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li cien l'asalent en la forest. » Il fait même prisonnier le comte Bongars et le traîne jusque dans le château où il le présente à son père.

Aucassin à son tour est mis en prison

En une prison l'a mis
En un celier sosterin
Qui fut fait de marbre bis,

tandis que Nicolette recouvre sa liberté.

En passant auprès du souterrain où gémit Aucassin, Nicolette a reconnu sa voix. Elle passe sa tête par une crevasse du mur, elle le console. Elle coupe ensuite une mèche de ses cheveux qu'elle jette dans le cachot. Je passe vingt autres incidents qui ne se rapportent pas à notre poëme. En voici un qui s'y rattache, je pense, d'une manière assez directe:

Nicolette, qui a été transportée à Beaucaire, est reconnue comme fille du roi de Carthage. Son père veut, bientôt après, lui donner pour époux un roi païen. Mais, comme Arétusa, Nicolette reste fidèle à son premier ami. Pour échapper à la cruelle nécessité de manquer à sa foi, elle s'enfuit du palais et va se cacher chez une vieille femme qui demeurait sur le port. « Pour qu'elle ne pût être découverte, la vieille lui teignit la peau avec une certaine herbe qui lui donna l'apparence d'une vraie femme maure. Déguisée en jongleur maure, elle revient à Beaucaire, et, devant Aucassin, elle chante les amours d’Aucassin et de Nicolette, leurs malheurs lorsqu'ils furent séparés et que Nicolette fut transportée à Carthage. » Ce qu'elle n'oublia pas de dire, c'est que le roi de ce pays, qui l'avait reconnue pour sa fille, voulait lui faire épouser un roi païen :

Donner li volent baron
Un roi de païens felon :

Nicolette n'en a soing,
Car elle aime un dansellon
Qui Aucassins avoit non :
Ja ne prendera baron
S'ele n'a son ameor
Que tant désire.

Quand Aucassin apprend que Nicolette vit encore, qu'elle est à Carthage, il couvre de caresses le faux jongleur, il lui offre sa fortune entière, s'il veut s'engager à l'aller chercher et à l'amener à Beaucaire.

On se rappelle sans doute l'entretien du chevalier noir inconnu avec Arétusa dans sa prison : la jeune fille reste fidèle en dépit de tout à son Érotocritos, et celui-ci, touché de tant de constance, se fait enfin reconnaître. 6. De son côté, Nicolette voyant les transports et les larmes d'Aucassin, s'engage à lui rendre sous peu cette femme tant aimée, et, en effet, elle court chez la veuve de son ancien protecteur, de ce vicomte, son parrain, mort depuis quelque temps. 6 La bonne dame la fit baignier et laver et séjorner huit jors tous plains, si prist une herbe qui avait non esclaire, si s'en oinst, si fu aussi bele qu'ele avoit onques esté à nul jor. Si se vesti de rices dras de soie dont la dame avait assés ; si s'assist en la cambre sur une cuente-pointe de drap de soie. »

C'est alors qu'on appelle Aucassin :

Quant or la voit Aucassins
Andex ses bras li tendi,
Doucement le recaulli (l'acceuille)

Dès le lendemain, Aucassin en fit sa femme, à la grande satisfaction de tous ses vassaux.

Dame de Biaucaire en fist.
Puis vesquirent-il mains dis
Et menerent lor delis.

Je ne crois pas m'abuser en reconnaissant de l'analogie entre les deux poëmes, dans les scènes que je viens de rapporter, il n'y a pas de doute sur l’antériorité du poëme français. La ressemblance de ces aventures ne peut être l'effet du hasard.

Du reste, ce trait significatif d'un visage noirci par le suc de certaines herbes, et par là, rendu méconnaissable, se retrouve encore dans les compositions de nos trouvères. Maugis, leneveu négromant de Charlemagne, possède les mêmes secrets, et il en use; il va même jusqu'à changer en un clin d'oeil le pelage d'un cheval et à lui faire une robe nouvelle qui le transforme aux yeux de celui qui le possédait. Maugis s'était instruit à Tolède, célèbre école de magie, c'était là qu'il avait appris à connaître le suc puissant des plantes.

Dans le roman du comte de Poitiers, publié pour la première fois, d'après le manuscrit de l'arsenal par Francisque Michel, en 1831, le comte de Poitiers, qui a intérêt à se déguiser, prend l'habillement d'un pélerin qui le lui cède et celui-ci lui barbouille le visage afin qu'il ne soit pas reconnu

Plus noirs est d'airement bouli C'est-à-dire qu'il devient plus noir que l'encre, airement étant le mot latin atramentum comme dans ce vers du trésor de Pierre de Corbiac :

Humoroza, freia, negra con airamenz (1). Ainsi déguisé, le comte arrive à Poitiers, il entre chez le duc qui était à table; nul ne le reconnaît, il n'est pas mal accueilli, il s'assied devant un grand feu de charbon, et personne ne se doute de ce qu'il est (?).

