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lui succède, « sages hommes de la loi ». Après eux vient Aristote d'Athènes.

En pies s'est leves, de bien dire se paine:
« Oiez, fait-il, signor, une raison certaine.
Li oes de coi parlons, n'est mie cose vaine;
Le monde senefle et la mer et l'araine,
Et li mijous dedens est tiere de gent plaine.
De l'serpent qu'en isooit, vou l'di par Ste Elaine,
Que cou est Alixandres qui souferra grant paine
Et est sires de l'monde, ma parole en est saine,
Et si homme, après lui, le tenront en demaine,
Puis retournera mors en Grèse Macédaine. »

Voilà la première manifestation du grand sens et de « la clergie » d'Aristote ; c'est l'explication banale d'un songe.Le sage clerc d'Athènes appuie ses décisions du nom de « sainte Elaine». La confusion est à son comble!

Philippe, comme de raison,ravi de tant de sapience, « mult ama Aristote et le tint cièrement ».

Toutli abandonna son or et son argent.

Il lui remit surtout en main l'éducation de son fils.
C'était un enfant « preus et de bon entent ».

Ce conte l'escriture, se l'estore ne ment.
Que plus sot en x jors que .1. autres en cent.

Il fait de rapides progrès. La nouvelle s'en répand de toutes parts; » les mestre d'école, les bons clers » veulent connaître « son cœur et son talent».

Voici le programme des sciences diverses qu'Aristote lui enseigne:

Aristote d'Ataines l'aprit onestement,
Il li monstre escriture, et li valles, l'entent,
Griu, Ebriu et Caldiu et latin ensement,
Et toute la nature de la mer et de l'vent,
Et le cours des estoiles et le compasement,
Isi corn li planette maine le firmament;

Et le vie de l'raont et quant k'il i apent

Et connoistre raison et savoir ingrement(jugement).

Si com retorikes en faitdevisement;

Apès cou li a dit .1. bon castiement:

Que ja sers de putaire n'est entor lui sovent;

Quar maint home en sunt mort, et livré à torment

Par losenge, par mordre, par empuisonement;

Li mestre li ensegne, li damoisiaus l'entent.

« Li damoisiaus » a grandi. Déjà il a commencé ses exploits de conquérant. Athènes est la première ville qu'il assiége. Enfermés dans leurs murs, qui ne « doutent assaut », défendus par les artifices de Platon, qui se transforme ici en ingénieur, les Athéniens bravent d'abord Alexandre; mais pourtant ils songent à désarmer leur ennemi plutôt qu'à le vaincre, et les barons d'Athènes ont recours à leur compatriote, ancien précepteur du roi.

A Aristote prendent consel a demander,

Que nés est de la ville, mestres et sages ber,

Et mestres est le roi de bien endoctriner.

Il savoitle consel de tousmescies doner,

Et cornent on pooit bors et vils garder.

Par son consel voloit li rois tous jors ouvrer

De castiaux asegier et de viles preer.

Tout ensamble le prient que au roi voist parler.

Que, por l'amor de lui, les laist en pais ester.

Aristote consent à leur demande:

Aristote ist d'Ataines dont fu noris et nés,
Et .1. des sinators par son grant sens nommés;
De tout sens de clergie est-il si alosés
Que li renoms en est de toutes parts alés.

La mission était difficile, car Alexandre avait fait le serment redoutable de se venger cruellement d'Athènes. Aristote ne désespère pas du cœur de son élève. Il avait raison, car aussitôt que

Li rois le voit venir, contre lui'est levés;
Et ambes ,n. les bras, li a au col jetés;

De jouste lui l'asist, car mult ert ses privés,
Et de son sens est-il apris et doctrinés

Il n'est pourtant pas disposé à renoncer tout de suite au projet de punir Athènes. Aristote éprouve une résistance qui ne le rebute pas néanmoins; mais il lui faut de l'adresse pour désarmer, ou plutôt pour détourner sur d'autres peuples l'ardeur belliqueuse d'Alexandre. Il paraît renoncer enfin à combattre la volonté du prince; il l'engage, au contraire, à satisfaire son ressentiment, et ce mouvement ingénieux; que les rhétoriques ont prévu et réglé, a son plein effet:

Alixandre, fait-il, por c'as tant demoré?

Or commande à tes homes que tos soient armé,

De toutes pars assalent cele bone cité,

Mes à fu et à fiame quant k'il i a trové,

Que n'en puissent garir ne mur grant ne fossé;

Se n'i laise valant .1. denier monnée;

Ce sera grant proecce quant Taras asomé. »

Voilà la parole qui a « torblé » le roi, qui a coûté tant de malheurs aux peuples de l'Orient; « puis en furent maint regne exillié et gasté ».

