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études sacrées sans recourir à ses livres. Elle offrait les modèles, elle donnait les inspirations. Saint Ambroise les a acceptées. Qu'est-ce en effet que son Hexaèmêron, sinon une imitation de Saint Basile. Ces six sermons enchaînés l'un à l'autre, expliquant l'œuvre des six jours, sont, à la façon del'évêque grec, un commentaire des premiers chapitres de la Genèse. L'évêque de Milan et celui de Césarée passent en revue la création entière pour « en tirer une série d'applications morales ». En composant son ouvrage Saint Ambroise a eu celui de Saint Basile sous les yeux. En effet, sans le nommer, il le désigne clairement ('), il le contredit dans ces textes. C'est un effet de la diversité des deux esprits. «« L'imagination d'Ambroise est moins riche que celle de Basile, mais son jugement est plus sévère. Il rectifie sur certains points, avec une critique scrupuleuse, les assertions de science douteuse et les conclusions hâtives trop fréquentes chez Basile. Moins de grâce littéraire, et aussi moins de familiarité avec l'assistance; moins de souvenirs des poètes, moins d'allusions aux événements du jour: quelque chose de plus soutenu qui tient l'auditoire à distance...» C'est-à-dire que l'hellénisme conserve encore, même dans ce demi-déclin de sa grâce et de sa force, son vrai caractère de facilité, de jeunesse et d'improvisation libre.

On retrouve un peu de cet esprit aisé et pour ainsi dire joyeux, dans un traité sur le Saint-Esprit qu'Ambroise offrit à G-ratien. Il avait mis deux années entières à le composer. C'était une suite de textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, accompagnés de commentaires dans lesquels on reconnaît sans peine l'inspiration des ouvrages précédemment écrits sur le même sujet par Athanase et Basile. L'austérité du génie romain y est tempérée par les images riantes que l'esprit

(») S. Ambr. Hexaéméron ta. 4; IV.7; V. 18. Op. 1.1.

des pères de l'église grecque a répandues à profusion dans ses compositions. Il y a cette abondance de comparaisons, defigures, de métaphores, qu'on verra toujours reparaître sous la plume des écrivains religieux, lorsqu'ils traiteront les mystères de la religion avec les mouvements du style oratoire. Ainsi la personne divine du Saint-Esprit est représentée sous mille formes, sous mille noms différents. Il est la lumière, la vie, la source; il sort de la bouche de Dieu; il est l'onction ou l'eau sainte dont les âmes sont enduites ou arrosées. On croirait lire Saint Basile ou Saint François-de-Sales dans ce passage, où la magnificence orientale semble avoir passé à l'Italie grâce à l'évêque de Milan: « Voyez le Seigneur se dépouillant de ses vêtements et se ceignant les reins d'un linge, versant de l'eau dans une aiguière et lavant les pieds de ses disciples. Cette eau était la rosée céleste... tendons-lui les pieds de nos âmes. (Et nunc ecctendentes pedes animarum nostrarum.) Venez, Seigneur Jésus, dépouillez ces vêtements que vous avez pris pour nous ; soyez nu pour me vêtir de votre miséricorde; ceignez-vous pour nous ceindre aussi d'immortalité... Comme un Dieu, vous envoyez la rosée du ciel... que cette eau vienne donc, ô Seigneur, sur mon âme et sur ma chair, et que, sous l'humidité de cette pluie, les vallées de nos âmes et les champs de nos cœurs reverdissent ('). »

L'Occident n'eut pas de disciple plus fidèle aux enseignements de la Grèce que le saint et éloquent évêque de Milan. Il suit pas à pas Saint Basile. C'est d'après ce modèle qu'il reproduit, en l'allongeant outre mesure, cette scène pathétique : Un pauvre, obligé de vendre un fils pour nourrir le reste de sa famille, hésite dans de cruelles angoisses. Il se dit: Qui vendrai-je le

(») St. Ambr. DeSpiritu Sancio. t. II. p.602-603.

premier? Il va de l'un à l'autre sans pouvoir choisir, il ne sait que résoudre dans son désespoir (').

L'imitation est encore plus sensible dans son discours sur la chute d'une vierge consacrée à Dieu, De Virginitate. Il traduit, il imite un grand nombre de passages empruntés à Saint Basile; il les tire d'un discours prononcé par le Père grec dans des circonstances pareilles. Dans ces endroits il n'y a d'autre différence que celle qui vient naturellement de la diversité des caractères. Là où Saint Basile est insinuant et tendre, Saint Ambroise est amer et violent. L'un dit à la jeune fille, avec de gracieux reproches: « Souviens-toi que tu as fait partie de ces chœurs de vierges pareils à des chœurs d'anges, souviens-toi comment, déposant ton corps, tu vivais ainsi qu'un pur esprit; comment sur la terre tu trouvais des entretiens célestes, rappelle-toi les jours paisibles, les nuits éclairées par les flambeaux, et comment tu te plaisais aux chants des psaumes, des hymnes et des cantiques. » L'autre avec plus d'amertume: « Comment, au sein de ton crime et de ta honte, ne te sont-elles pas revenues en mémoire les habitudes de ta première vie? Comment ne t'es-tu pas vue marchant dans l'église, au milieu des vierges tes sœurs ? Le chant et les hymnes ne pénétraient donc pas ton oreille et les vertus des saintes lectures ne rafraîchissaient pas ton âme?... Ton père maudit ses entrailles, ta mère maudit le sein qui t'a conçue ; regarde-toi comme morte et cherche comment tu pourras revivre; couvre-toi d'un vêtement lugubre et macère ton corps. » Il finit enfin ces tristes remontrances par une lamentation non moins lugubre : « Pleurez-moi, montagnes et collines; pleurez-moi, fleuves et ruisseaux, parce quejesuisla fille des larmes...» On sent passer dans cette éloquente invective le souffle âpre et dur de l'Occident, que Saint

