Imágenes de página
PDF
ePub

interrogea en secret sur les propos que l'on tenait. Comme nous l'avons dit déjà, les deux dames s'étaient concertées. Il les interrogea à part, toutes deux dirent la même chose au roi, et il ne put rien apprendre d'elles ; elles lui disaient: « Sachez que la reine fut mécontente de messire Jean Visconti, elle l'a insulté, et lui, fâché pour cela, a écrit à votre majesté la lettre que vous avez reçue. » Elles lui disaient encore : « Sire, vous savez que nous ne sommes pour rien dans votre grâce, mais le comte de Rochas est un bon serviteur de votre majesté, pourrions-nous faire contre lui quelque déposition injuste et mensongère ? » Ainsi le roi fut trompé par ces deux dames, en croyant qu'elles lui disaient la vérité.

Voilà comment l'affaire se passa, comme je l'ai su de madame Losé, la nourrice des filles de sire Simon d'Antioche, qui était une femme lige du comte de Rochas, elle savait toute la suite de cette affaire; elle était la mère de Jean Magiros.

Revenons au roi. Comme il n'avait pas confiance dans les propos de ces deux dames, il demanda leur avis à ses seigneurs, à ses frères et à tous les autres barons, grands, hommes liges, ses conseillers et il les consulta par ordre. Le roi leur parla ainsi : « Seigneurs honorés de Dieu, mes amis et mes frères, je vous confie la peine, le chagrin ardent et l'incendie qui dévore mon coeur; désormais aucun ne peut être surpris pour ce qui m'est arrivé, parce que je suis moi-même la cause de ce malheur, je ne blâme personne autre que moi. Dieu m'a fait roi de Chypre, il m'a appelé aussi roi de Jérusalem, et avant le temps j'ai été pressé de posséder ce royaume de Jérusalem, et j'ai voulu accomplir ce dessein pour votre bien, pour votre honneur et pour le mien ; Dieu m'a châtié, il a puni mon orgueil. Plût au ciel que je fusse resté roi de Chypre honoré, plutôt que

[ocr errors]

d'être roi du monde, mais deshonoré. Je suis né dans le signe du capricorne et j'ai été couronné sous l'influence d'un mauvais astre. Aussi, seigneurs, je vous ai convoqués, je vous ai rassemblés ici, pour vous dire mon chagrin, il est lourd, difficile à porter, il me couvre de honte, il est indécent à vous le raconter. Je sais que tous vous êtes sages ; voyez ce que je vous demande, et justifiez-moi selon la justice et la grâce que le SaintEsprit vous donnera. »

Alors, tous d'une seule voix, lui dirent : « Seigneur et maître, si quelqu'un s'est fait quelque imagination, ou d'après sa passion vous a paru dire des propos inconvenants pour votre royauté, en prince sensé vous n'en devez rien croire, car on dit beaucoup de choses dans le monde, qui ne sont pas paroles d'é vangile.» Leroi se remplit de colère et dit à ses seigneurs: « Si vous ne voulez pas me croire, voyez la lettre qu'on m'a envoyée en France, et, par elle, vous connaîtrez comment les choses se sont passées. Cependant je demande votre avis, dites-moi ce qu'il vous semble que je doive faire. Dois-je me séparer de ma femme, et la renvoyer à son père? dois-je faire périr le chien, le galeux qui a abîmé ma perle, ou n'en dois-je rien faire paraître ? Dites-moi ce qu'il vous en semble, et je vous promets que je ne ferai rien autre chose que ce que vous me conseillerez. Ne dites pas que je vous trompe avec ces paroles, et que je peux bien me venger moi-même; mais vous savez que tous les hommes ne raisonnent pas, et pour cela je m'adresse à vous, plus il y a d'hommes, plus il y a d'esprit. C'est pour cela que depuis longtemps nous avons un conseil de vieillards éprouvés, et par eux nous trouvons la vérité. Les hommes peuvent malaisément être juges dans leurs propres affaires ; voyez les médecins, ils ne soignent pas eux-mêmes leurs femmes et leurs enfants, parce qu'ils ne peuvent distinguer chaque maladie à cause de la grande affection qu'ils ont pour eux; il faut donc que ce soient des médecins étrangers qui guérissent leurs femmes et leurs enfants, de même il faut que ce soient des juges étrangers qui jugent les griefs, parce que la colère ou la douleur manque à ces étrangers, qui voient l'affaire telle qu'elle est. C'est pour cela que je vous remets l'autorité; c'est pour cela que je vous ai rassemblés afin de porter devant vous les griefs que j'ai, et que vous jugiez selon ce qui vous semblera juste. »

Ils répondirent au roi : « seigneur, nous avons entendu votre plainte, votre demande et votre chagrin, nous espérons dans la grâce de Dieu, pour qu'il nous enseigne ce qui doit lui convenir et convenir à votre majesté. Sur le point que vous nous ordonnez de juger, veuillez vous retirer un peu, afin que nous délibérions, et que nous choisissions le parti que Dieu trouvera le meilleur, et que nous vous disions ce qui doit se faire.»