(1) J. des Sav. p. 379, juillet 1831.

(2) Dans les Mille et une nuits, il y a aussi un changement de couleur dans le conte de Simbad, le marin.

Remarquons, en terminant, que c'est une vieille femme qui, dans Aucassin, comme dans l'Érotocritos, fournit aux deux personnages les moyens de se déguiser sous la couleur des Maures.

Reste la langue de ce poëme.

Aux plus beaux temps de l'hellénisme, la Crête parlait le dialecte dorien.

C'est le témoignage des grammairiens. Oi Kpñtes Awpiels èxadoūvto (1). Ce dialecte en usage dans tant de pays, avait des nuances variées. Celles qu'il affectait dans la Crète n'ont pas échappé aux philologues () : Hesychius relève des expressions qui ne sont employées que par les habitants de cette île ; axaxalais désigne la fleur du Narcisse, auxxis remplace chez eux άπαξ, ανάφεια s'emploie pour une boisson chaude, èúgów pour ãów, égove pour émouci, Oíos pour 0ɛós. S'ils appelaient Diane, βριτόμαρτις, c'est que μάρτις designait chez eux une jeune fille; poptós avait le sens de βροτός. Πήριξ pour πέρδιξ, σείναι pour Θείναι, συνενίπαντι pour cúu Tavtes, telles sont les particularités principales qu'Athénée et d'autres lexicographes ont relevées dans le langage de cette île. Arhens (3) a découvert dans le dialecte crétois une forme d'accusatif masculin pluriel primitif en ονς au lieu d'ους, ίππους pour ίππους. Ce grammairien s'appuiesur la forme tepelyautáve qu'il cite comme

(1) Maittaire, Græcæ linguce dialecti, édit. Sturz, XLII.

(2) Ου μεν αλλά και, ως Κόρινθος εν τοις περί διαλέκτων φησί, ειδέναι δεί, ότι Δωρίδος πολλαί εισιν υποδιαιρέσεις τοπικαι. "Αλλως γάρ Κρήτες διαλέγονται, και άλλως Ρόδιοι, και άλλως, 'Αργείοι, και άλλως Λακεδαιμόνιοι, ετέρως δε Συρακούσιοι και Σικελοί... Διαφέρει ή των Κρητών διάλεκτος ή νύν κέχρηται ΚυLexas at a cũy Aax , xézera: 'Axley, Spowy. Maittaire, ibid., p. XLII, XLIII, notes 7 et 8. Grégoire de Corinthe, dit : Il faut savoir qu'il y a plusieurs divisions du dialecte Dorien. Les Crétois parlent autrement que les Rhodiens, autrement que les Argiens, les Lacédéinoniens, les Syracusains et les Siciliens. Le dialecte Crétois qu'emploie Cypselas et celui des Laconiens qu'employent Alcman et Sophron sont différents. En somme, dit Codricas, il y avait quinze dialectes connus du Dorien. Meétn, etc., p. 64. (*) De Græcæ linguæ dialecticis, t. II, § 14, I, cité par Bopp, t. II, p. 55.

crétoise, pour conclure que, dans la première déclinaison, non-seulement les masculins, mais encore les féminins avaient la désinence avs (').

On pense bien que le désordre du moyen-âge n'était pas fait pour dissiper ces bizarreries du langage crétois. Elles n'ont fait qu'augmenter, comme partout en Grèce.

Aujourd'hui encore, certains mots, certains tours de l'idiome de cette île sont d'une difficulté réelle même pour les hellènes. A moins d'en avoir fait une étude spéciale, on n'est pas en état de comprendre couramment cette langue. Aux changements généraux qui sont survenus dans le grec, il s'est ajouté dans cette île des déviations du lexique qui sont propres aux habitants de la Crète, le dorisme antique n'est pas aujourd'hui l'une de ces moins surprenantes rencontres. D’Ansse de Villoison a fait remarquer par une courte note écrite de sa main sur l'exemplaire qui lui a appartenu et qui est à la Bibliothèque nationale, que les formes doriques abondent dans ce poëme. Ainsi, l'on rencontre sans cesse τως pour τούς et pour των, εδά pour non.

Kourmouzas, qui a passé deux ans en Crète de 1828 à 1830, a publié quelques observations sur cette île. Il les a fait suivre d'un petit lexique d'expressions qui diffèrent de celles des autres pays. Plusieurs sont employées par l'auteur d'Érotocritos. Il ajoute que les Crétois ont l'esprit aisé, qu'ils font les vers avec une facilité naturelle, qu'ils choisissent de préférence des sujets amoureux, que souvent il s'engage entre un jeune homme et une jeune fille une sorte de lutte poétique, où les vers se succèdent en enchérissant les uns sur les autres, comme dans les anciennes compositions amoebées de Théocrite. Il ajoute encore que la lyre est

(1) Bopp. Gram, Comp. t. II, p. 55.

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