit avoir eu quelques raisons de prendre , pour le récit dans lequel il s'engage, ce lieu , ce moment, ces personnes même. S'il étoit vrai que Cinna rendit compte à Emilie , dans l'appartement d'Auguste, de ce qui vient de se passer dans l'assemblée des conjurés, la personne et le temps seroient convenables , mais le lieu ne le seroit pas. Thératnène raconte à Thésée tout le détail de la mort d'Hypolite: la personne et le lieu sont bien choisis; mais ce n'est point dans le premier accès de la douleur, qu'un père, qui se reproche la mort de son fils, peut entendre la description (du prodige qui l'a causée. Les récits dans lesquels s'enga— gent les héros d'Homère sur le champ de bataille , sont déplacés à tous égards.

Une règle sûre pour éprouver si le récit vient à propos , c'est de se consulter soi - même , de se demander : Si j'étois à la place de celui qui l'écoute , l'écouterois -je de même? le ferois-je à la place de celui qui le fait ? est-ce là tnême , et dans ce même instant, que ma situation , mon caractère , mes sentimens ou mes desseins , me détermineroient à le faire? Cela tient à une qualité de la narration plus essentielle que l'à-propos : c'est de. l'intérêt que je parle.

La narration , purement épique , c'est-à-dire du poète à nous , n'a besoin d'être intéressante que pour nous-mêmes. Qu'elle réunisse , à notre égard , l'agrément et l'utilité , l'objet du poète est rempli; elle peut même se passer 3'mstruire , pourvu qu'elle attache : le plaisir qu'elle peut causer est celui de l'esprit, de l'imagination ou du sentiment.

Plaisir de l'esprit, lorsqu'elle est une source de réflexions ou de lumières : c'est l'intérêt que nous éprouvons à la lecture de Tacite. Il suffit à l'histoire , il ne suffit pas à la poésie; mais il en fait le plus solide prix, et c'est parlà qu'elle plaît aux sages.

Plaisir de l'imagination, lorsqu'on présente aux yeux de l'ame le tableau de la nature : c'est là ce qui distingue la narration du poète de celle de l'historien. Le soin d»

la varier et de l'enrichir fait qu'on y mêle souvent des

descriptions épisodiques; mais l'art de les enlacer dans le tissu de la narration, de les placer dans les repos, do leur donner une juste étendue , de les faire desirer, ou comme délassemens , ou comme détails curieux, cet art, dis-je, n'est pas facile.

Cet attrait même de la nouveauté , ce plaisir de l'imagination , s'il étoit seul, seroit foible et bientôt insipide: l'ame ne sauroit s'attacher à ce qui ne l'éclaire ni ne l'émeut; et du moins si on la laisse froide , ne faut-il pas la laisser vide?

Plaisir du sentiment, lorsqu'une peinture fidelle et touchante exerce en nous cette faculté de l'ame par les vives impressions de la douleur ou de la joie; qu'ellenous émeut, nous attendrit, nous inquiète et nous étonne, nous épouvante , nous afflige et nous console tour-à-tour; enfin, qu'elle nous fait goûter la satisfaction de nous trouver sensibles, le plus délicat de tous les plaisirs.

De ces trois intérêts, le plus vif est évidemment celui-ci. Le sentiment supplée à tout, et rien ne supplée au sentiment : seul, il se suffit à lui-même, et aucune autre beauté ne se soutient s'il ne l'anime. Voyez ces récits qui se perpétuent d'âge en âge , ces traits dont on est si avide dès l'enfance, et qu'on aime à se rappeler encore dans l'âge le plus avancé : ris sont tous pris dans le sentiment. Mais c'est du concours de ces trois moyens de captiver les esprits , que résulte l'attrait invincible de la narration , et la plénitude de l'intérêt. C'est donc sous ces trois points de vue que le poète , avant de s'engager dans ce travail, doit en considérer la matière pour en mieux pressentir l'effet. Il jugera, par la nature du fond , de sa stérilité ou de son abondance; et, glissant sur les endroits qui ne peuvent rien produire , il réservera les forces du génie pour semer en un champ fécond.

Je n'ai considéré jusqu'ici l'intérêt que du poète au. lecteur, et tel qu'il est même dans l'épopée; mais, dans le poème dramatique , il est relatif encore aux personnages qui sont en scène , et c'est par eux qu'il doit commencer. Qu'importe, direz-vous, qu'un autre que moi s'intéresse au récit que j'entends ? Il importe beaucoup, et on va le voir. Je conviens que , si le spectateur est intéressé , l'objet du poète est rempli; mais l'intérêt dépend de l'illusion , et celle-ci de la vraisemblance : or , il n'est pas vraisemblable que deux acteurs, sur la scène , s'occupent, l'un à dire , l'autre à écouter ce qui n'intéresse ni l'un ni l'autre. De plus , l'intérêt du spectateur n'est que celui des personnages; et, selon que ce qu'il entend les aifccte plus ou moins, l'impression réfléchie qu'il en reçoit est plus profonde ou pius légère,

Les faits, contenus dans l'exposition de Rodogune, ne manquent ni d'importance ni de pathétique; mais, des deux personnages qui sont en scène , l'un raconte froidement , l'autre écoute plus froidement encore , et le spectateur s'en ressent.

L'intérêt personnel de celui qui raconte est un besoin de conseil, de secours , de consolation, de soulagement; l'intérêt qui lui vient du dehors est un mouvement d'affection ou de haine pour celui dont la fortune ou la vie est en perd ou comme en suspens. L'intérêt personnel de celui qui écoute est tranquille ou passionné de curiosité ou d'inquiétude ; et l'une et l'autre est d'autant plus vive , que l'événement le touche de plus près; l'intérêt , s'il lui est étranger , vient d'un sentiment de bienveillance ou d'inimitié , de compassion ou d'humanité simple.

