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foulé, reparaissait au jour avec une poésie nationale. Nulle part la muse populaire n'avait chanté avec plus de vivacité et d'émotion. Des chants de Klephtes, des complaintes de jeunes filles et de vieillards rajeunissaient dans ce coin du monde la poésie lyrique épuisée et flétrie partout ailleurs. On voyait renaître dans la patrie d'Alcée, de Pindare, de Tyrtée, les mêmes conditions d'enthousiasme et d'héroïsme qui avaient enfanté jadis les hymmes que les siècles n'avaient cessé de répéter sans espérer jamais en revoir une floraison nouvelle.

Après la conquête de leur liberté, les Grecs n'ont point laissé s'éteindre parmi eux la poésie. Ils ont eu de nombreux poëtes lyriques ; ils se sont exercés dans tous les genres. A mesure que les années s'écoulaient, la prose a réclamé ses droits. Il s'est formé dans Athènes des grammairiens, des philologues, des critiques, des littérateurs dont l'Europe savante apprécie les ouvrages et connaît bien les noms. Il était naturel que le théâtre eût enfin son tour. Là, tout était à créer. Les peuples de l'Orient n'ayant jamais connu les représentations de la scène, il ne restait en Grèce aucun souvenir de ces belles compositions dont l'ancienne Athènes avait charmé le monde entier. Il fallait donc reconstruire de toutes pièces le théâtre d’Eschyle et de Sophocle. Ces noms glorieux rendaient l'entreprise plus difficile et posaient au début une première question à résoudre.

Quel système devaient suivre les nouveaux auteurs ? Devaient-ils, scrupuleux imitateurs des anciens, retrouver par de laborieux efforts la noble simplicité de leurs ancêtres ? D’illustres aïeux sont parfois un embarras. On se croit forcé de respecter leurs ouvrages ; un peu de timidité superstitieuse se mêle à ce culte pieux, et l'on risque, dans ces dispositions, de manquer la voie de la perfection pour n'avoir pas su marquer la différence des temps. Nous ririons certainement aujourd'hui des fils des Croisés s'ils recommençaient, en faveur du tombeau du Christ, les chevaleresques aventures de leurs pères. Les Grecs modernes ont vu cet écueil ; ils ont craint d'aller s'y briser, et dès l'abord ils y ont mis comme un phare pour éviter les malheurs d'un naufrage. Eschyle et Sophocle ne reviendront plus au monde, parce que des temps semblables à ceux où ils ont vécu n'apporteront plus cette spontanéité, cette heureuse nouveauté mêlée d'enthousiasme, de grandeur morale et de sentiments religieux. Leurs chefs-d'oeuvre, sans cesse médités, apprendront avec quel soin on doit suivre et consulter la nature, avec quel art on doit en surprendre les mouvements ; mais ils ne sauraient donner à ceux qui les imitent et les étudient autre chose que le goût de la beauté parfaite. C'est par là que Racine s'est immortalisé. On ne doit même plus espérer un semblable bonheur.

Les nations modernes qui se sont trop attachées à l'imitation des Grecs, l'Italie et la France, se sont fait un théâtre qui, malgré de belles pièces peu éloignées d'une perfection idéale, ne remue pas les fibres intimes du peuple. C'est un délassement d'érudits et de lettres ; ce n'est pas un spectale national et populaire. L'homme de goût, le connaisseur s'y récrie à tout instant d'admiration sur des idées délicates, sur des tours heureux, des élans pathétiques : la foule n'y trouve pas une image de sa vie, un écho de ses pensées, un type de sa nationalité.

Telles ont été les réflexions de M. Démétrios Bernardakis, quand il a voulu travailler pour le théâtre. Il a cru qu'il devait prendre pour modèles et pour maîtres les Allemands et les Anglais, plutôt que de chercher à refaire l'oeuvre des contemporains de Périclès. Goethe et Shakespeare lui ont paru être tous les deux, même pour des Grecs, les précepteurs les plus sûrs et les guides les meilleurs.

Nous admettons sans peine le point de vue de M. Bernardakis. Le drame moderne se conçoit aujourd'hui avec les proportions démesurées devant lesquelles une tragédie classique semble être un édifice étroit. C'est comme le temple ancien, où la cella faite pour la statue seule du Dieu n'admettait qu'à grand’peine quelques prêtres. La cathédrale du moyen âge, avec sa vaste nef, ses galeries, ses détours et ses arceaux, s'emplissait au contraire d'un peuple remuant, dont la voix faisait vibrer les voûtes de ses rudes accents. Shakespeare répond surtout à cette idée.