Lambert li Cors suppose qu'Aristote n'abandonne point son élève, car, après maints exploits dans les contrées de l'Orient, nous retrouvons le philosophe auprès du conquérant. Il continue d'exercer sur lui l'ascendant d'un maître. « Tous ses sermons floris », bien accueillis par le héros, ne tendent du reste qu'à sa gloire. Ce sont d'excellents préceptes de morale et de conduite.

Signor gardes qu'il n'ait caiens malvais laron;

Les boins retiegne o soi et hee les felons. •

Ce sont des excitations à poursuivre Darius. Alexandre n'est que trop enclin à les accepter.

Aristote se gist adeus sour .1. tapis;

Si doctrine Alexandre corn s'il fust aprentis;

Dist lui : « Jà fustes vus si ricement noris,

Jà cuvers losengiers ne soit par vous ois;

Se tu crois bien tes homes, jà ne seras bonis,

Et se tu crois tes siers tu seras mal ballis.

Jà sers ne fera bien ki souvent est aflis

Au tierce jour u au quart est ses avoirs fallis ('). »

m

Sa propre sagesse ne suffit point à Aristote pour autoriser ses maximes un peu banales, il s'appuie sur le témoignage de Salomon:'

Li sages Salemons le dist en ses escris:

Apaine a-on bon arbre de mauvaise rais (racine) (3).

Si le maître est prudent, l'élève est on ne peut plus docile et reconnaissant.

Et respont Alixandres, com hom de sens garnis:
Or m'en dirai, biaus mestres, de vos sermons tloris
Se jà .1. en trespas, dont soie-jou honnis,
Le jour soie-jou pires que sers racateis.

Il ne peut moins faire pour le philosophe, qui lui donne conseil de se choisir douze pairs dans son armée, et qui les a élus et triés lui-même, comme on le voit dans ce vers; « Les XII compagnon que vous m'avés es lis..., » qui prend soin de sa gloire et la défend contre les arrogantes prétentions de Darius.

Il semblerait qu'Aristote n'eût pas été déplacé à côté de son royal élève, lorsqu'il parcourait les pays des merveilles où il rencontrait la fontaine de Jouvence, ni dans les expéditions hasardeuses dans l'air ou dans le fond des eaux, où le poussait l'amour de la science et l'ardente curiosité de son esprit. Mais il en a paru autrement aux différents conteurs de cette légende, et l'on n'y voit plus le Stagirite. On a cependant le plaisir

(') P. 251. (>) Ibid.

d'entendre son nom et son éloge sortir de ces arbres surprenants d'où s'échappent des oracles:

Aristotes, tes mestres., qui des sages est flours,
Ara tout jors grans los, comme mestre doutors.

Lambert li Cors et Pierre de Saint-Cloud, son continuateur, n'ont pas néanmoins un seul instant séparé le précepteur de l'élève. L'auteur du Secret des secrets l'éloigne du bruit des armes, et, en le rendant à Athènes, il le rend à l'étude des lettres. Aussi doit-il envoyer dans un livre les préceptes qu'Alexandre lui demande quand il a conquis l'empire de Darius. Dans le roman français, Aristote ne cesse d'être aux côtés du fils de Philippe. S'il n'est pas toujours question de lui, c'est que le conquérant a autre chose à faire que d'écouter les « sermons » de son maître. Il nous faut donc attendre les bonnes occasions pour que nous voyions Aristote reparaître en scène. Aussitôt qu'il le faut, il est là pour « doctriner » son élève. Telle est, par exemple, la scène suivante.

Au sortir des Etats de la reine Candace, Alexandre reprend sa course. Le roi chevauchait « avoic sa gent deduisant », il se louait de son «ostesse, ki li fist bel sanlant » (bon accueil). Tout-à-coup, vers l'heure de none, il voit « contre solel luisant », sur une pierre, un œil humain qui étincelait des feux du soleil. «Aristotes ses mestres vint vers lui cevaucant. » Sire, lui dit-il, rien dans tous les vastes Etats que vous avez conquis n'est aussi pesant que l'œil que vous voyez ici ; rien ne pourrait lui faire contre-poids.

Alexandres Toi, si le tinta enfant,
Et jure que jamais ne passera avant,
Si avera seu cou qu'il va tesmongnant.

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