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conception de banalité; on la taxerait volontiers d'invraisemblance ou tout au moins de hardiesse excessive, mais on accorderait volontiers à l'auteur ce postulat pour la simple curiosité de voir comment il le développerait et le traiterait. Hélas! nous avons oublié que l'auteur et Silvestre Paradox sont de la même race et qu'ils ne restent logiques avec eux-mêmes qu'en étant illogiques avec les autres. Le monde mouvant qui les entoure et qu'ils contemplent avec une ardente curiosité ne laisse pas leurs regards et leurs pensées se concentrer longtemps sur un même objet. Ne demandons pas l'impossible et suivons d'un oeil indulgent leurs variations et leurs métempsychoses. Et dans notre désir de juger favorablement un livre original, saisissons une dernière planche de salut. Abandonnons l'idée que Paradox est le roman du songe-creux, de l'inventeur extravagant qui, tous les matins, découvre l'Amérique, voyons-y, curieusement analysé et amoureusement décrit, un type de bohème d'un ordre supérieur : l'homme qui ne peut ou ne veut s'adapter à l'état social. Tour à tour épicurien et stoïcien, plein d'indulgence pour les défauts et les vices d'autrui, cultivant avec délectation ses propres travers, mais d'une dignité et d'une probité à toute épreuve, il se laisse aller aux fluctuations de la vie. Ce n'est pas un monomane, pas même un maniaque ; surtout ce n'est pas un pédant. Il ne cherche pas à dogmatiser, il ne veut ni convaincre ni être convaincu. Il s'amuse comme un enfant à caresser les idées et les abandonne avec indifférence dès qu'elles sont réalisées. Il n'est constant que dans l'inconstance et ce caractère en est comme un autre, et la preuve c'est que son empreinte reste assez nette sur notre esprit.

Mais le bon Paradox n'a pas le monopole de l'inconséquence. Ses amis sont, eux aussi, atteints de cette sorte de mimétisme qui les transforme selon l'impression du moment.

Voici une description du médecin Labarta (à la page 136) : « Un tipo con una calva, que más parecia tonsura de fraile, de edad indefinible, huraño, sombrio y triste. »

Et en voici une autre à la page 28o : « El contraste de lo que leia con su aspecto jovial de hombre satisfecho de la vida, era curioso. » - On pourrait relever dans l'ouvrage d'autres singularités. Disons quelques mots d'une tendance entrevue précédemment et qui s'accuse clairement ici : c'est celle qui consiste à dépasser la mesure, à grossir le trait, à glisser brusquement du comique au bouffon, de la satire à la charge. Lisez le boniment prononcé à Bordeaux par Mister Macbeth, charlatan, hypnotiseur et montreur de phénomènes, et vous vous demanderez si, tout Anglais, tout excentrique et tout ivre qu'il fût, les Bordelais ne lui auraient pas fait comprendre à coups de pommes cuites et de tomates qu'il y a des limites à la plaisanterie. Et les vantardises colossales de Pérez del Corral, et les farces grossières que D. Braulio accepte bénévolement alors qu'un enfant aurait distingué sans peine les fils blancs dont elles étaient cousues, comment les prendre au sérieux ?

Ce qui a fait la fortune des Aventuras, invenlos, y mixtificaciones de D. Silvestre Paradox, c'est moins l'originalité de l'invention, la hardiesse du sujet que la nouveauté du ton, l'étrangeté de la forme, l'attrait d'un tour éminemment personnel. La verve de M. Pio Baroja piqua très vivement la curiosité. Après quelques tâtonnements, la critique fut unanime à l'apparenter à l'humour anglo-saxon. On citait même les auteurs anglais ou américains qui avaient pu lui servir, sinon de modèles, du moins d'inspirateurs. Dans tous les cas on ne voyait pas sans une secrète satisfaction cette tentative individuelle d'affranchissement de l'influence française. Qu'y a-t-il de vrai en tout cela ? Chacun en jugera sans doute d'après ses lectures. S'il est facile de lui trouver un air de famille avec les humoristes d'Outre-Manche et d'OutreAtlantique, il ne serait pas malaisé non plus de montrer en quoi il reste bien de sa race et de son pays ; mais pour le moment il nous faut rejoindre Paradox qui va nous occuper encore de sa capricieuse personnalité.

L'ayant quitté en 19oI à la fin des Aventuras, invenlos y mixtificaciones et le retrouvant en 19o6 au seuil de Paradox, rey, attendons-nous — s'il doit rester semblable à lui-même — à le trouver bien changé. Cette bizarre contradiction se confirme, en effet, dès les premières pages. Dieu sait par quelles transformations il aura passé pendant cette longue période de cinq ans et quelles idées biscornues auront défilé comme des figures cinématographiques sur l'écran de son cerveau ! Toujours est-il qu'il n'est plus l'homme timide, hésitant, plein de méfiance envers son œuvre, que nous avons connu. Il n'a plus besoin de l'approbation de personne ; c'est lui qui, maintenant, secoue l'apathie de son ami Avelino enlisé dans les petitesses de la vie de province ; c'est au contraire celui-ci dont quelques traits nous avaient révélé l'humeur bougonne mais dont nous connaissions surtout l'ardeur de néophyte qui ne suit plus qu'à contre-coeur le héros affranchi. Si Paradox est ainsi transfiguré et transporté, c'est qu'il va enfin pouvoir largement satisfaire ses instincts nomades. Il ne s'agit de rien moins que de partir pour le golfe de Guinée avec une expédition organisée par un riche banquier israélite anglais afin d'aller reconnaître, sur la côte des Esclaves, des terrains destinés à une colonie de juifs indigents. D. Silvestre, qui lit tout, en a appris la nouvelle par un journal enveloppant un paquet ; il a sollicité et obtenu son admission, en qualité de géomètre, à bord de la Cornucopia, vapeur frêté pour la circonstance. Les autres passagers sont ou de simples touristes, ou des savants, des administrateurs, des soldats qui étudieront, organiseront, défendront le nouveau territoire. Avelino Diz de la lglesia est inscrit comme inventeur ; la Môme Fromage, une épave du Moulin-Rouge, représentera les beaux-arts ; Hardibras, une sorte d'invalide à la tête de bois, fier comme Artaban, sera ministre de la guerre ; l'estimable cambrioleur D. Pelayo, à qui Paradox n'a pas gardé rancune, sera préposé aux finances. Et, avec eux, il y a un Français, M. Ganereau, républicain et démocrate, pour que M. Pio Baroja puisse dauber sur la république et