Plus la narration est intéressante pour les acteurs, moins elle a besoin de l'être directement pour les spectateurs : je m'explique. Un fait simple, familier , commun , qui vient de se passer sous nos yeux , n'est rien moins qu'intéressant pour nous à entendre raconter; mais si ce récit va porter la joie dans l'ame d'un malheureux qui nous a fait verser des larmes; s'il le tire de l'abîme où nous avons frémi de le voir tomber ; s'iljette la désolation, le désespoir dans l'ame d'une mère, d'un ami, d'un amant i si, par une révolution subite, il change la face des choses, et fait passer le personnage que nous aimons d'une extrémité de fortune à l'autre, il devient très - intéressant , quoiqu'il n'ait rien de merveilleux, rien de curieux en lui-même. Si, au contraire, te narration n'a pas cette influence rapide et puissante sur le sort des personnages; si elle ne doit exciter aucunes de ces secousses, dont l'ébranlement se communique à l'ame des spectateurs, au défaut de cette réaction , elle doit avoir une action directe et relative de l'objet à nous-mêmes. C'est là qu'il faut nous rendre les objets présens par la vivacité des peintures. Enée et Didon, Henri IV et Elizabeth ne sont pas assez émus pour nous émouvoir et nous attendrir; mais le tableau de l'incendie de Troye , et celui du massacre de la Saint-Barthélemy, nous frappent, nous ébranlent directement et sans contre - coup : c'est ainsi qu'agit l'épopée , lorsqu'elle n'est pas dramatique; et alors , pour suppléer à l'action, elle exige les couleurs les plus vives et les plus vraies , les couleurs même de la nature , et sans aucun vernis de l'art.

Plus l'exposé d'un événement tragique est nu , simple et naïf, mieux il fait l'impression de la chose. Toute circonstance qui n'ajoute pas à l'intérêt l'affoiblit ; au lieu que dans les récits tranquilles , et qui n'intéressent que l'imagination , le fond n'est rien , la forme est tout : le travail fait le prix de la matière; alors la poésie se répand en descriptions , en comparaisons , ressources qu'elle dédaigne , lorsqu'elle est vraiment pathétique; car ces vains ornemens blesseroient la décence , autre règle que le poète doit s'imposer en racontant.

Quiddeceat, quidncn, est un point de vue sur lequel il doit avoir sans cesseles yeux attachés. Ce n'est point là ce qu'on vous demande, dit Horace à l'artiste qui prodigue des ornemens étrangers ou superflus. Je lui dis plus : Ce n'est point là ce que vous vous demandez à vous-même. Que faites-vous? C'est le cœur, et non pas les sons que vous devez frapper. Vous voulez nous peindre la nature dans sa touchante simplicité, et vous la chargez d'un voile dont la richesse fait l'épaisseur. ESt-ce avec des vers pompeux et de brillantes images que vous prétendez m'arrachcr des larmes ? Est-ce avec cet éclat de paroles qu'une amante, sur le tombeau de son amant ; une mère , sur le corps froid et livide d'un fils unique et bien-aimé, vous pénètrent et vous déchirent l'ame? Consultez - vous, écoutez la nature , et jetez au feu ces descriptions fleuries qui la glacent au fond de nos cœurs.

Les décences de la narration du poète à nous se bornent à n'y rien mêler d'obscène , de bas, de choquant. Contre cette règle pèche, dans l'Enéide, la fiction puérile et dégoûfante des harpies; et, dans le Paradis perdu, l'allégorie du péché et de la mort. Le nuage qui, dans l'Iliade, couvre Jupiter et Junon sur le mont Ida, est , pour les poètes, une leçon et un modèle de bienséance.

Le-1 décences d'un acteur à l'autre sont dans le rapport de leur rang, de leur situation respective. Un malheureux, qui, pour émouvoir la pitié, fait le récit de ses aventures , est réservé, timide et modeste , ménager du temps qu'on lui donne , et attentif à ne pas en abuser.

Mérope demande à Egiste quel est l'état, le rang , la fortune de ses parens : vous savez quelle est sa réponse.

Si la vertu suffit pour faire la noblesse,

Ceux dont je tiens le jour, Policlète, Sirris,

Ne sont pas des mortels dignes de vos mépris.

Le sort les avilit, mais leur sage constance

Fait respecter en eux l'honorable indigence;

Sous ses rustiques torts, mou père vertueux

l'ait le bien, suit les lois , et ne craint que les dieux.

Ainsi le style , le ton , le caractère de la narration , et tout ce qu'on appelle convenance , est dans le rapport de celui qui raconte , avec celui qui l'écoute. Si Virgile a une tempête à décrire, il est naturel qu'il emploie toutes les couleurs de la poésie à la rendre présente à l'esprit du lecteur. .*

Mais qu'Idoménée, dans la plus cruelle situation où puisse être réduit un père, fasse, à l'un de ses sujets , la confidence de son malheur , il ne s'amusera point à décrire la tempête qu'il a essuyée : son objet n'est pas d'effrayer celui qui l'entend, mais de lui confier sa peine. « Nous )i allions périr, lui dira-t-il, j'invoquai les dieux; et , » pour les appaiser, je jurai d'immoler, en arrivant dans » mes états, le premier homme qui s'offrirait à moi. Piété » cruelle et funeste ! J'arrive ; et le premier objet qui se T1 présente à ma vue, c'est mon fils. » Voilà le langage da la douleur.

Il en est d'un personnage tranquille à peu près comme du poète : le sujet de la narration ne doit pas l'affecter assez pour lui faire négliger les détails : par exemple , il

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