(') Ampère. Hist. de la Litt. ac. le XII« siècle, t. 1. p. 393.

Grégoire caractérise si bien « <pu<Tâvteç Tfjfxîv è<nrépiév tt xal tpcfù. » La Grèce n'a pu vaincre tout à fait le vieil esprit gaulois Q. Eternelle opposition que l'on verra toujours reparaître jusqu'en Bossuet, jusqu'en Fénelon (2).

Saint Ambroise, qui avait l'âme tendre et forte, avait aussi l'imagination vive, et par là n'en était que plus facilement accessible à l'influence de la Grèce. Il s'y abandonna jusqu'à n'en pas éviter tous les périls. Lecteur assidu d'Origène, il lui emprunta l'usage des allégories si chères à l'Orient et si dangereuses pour l'intégrité du dogme. Saint Jérôme lui reproche en effet l'abus des interprétations morales ou anagogiques, qu'il blâmait chez Origène.

Parle-t-il du paradis terrestre, il ne fait que copier Origène : « Le paradis terrestre est donc une terre fertile, c'est-à-dire l'âme féconde plantée dans Eden, ou la volupté. Adam, c'est l'intelligence, Eve est la sensation et la fontaine qui arrosait le paradis terrestre, qu'est-ce autre chose que Jésus-Christ? (3) »

Dans un autre discours qui a pour titre: Caïn et Abel, fidèle au même système, dit Ampère, non-seulement il marche sur les pas d'Origène et de Saint Basile, mais il va plus loin, il remonte à un homme dont le christianisme est plus que douteux, que le judaïsme et le platonisme peuvent se disputer : il remonte à Philon. Philon, qui a prêté des idées aux gnostiques, a fourni aussi des interprétations allégoriques à plusieurs Pères chrétiens, et divers ouvrages de Saint Ambroise, sont calqués en grande partie sur des ouvrages de Philon (4).

(i) On comprend que Cassiodore, au VIe siècle, ait dit de Saint Ambroise: « Cum gravitate acutus, perviolenta persuasionedulcissimus. — Il est incisif avec gravité, sa persuation est douce et violente. »

(*) Ampère, ibid. p. 406.

(») Ambroise. Op. 1.1, p. 149. * («) Ampère, ibid. t. I, p. 384.

Jusque dans X'Htxaéméron de Saint Ambroise, on retrouve l'infiuence de Philon, car Saint Basile l'avait imité dans la composition de son ouvrage. — Saint Grégoire de Nysse avait également fait un H&caiméron.

C'est un grand et mémorable exemple de l'influence grecque : Saint Ambroise méritait bien l'hommage que lui rendirent les Grecs à leur tour : ils ont écrit dans leur langue une biographie de l'illustre évêque. Elle a été publiée par les Bénédictins dans l'édition qu'ils ont donnée de ses ouvrages (').

VIL

Il semblerait au premier abord que Saint Augustin eût participé plus que personne à l'hellénisme, et que nous dussions trouver en lui un studieux adepte de leur science. En effet, qui a paru plus imprégné que lui de la philosophie de Platon? Qui fait un plus grand cas de cette sagesse profane? Qui porte plus haut l'autorité de cette voix païenne, pour assurer davantage celle des dogmes chrétiens? Saint Augustin, docteur de l'église, voudrait qu'il y eût des jours marqués et des lieux publics, pour y lire, comme dans un sanctuaire, les écrits du disciple de Socrate. Cet enthousiasme donnerait lieu de croire que l'éloquent père de l'église a vu, face à face, la splendeur du verbe de Platon, qu'il l'a considérée sans intermédiaire, sans nuage. Lorsqu'il parle de la philosophie grecque, il se prévaut de ses fautes ou de ses erreurs avec tant de fierté, qu'on pourrait le croire maître absolu de l'idiome qui en donne la clef, en explique les principes. Cependant, quand on considère qu'il fait de Platon un disciple de Jérémie, on commence à douter, et l'on comprend que, parmi ceux qui ont étudié Saint Augustin, il se soit élevé cette question : Saint Augustin savait-il le grec?

Les Bénédictins l'y croyaient assez versé pour écrire:

P) Ampère. 1.1, p. 378.

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