REVUE HISPANIQUE. XXIII. IO

la démocratie qu'il a en horreur ; il y a un général sud-américain, pour lui donner l'occasion de ridiculiser les Sud-Américains qu'il n'aime pas, il y a une vieille Anglaise féministe, thème complaisant à de faciles plaisanteries. Survient une tempête; l'équipage, complètement ivre, dort dans l'entrepont. L'interprète Goizueta prend le commandement : Paradox, à la barre, se révèle intrépide nautonnier autant qu'habile pilote. A quelque temps de là, le vrai pilote, suivi des marins, de D. Pelayo et de quelques autres, profite de la nuit pour quitter la Cornucopia sur une chaloupe. Le lendemain, le vapeur s'échoue non loin d'une côte inconnue. Paradox donne, dans le débarquement des passagers et l'utilisation du navire condamné, de telles preuves de capacité et d'énergie qu'il est élevé à la dignité de chef de l'expédition. Malheureusement, celle-ci est faite prisonnière par une tribu de nègres anthropophages et n'échappe à la mort que grâce à un stratagème de l'Anglais Sipson promettant au sorcier Bagu de le faire triompher, à l'aide d'un talisman, des résistances de la belle princesse Mahu. A la suite de divers incidents, les Européens s'enfuient de la ville de Bu-Tata, capitale de l'Uganga et demeure du roi Kiri, et se fortifient dans une ile où ils narguent toutes les attaques. Le roi Kiri, menacé par les Peuhls et les Maures, implore leur aide. Paradox a une idée de génie : en faisant sauter à la dynamite quelques rochers, il transforme une vallée en un lac et par cette défense naturelle qui en ferme le seul accès possible, il rend la ville inexpugnable. Sur ce, les Mandingues, sujets du roi Kiri, pour une raison quelconque, se soulèvent contre lui, le massacrent et viennent prier les blancs de lui désigner un successeur. Par acclamation, mais bien malgré lui, Paradox est élu. Le voilà en mesure d'appliquer au gouvernement de son peuple, des principes directeurs qui, comme bien l'on pense, ne manquent pas d'imprévu. Il admet des écoles, mais sans maîtres ni professeurs : « i Abajo las Universidades, los Institutos, los Conservatorios, las Escuelas especiales, las Academias donde se refugian todas las pedanterías!... Acabemos con los rectores pedantes, con los pedagogos, con los catedráticos, con los decanos, con los auxiliares, con los bedeles. » L'art n’est pas mieux traité: «El arte es una cosa llamada á desaparecer, es un producto de una época bárbara, metafísica y atrasada. » La science est non seulement inutile mais dangereuse, et vive la barbarie «Vivamos la vida libre, sin trabas, sin escuelas, sin leyes, sin maestros, sin pedagogos, sin farsantes. » Les meilleurs agents moralisateurs et civilisateurs sont les innocentes récréations chères aux petites gens. Le bon Paradox confie à l'ingénieur Thonelgeben le grand dessein qu'il a formé. Il va faire construire sur la place de Bu Tata un manège de chevaux de bois. Cela lui semble beaucoup plus urgent que tout le reste, car il a une áme d'enfant et il a lu Verlaine :

Tournez, tournez, bons chevaux de bois.

Mais comme cette pensée l'attendrit, il cède la parole à l'auteur qui, dans un poème en prose plein d'une nostalgique poésie, évoque les rudimentaires et anguleux coursiers de ses premiers ans :

A mí dadme los viejos, los viejos caballos del Tío Vivo.

¡Oh nobles caballos Amables y honrados caballos Os quieren los chicos, las niñeras, los soldados. ¿Quién puede aborreceros si bajo el manto de vuestra fiereza, se esconde vuestro buen corazón ? Allí donde vais reina la alegría. Cuando aparecéis por los pueblos formados en círculo, colgando por una barra del chirriante aparato, todo el mundo sonríe, todo el mundo se regocija. Y sin embargo, vuestro sino es cruel, cruel, porque lo mismo que los hombres corréis, corréis desesperadamente y sin descanso, y lo mismo que los hombres corréis sin objeto y sin fin.....

A mí dadme los viejos, los viejos caballos del Tío Vivo.

Quant à la justice, elle est rendue comme au temps du bon roi saint Louis et d'après les principes de Salomon. C'est l'An

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