Sans souci des anciens et des modèles, avec son indépendance, ses hardiesses, ses témérités, il a traduit son siècle dans ses drames. Il a pris ses spectateurs par les entrailles, parce que, peintre fidèle de son temps, il a donné aux idées, dont chacun de ses contemporains était poursuivi, une expression vibrante et sonore. Je ne dirai pas qu'il travaillait sans conscience de ce qu'il faisait, obéissant à une impulsion intérieure dont il ne se rendait pas compte à lui-même ; mais il voulait plaire, il voulait attirer les spectateurs, remplir son théâtre. Il ne se plaçait pas au-dessus de la foule ; il ne s'adressait pas aux lettrés ; il ne s'écartait pas des sentiers battus. Loin de là. Il était du peuple, et il restait ce qu'il était né. L'histoire, les légendes, des lambeaux d'antiquité tout lui était bon de ce qu'il savait être compris par le peuple. Après son génie, il n'eut pas de plus puissant auxiliaire que son ignorance des anciens. Je n'appelle pas du nom de savoir les lectures qu'il avait faites à l'aventure de Plutarque, de Pétrarque, de quelque romancier français. Tout lui vient de luimême et de ceux qui l'entourent. Il n'est pas dans une autre situation d'esprit que ces tristes auteurs de drames religieux qui, durant deux ou trois cents ans, au moyen âge, remuèrent si vivement les peuples avec l'histoire de la passion et les angoisses de Marie. Seulement, il eut du ciel le don inexplicable du génie qui transforme les plus vils éléments. Né chez un peuple dont les passions avaient été fortement agitées par les horreurs des guerres civiles, il a décrit les malheurs de ce peuple avec une amertume de souffrance dont l'idée, suivant Mme de Staël, pourrait presque passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas. Il a vu toutes les profondeurs de l'âme, il a sondé toutes les obscurités de nos destinées mortelles; il les a éclairées des foudres de son vigoureux génie. C'est par là qu'il est grand, qu'il nous attache, que, malgré de rebutants défauts, il intéresse et il passionne.

Ce n'est pas la forme elle-même de son drame qui fait son mérite. Qu'importe qu'il ait versé dans un seul et même moule tous les événements, toutes les idées bizarres ou sublimes de son cerveau? là n'est point son originalité et l'immortalité de son cuvre. Il est facile d'élargir l'enceinte d'une ville, d'ordonner même à des architectes d'y multiplier les édifices et les monuments; il faudrait commander en même temps au génie d’animer les artistes, de répandre sur eux ces influences secrètes qui font les belles peuvres. J'admire moins dans Shakespeare la variété des incidents dont ses pièces fourmillent que le talent avec lequel chacun d'eux est représenté. Cette variété n'est au fond que de la faiblesse. La multiplicité des ressorts n'est pas la preuve du génie : La nature, selon Leibnitz, a tout fait suivant le principe de la moindre action. Mais là où éclate la véritable supériorité du poëte, c'est dans l'exécution. Dans Roméo et Juliette, ce que j'admire, ce n'est pas d'avoir fait succéder si vite la douleur à la joie, d'avoir employé au cortege funèbre de Juliette les musiciens venus pour les fêtes de la noce; dans Hamlet, la scène des fossoyeurs me touche peu comme mérite d'invention. Shakespeare devait passer par toutes ces scènes, puisque, dans ce que j'appelle son ignorance, il ne savait rien de plus que relater les faits de la vie commune et vulgaire: s'il se relève de cette infirmité, c'est par la subite lumière qu'il répand sur les détails.

J'engagerais les amateurs de cette variété excessive à relire l'un de ces mystères dont je parlais tout à l'heure. Jamais plan ne fut plus largement conçu ; le monde entier y est compris : le ciel, la terre, l'enfer s'ouvrent devant les yeux du spectateur. Le rire s'y mêle aux larmes, le grotesque au sublime ; du boudoir de Madeleine on passe au prétoire de Pilate; ClaqueDent, Babin et Gestas y plaisantent à leur aise ; mais on y chercherait en vain l'intérêt et le drame : il y manque l'exécution d'une main que le génie conduit.

Jene blâme pas M. Bernardakis d'avoir voulu reculer les bornes de son art, s'ils nous rend en scènes heureuses chère et recommandable la liberté qu'il se donne. C'est avec tout le feu de la jeunesse et aussi avec une grande confiance dans son talent qu'il veut voir le poëte dramatique appeler à son aide toutes les beautés de la poésie lyrique, introduire les transports de l'ode au milieu des discussions passionnées du drame, prendre et quitter les vers selon les personnages qui parlent, calquer de si près la vérité et la nature que toutes deux se reconnaissent vaincues et confessent leur défaite.

On le voit sans peine à ce programme étincelant de promesses, la Grèce en est encore aux illusions d'une rénovation littéraire. En 1857, l’écrivain de la préface du drame de Maria Doxa patris recommence les rêves de notre école romantique. C'est une sorte de mani

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