En entendant ceci, le roise retira aussitôt. Etles chevaliers se livrèrent entre eux à une discussion pénible : les uns parlaient de tuer le comte; mais ils disaient: 6 sinous le faisons, nous révélerons l'affaire, et ce sera une grande honte pour nous. » D'autres disaient : « il est bien dit qu'il y a trois choses que nous devons éviter, la colère, la haine et le bruit public. Mais si nous disions de tuer la reine, vous savez qu'elle est de la grande famille des Catalans, ils sont impitoyables ; ils diront que nous avons agi par haine, il prendront les armes, ils viendront ici, ils détruiront notre pays avec nos biens. D'un autre côté, si nous tuons le comte, le fait va s'ébruiter, les uns le croiront, les autres ne le croiront pas, tous croiront que nous avons tué le comte pour cette affaire, et le bruit s'en répandra dans le monde entier. Et notre roi est comme l'oiseau, et nous, nous sommes ses ailes, et comme l'oiseau ne peut rien sans ses ailes, aussi le roi seul ne peut rien sans nous, et nous, nous ne pouvons rien sans lui; notre roi nous accusera et le bruit ne fera que prendre de la consistance. Il nous semble que nous serions mieux entendus si nous étouffions ce propos. Vraiment, le roi nous a montré la lettre qui lui a été écrite par sire Jean Visconti en France, mais nous pouvons dire tous que Jean Visconti est un menteur, faisons lui perdre la liberté de sa condition, et laissons-le à la pitié du roi, comme un homme qui a calomnié la reine, à cause de quelque brouillerie qui est survenue entre eux au temps passé. S'il se sauve, la gloire en sera à Dieu, si non qu'il aille au bien (qu'il meure)! il vaut mieux qu’un chevalier périsse plutôt que nous-mêmes soyons démontrés parjures, parce que nous n'avons pas surveillé la reine, et si nous l'avons surveillée, nous aurions dû, aussitôt que nous entendimes les bruits indignes qui couraient sur elle, venger notre maître sur son ennemi, et sur celui qui avait porté atteinte à son honneur. De cette manière, si l'on vient à apprendre ce qui s'est passé, on ne croira pas à ces méchants bruits, tous diront que le chevalier a menti, et qu'il a subi une mort injuste! et avec cela les propos se dissiperont, et tout le monde croira ce que nous aurons dit. »

Aussitôt ils appelèrent le roi, et ils lui dirent: “ Seigneur, vous nous avez fait connaître vos griefs, vous nous avez montré la lettre que vous avez reçue, nous avons longuementconféré entre nous, nous avons tourné la question de côté et d'autre, pour trouver quelque justification à ce que dit le papier, enfin il nous a paru que ce que la lettre contient n'est que mensonge; celui qui l'a écrite en a menti à son âme, et tous ensemble, ainsi que chacun de nous en particulier, nous sommes prêts à prouver par notre même corps contre lui (en duel) qu'il est un menteur. S'il a agi comme il l'a fait c'est qu'il est survenu une querelle entre lui et la reine ; le chevalier l'a convoitée, la reine ne l'a pas écouté: de là sa colère, et la lettre qu'il vous a écrite. Mais notre reine est honnête, sainte, noble et honorée. Et souvenez-vous que vous nous avez promis de faire ce que nous vous conseillerions. »

C'estainsiqu'ilsjustifièrent le roi, en présentantlechevalier comme menteur. Le roi les remercia; il demanda ce chevalier à son pouvoir, il leur donna en main un papier où ils écrivirent qu'il était un traître et qu'il avait calomnié la reine. Quand il eut écouté leurs raisons, qu'il en eut rapproché celles des deux dames, ses maîtresses, il les crut, et il envoya à minuit à la demeure du chevalier, et on l'appela de la part du roi. Le noble chevalier était dans son lit, aussitôt il se lève, il monte à cheval pour aller à la cour du roi. Dehors se tenaient des Turcopoules, des Arméniens, une foule de gens armés, ils le prirent sur le champ et le conduisirent à Kérinia, et on le jetta dans la fosse de Scoutella. Il y resta quelque temps; sur ces entrefaites, vint un seigneur de l’Occident qui allait à Jérusalem pour faire ses dévotions; les parents de sire Jean Visconti le prièrent de le demander au roi, comme il est de coutume aux seigneurs. Celui-ci pria le roi de le retirer de la prison, et le roi promit de le retirer. Quand le comte étranger fut parti, le roi ordonna de retirer le chevalier de la prison de Kérinia; il l'envoya à Lioritas; on le jeta dans la fosse, il y resta sans manger et il y mourut. Le chevalier qui fut si mal traité, comme je viens de le dire, était un très-brave homme, et dans les joutes et dans toute sorte d'armes très-vaillant; que le Seigneur lui pardonne.

« AnteriorContinuar »