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quelques variées et absorbantes qu'elles fussent, n'avaient pas éteint sa curiosité ni assouvi son besoin de vie intense. Et le voici, pendant plusieurs mois, aide-ingénieur, ce qui lui permettra plus tard d'écrire, d'une plume autorisée, maint chapitre de Silvestre Paradox ou de Paradox rey. Enfin il s'intéresse aux choses de la Bourse, se lance dans quelques spéculations et nous donne par là la genèse de César 6 nada.

Ainsi tous ces avatars n'enrichissaient pas matériellement M. Pio Baroja mais lui fournissaient une ample provision de connaissances, de faits, d'observations qu'il devait utiliser plus tard dans les lettres.

Aussi bien, cet esprit d'indépendance, ce perpétuel besoin de changement était vraiment inné en lui. Tout enfant, il ne supportait pas sans révolte la discipline des magisters qui lui enseignaient le rudiment et qui, encore imbus du vieux principe espagnol : la letra con sangre entra y se asienta, avaient parfois la main un peu lourde. Ces années où il fit et renouvela trop souvent connaissance avec la férule ont laissé, dans son âme, un ferment d'aversion et d'horreur qui, au moindre prétexte, excite sa bile et la fait déborder. A personne mieux qu'à lui ne s'appliquent les vers fameux de notre vieux Villon sur ces mauvais enfants qui fuient l'école, mais ne nous attendons pas à ce qu'il ajoute avec le poète :

En écrivant ceste parole,
A peu que le cueur ne me fend.

Le cœur de M. Pio Baroja se fend, au contraire, en songeant à toute cette jeunesse qu'on emprisonne, à toute cette fougue qu'on règlemente, à toute cette imagination qu'on éteint sous prétexte d'instruction. Et à quoi bon tout cela ?

« Casi todos los que han sobresalido en una ciencia 6 en un arte han aprendido su arte ó su ciencia sin maestro. : Usted cree que hubo alguien que le enseñó REVUE HISPANIQUE. XXIII. 8

â Darwin à observar, à Claudio Bernard â experimentar, â Shakespeare à escribir dramas, a Napoleón à ganar batallas ? . »

Autodidacte — du moins en matières littéraires — et adversaire irréductible de tout frein et de toute règle, telle est la physionomie immuable qu'il présentera à nos yeux. Et cette haine du pédagogue est si vivace, M. Pio Baroja saisit avec tant d'intime jouissance l'occasion de l'exhaler, que nous serions presque tentés de la prendre au sérieux. Toute sa sollicitude, toute sa sympathie vont à ces « mauvays enfans » qui, en fait d'école ne fréquentent que l'école buissonnière, et en fait de grammaire ne connaissent que la gramática parda.

Si l'on joint à ce dédain pour ce qu'on est convenu d'appeler les bienfaits de l'instruction, un dédain non moins profond pour toutes les idées de morale traditionnelle, un vif amour pour les voyages à l'aventure, pour les marches capricieuses vers un gîte incertain, pour la vie errante du vagabond et du nomade, on aura, en substance, le type du héros que M. Pio Baroja promène de roman en roman, type aisément reconnaissable sous les travestissements imposés par les différences de milieu social et qui va du dilettante désœuvré à la Barrès ou à la d'Annunzio, comme le D. Fernando de Camino de perfección, à l'apôtre comme le Juan de Aurora Roja ou au sinistre coquin comme le D. Ramiro de El MayoraRgo de LabraR.

