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bilité de réaliser une vie intense. » Pourtant, une propension native aurait pu s'expliquer chez lui par des traditions familiales. Son père, Serafin Baroja, ingénieur des mines, avait été un poète de talent en langue basque. Les ascendants paternels de l'auteur tiraient leur origine, en effet, d'une souche euskara : c'étaient les Baroja, Zornoza, Alzate, Eizaguirre et autres porteurs de patronymiques sonnant, comme il dit, la vieille ferraille. Les ascendants maternels, basques également dans la ligne féminine, avaient, du côté des mâles, des noms plus doux et plus « acaramelados », et étaient venus de la plantureuse Lombardie. Et voilà comment M. Pio Baroja déclare être un mélange de race barbare et de race raffinée. Disons, sans l'ombre de mauvaise intention — n'est pas barbare qui veut - que cette légère infusion de gentil sangue latino n'a guère adouci l'âpre sève qui circule impétueusement sous la rude écorce du montagnard guipuzcoan. Il conviendra donc de ne pas perdre de vue, pour le comprendre et le juger, l'influence ethnique. Dans ses romans basques, le rare privilège de la connaissance d'une langue particulièrement malaisée devait lui permettre de pénétrer au plus profond de cette race mystérieuse, mais, d'une façon plus générale, c'est en songeant à ses origines que nous pourrons nous expliquer le pessimisme de l'homme du Nord, cette gravité laconique, ce sentiment de la nature, cet amour des arbres si rare chez les Espagnols du Centre ou du Midi et par-dessus tout cet individualisme outrancier qui fait de lui, libertaire et presque anarchiste, le plus intransigeant des aristocrates et le partisan résolu du bon tyran. La biographie d'un écrivain vivant est forcément incomplète et banale. Nous ne savons de lui que ce qu'il veut bien nous en apprendre et en saurions-nous davantage que la plus élémentaire discrétion nous obligerait à nous taire. Fussions-nous ses familiers, il serait malséant d'ouvrir au public la porte de son jardin secret, de rechercher, dans ses crises intimes, les causes profondes de ses enthousiasmes et de ses défaillances. C'est pourquoi il est dif

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ficile de s'étendre beaucoup sur la vie de notre auteur auquel, s'il faut l'en croire, il n'est jamais rien arrivé d'extraordinaire. Né à Saint-Sébastien en 1872, il vécut successivement dans sa ville natale, à Madrid et à Pampelune. Il étudia la médecine d'abord à Madrid puis à Valence. L'impression que fit sur lui la reine de la huerta dut être délicieuse, à en juger par la vision de terre promise qu'il nous en donne dans ses romans. C'est à Valence ou dans la campagne valencienne que vont chercher un refuge les désabusés comme Paradox et son ami Avelino ou les blasés comme le Fernando du Camino de perfección, mais il faut croire que les Valenciens ne surent pas de même trouver le chemin de son cœur, à voir la sévérité avec laquelle il juge l'homme du levant, le mediterráneo, type qui se présente à maintes reprises dans ses œuvres et dont les traits les plus saillants sont l'amour des beaux gestes et des nobles attitudes uni à la plus odieuse sécheresse de cœur. Ses études médicales terminées, il revint dans les provinces basques et exerça pendant un an et demi à Cestona, petite ville du Guipuzcoa, la rude profession de médecin rural. De son passage à la Faculté et à l'amphithéâtre il garde un goût très vif pour la réalité, une méfiance instinctive de tout ce qui n'est pas expérimentalement démontrable, une pitié éclairée pour les déchéances morales, accompagnement obligé de quelque tare physique, une tendance marquée à étudier de préférence des sujets anormaux et des cas pathologiques, une connaissance précieuse du vocabulaire technique. Les médecins, du reste, abondent dans son œuvre, et, bons ou mauvais, on voit qu'ils sont l'objet d'un intérêt tout professionnel. De son séjour à Cestona et de sa vie active de docteur de campagne qui le mettait en rapports étroits avec une foule de gens, il devait tirer plus tard, comme romancier, le plus grand parti. Le médecin, ce confesseur moderne, comme on l'a appelé, pénètre dans bien des secrets, devine bien des misères, entrevoit bien des sacrifices ou des vilenies impénétrables à l'écrivain. D'autre part, ses longs tête-à-tête avec la nature, lorsqu'il allait, sur les routes, vers de lointaines consultations, contribuaient, sans doute, à éveiller chez lui ce sens du paysage qui est une de ses qualités les moins discutables. Mais cette carrière, toute respectable qu'elle soit ou peut-être justement par ce qu'elle a de respectable, de bourgeois, ne pouvait contenter longtemps la mobilité naturelle, l'indépendance de caractère de M. Pio Baroja, ses aspirations impérieuses à une vie plus large et moins réglée, et c'est ainsi qu'il nous apprend qu'il fut, tour à tour ou simultanément, boulanger, journaliste et reporter. Mit-il lui-même la main à la pâte ? Il est permis d'en douter. Cependant l'exercice d'un art mécanique, à quelque titre que ce soit — fait assez rare chez un écrivain, surtout en Espagne — lui ouvrait une vaste perspective sur le monde des travailleurs. Il n'eut garde d'en détourner les yeux : de là ces types d'ouvriers pris sur le vif qui animent de leurs grossièretés mais aussi de leur généreux entrain mainte page de La lucha por la vida. De là cette haine farouche que M. Pio Baroja a vouée au socialisme dont il a eu peut-être à souffrir comme patron, en même temps qu'il réprouvait, comme individualiste, cette doctrine barbare qui détruit toute personnalité, convertissant les hommes en un vague troupeau où chacun, même le plus fort, même le plus beau, n'est plus qu'un numéro. En passant du fournil au bureau de rédaction, il s'acheminait, dans une dernière étape, vers la littérature. J'ignore si l'étape fut longue, mais je serais presque tenté de dire, malgré l'imposante masse des volumes publiés, qu'elle n'est pas encore achevée. A bien des égards, le journaliste, chez lui, reparaît sous le romancier. Telle de ses œuvres, La dama errante, par exemple, n'est qu'un pur reportage. Dans toutes, on remarque une préoccupation constante de l'actualité. Toutes, et en particulier les dernières, sont écrites dans un style proprement télégraphique comme si elles émanaient, non d'un écrivain assis à sa table de travail, mais d'un correspondant sans autre souci que celui de l'exactitude et de la rapidité de ses informations. Quoi qu'il en soit, ces professions, successives ou simultanées,

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