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La première œuvre d'un écrivain présente toujours un intérêt particulier : elle est, le plus souvent, spontanée et sincère, elle nous permet de formuler des conjectures vraisemblables sur sa formation intellectuelle et sa filiation littéraire ; les différentes faces de son esprit s'y présentent en pleine lumière ; elle contient parfois en germe toute la lignée des œuvres futures. Ces vérités banales s'appliquent à merveille au livre par lequel M. Baroja débuta comme écrivain et qui, comme nous le savons, passa presque inaperçu. Mais, dira-t-on, est-il bien équitable, pour préjuger de la manière et du talent d'un romancier, de faire état d'un simple recueil de contes sans prétention ? Vidas sombrias pourrait, tout au plus, nous donner quelque lumière sur l'auteur des Idilios vascos ou du Tablado de Arlequin où l'on retrouve, d'ailleurs, purement et simplement reproduites, plusieurs de ses pages les plus caractéristiques. L'objection n'est pas sans force, mais elle ne résiste pas longtemps au plaisir que l'on éprouve à découvrir, dans ces productions en apparence insignifiantes, une signification profonde et à entrevoir, dans leur substance, le fond même de la nature de l'écrivain. Ce fond c'est la sensibilité inquiète, curieuse et douloureuse du satirique qui souffre davantage des misères humaines parce qu'un sens critique inexorable les lui fait mieux pénétrer, c'est l'amertume de l'homme qui, comme le disait Larra, en regardant le soleil, est frappé de ses taches plutôt que de sa lumière. Désarmé devant les injustices du sort comme devant celles des hommes, il ne se contente pas d'en rire avant d'être obligé d'en pleurer. La douleur, toujours digne et contenue, que provoquent chez lui les premières ne va jamais jusqu'aux larmes ; elle se traduit par quelques notes brèves et essentielles qui, pénétrant directement dans l'âme du lecteur, y éveillent d'étranges échos, et ce n'est pas non plus à l'ironie moqueuse, à la risée méprisante, à l'indignation enflammée ou au sarcasme poignant qu'il demande des armes pour combattre les secondes, mais à une sorte d'humour gouailleur ou cruel qui, plutôt que du choc des mots, jaillit de la rencontre inopinée de faits discordants ou de situations inconciliables. Cette tendance à la causticité dont on discerne déjà quelques signes avant-coureurs dans Vidas sombrias, ne trouvera son plein épanouissement que dans Paradox rey, mais la première place appartiendra toujours à cette faculté de sentir profondément et d'exprimer sobrement les quelques joies et les quelques douleurs essentielles de la vie et les pages les plus belles seront celles où s'affirme cette pitié un peu rude mais vraiment humaine, d'autant plus concentrée et d'autant plus vivace, que, par une sorte de pudeur, elle se replie sur elle-même et ne se manifeste qu'en rechignant. Joies et douleurs, sourires et larmes, rayons et ombres, tout cela se suit ou se mêle dans Vidas sombrías et dans Idilios vascos, deux livres qu'on ne peut guère séparer. A côté des noirceurs de Los panaderos, La sombra, Bondad oculta, Hogar triste, etc., nous avons des idylles comme Eliyabide el vagabundo, des petits poèmes en prose gracieux et galants comme Mari Belcha, de frais tableaux de moeurs comme La venla. Mais l'histoire a beau être plaisante, le cadre a beau être riant, un voile de mélancolie l'enveloppe et lui donne une teinte caractéristique. Une autre qualité distinctive de ces récits c'est leur extrême simplicité. Point de ces intrigues compliquées qui tiennent le lecteur en suspens et lui font désirer de connaître le fin mot de l'histoire, mais qu'il rejette définitivement une fois lues comme ces énigmes dont on a trouvé le mot. M. Pio Baroja veut exciter en nous autre chose que de la curiosité, il vise à nous émouvoir et il y arrive par les moyens les plus directs et les plus naturels. Quoi de plus simple que ses sujets ! Un cri qu'on entend sur la mer, un berger qui tombe dans un précipice en essayant d'en retirer une de ses bêtes, un vieux médecin qui passe le soir devant une ferme et qui voit une jeune fille qu'il a reçue dans ses bras à son entrée en ce monde, en voilà assez pour écrire des pages charmantes comme Grilos en el mar, la Sima, Mari Belcha ! Les plus simples et les plus courtes sont les meilleures. Le cadre exigu du conte ou de l'essai convient beaucoup mieux à l'inconstance et à la nonchalance constitutionnelles de M. Pio Baroja, à son impatience de toute contrainte un peu prolongée, que celui de la nouvelle ou du roman. Il faut, en effet, pour soutenir un caractère ou pour combiner une intrigue pendant plusieurs volumes un esprit de suite qui n'est pas son fait. A lui pourrait s'appliquer ce portrait d'Elizabide, le premier en date de ces vagabonds qui lui ressemblent comme des frères et que nous retrouverons à chaque pas désormais :

1. Paradox rey, p. 23o.

« Su inercia y su pereza eran más de pensamiento que de manos ; su alma huia de él muchas veces : le bastaba mirar el agua corriente, contemplar una nube ó una estrella para olvidar el proyecto más importante de su vida, y cuando no lo olvidaba por esto, lo abandonaba por cualquier otra cosa, sin saber por qué muchas veces. »

Ces brusques revirements, cette versatilité presque maladive qui font obstacle à toute psychologie un peu attentive et un peu fouillée des personnages n'attend pas, d'ailleurs, pour se manifester, l'épreuve d'une œuvre soutenue pendant de longs chapitres. Dans le conte : Bondad oculta, n'était le titre qui adoucit notre surprise, nous comprendrions difficilement pourquoi l'insensible, la cruelle, l'impitoyable Julia, la maîtresse du directeur des mines, se sent tout à coup touchée de la grâce au point de se transformer en garde-malade des enfants des mineurs atteints de la variole. Elle a, il est vrai, entendu les réflexions d'une juste dureté que faisait sur son compte le médecin de la Compagnie, mais est-il admissible que le simple souci de l'opinion qu'aura d'elle un inconnu — elle, une femme perdue ! — puisse bouleverser ainsi une âme fermée jusqu'alors à tout sentiment de pitié ou de justice ? Tout autre eût fait pressentir cette foudroyante conversion par un trait de caractère, un indice, un symptôme, une dissonance préparatoire. Rien de tout cela chez M. Pio Baroja et le conte s'achève dans une invraisemblance plus frappante encore. L'amant de Julia, le directeur de la mine, qui nous est apparu, au début, comme le plus féroce des gardechiourme, gagné par la contagion de l'exemple, s'humanise si bien que, ses bontés dégénérant en faiblesse, il est congédié par la Compagnie « y la perdida y el aventurero, regenerados ambos por la piedad, siguieron andando en busca de lo desconocido,

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