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d'Aristote; du reste, au lieu d'écouter les rapports des étrangers, on eût mieux fait de s'adresser à lui. »

Ces détails domestiques, dont la petitesse s'accorde mal avec la gravité de l'histoire, semblent reproduire une anecdote qu'on lit dans les biographies d'Alexandre. Le jeune prince, dans un sacrifice, jetait à pleines mains l'encens sur les brasiers; son gouverneur lui reprochait cette prodigalité; il lui répondait qu'il serait maître un jour des pays qui produisent l'encens, et qu'il se payerait alors de ses avances. Le ton de Julius Valerius a baissé. C'est le ménage d'un petit bourgeois plutôt que la magnificence d'un roi que le narrateur s'est plu à nous montrer. On dirait déjà quelqu'un de ces étudiants du treizième siècle, dont Jacques de Vitry rapporte les écarts de jeunesse dans Paris, ou l'écolier même de Rabelais « prestolant les tabellaires venant des lares patriotiques, parce que la pécune manque en ses marsupies. » Nous retrouverons cette petite aventure de l'éducation d'Alexandre dans le poëme de Lambert Li Cors. Il ne pouvait manquer de la reproduire d'après Valérius, car il y voyait la preuve qu'Alexandre possédait dès sa jeunesse une vertu vraiment royale, la largesse à dépendre.

Après ces premières années d'éducation philosophique, le Pseudo-Callisthène ne parle plus d'Aristote. Alexandre est entré dans la carrière militaire. Le romancier se plaît à le conduire dans les divers pays illustrés par sa valeur ou par sa clémence. Ce n'est qu'au chapitre XXIII du livre second que reparaît le souvenir du précepteur d'Alexandre.

L'historien suppose qu'après la défaite de Darius, le prince macédonien écrit à sa mère Olympias et à son vénéré maître une lettre où il les instruit de ses succès sur le monarque persan. « Il leur apprend par quel procédé il a mis en fuite l'armée de ses ennemis. En

attachant aux cornes d'un grand nombre de chèvres des flambeaux allumés, il a fait croire aux Perses que ses troupes étaient plus nombreuses qu'elles n'étaient en réalité(1).La ville d'Egées, fondée dans le golfe d’Issus, perpétuera à jamais le souvenir de cet heureux stratagème. » Cette lettre, réduite à ces simples renseignements, est tout à fait dépourvue d'intérêt. Il est à croire qu'elle a d'abord été conçue avec cette sécheresse. C'est ainsi que la donne celui des manuscrits qui semble le plus ancien. Un troisième exemplaire du récit de Callisthène a joint à cette lettre la suite des merveilles incroyables dont Alexandre et son armée avaient été les témoins dans les Indes. On peut faire remonter les plus anciennes rédactions de cette lettre aux premiers siècles de notre ère. Peut-être n'a-t-elle été alors qu'une imitation de ces nombreux billets qu’Alexandre n'avait pu manquer d'écrire souvent à sa. mère ainsi qu'à son maître, mais dont les traces avaient disparu de fort bonne heure. Plus tard, l'esprit du merveilleux étendit cette prétendue lettre, en y ajoutant les fables de l'Inde.

Voilà, j'imagine, l'obscurité et l'ignorance allant croissant, à quoi se réduisent les traditions, apocryphes toutefois, qui attribuaient à Aristote la composition de divers ouvrages utiles à l'instruction et aux moeurs de son élève. Il ne s'agit plus désormais de cette lettre d'Alexandre écrite du fond de l'Asie à son maître, pour lui reprocher d'avoir publié ses leçons, ni de la réponse d’Aristote donnant à son élève la satisfaction de s'entendre assurer que ses leçons n'en sont pas moins secrètes, “ car elles n'ont de sens que pour ceux qui les ont écoutées (). »

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(1) Il parait, suivant une assertion de M. Heuzey, que ce souvenir vit encore dans la Grèce, et fait l'objet d'une légende populaire. (*) Anl. Gel. Noct. Attiq., XX, 5.

Ces inventions, dignes d'un temps où l'histoire et la vraisemblance gardaient encore un certain empire, jusque dans les compositions romanesques, ont fait place à d'autres fables moins sérieuses et de moindre valeur. Nous descendons à un étage inférieur de la pensée humaine; les faits s'avilissent avec l'abaissement de l'érudition et du savoir. Nous touchons aux confins d'un monde où tout est trouble; on n'écrit plus que pour des imaginations médiocres : il faut se conformer à leur médiocrité.

Il était naturel qu'élevé par Aristote, Alexandre eût pris un goût très-vif pour les études scientifiques, et que, dans ses expéditions lointaines en des pays inconnus, il songeât à son maître et lui fournît les moyens d'augmenter les trésors de ses connaissances. La légende devait s'exercer là-dessus. C'est à ces dispositions de l'esprit grec qu'il faut attribuer plus d'un récit exagéré. Athénée n'hésite pas (-) à assurer qu'Alexandre paya « au Stagirite huit cents talents, c'est-à-dire environ quatre millions et demi de notre monnaie, pour le traité des animaux (%). »

Pline n'avait pas été moins crédule, lorsqu'il avait écrit : « Alexandre le Grand , brûlant de connaître l'histoire des animaux, remit le soin de faire un travail sur ce sujet à Aristote, eminent en tout genre de sciences, et il soumit à ses ordres, en Grèce et en Asie, quelques milliers d'hommes qui vivaient de la chasse et de la pêche, et qui soignaient des viviers, des bestiaux, des ruches, des piscines et des volières, afin qu'aucune créature ne lui échappåt. En interrogeantces hommes, Aristote composa environ cinquante volumes sur les animaux (3). »

(1) IX Deipnosoph. (2) M. Egger, l. c, p. 455. (3) Hist. nat., III;cf. 112, et XIX des observations semblables. M.Egger, 444.

On peut trouver l'écho affaibli de ces légendes, encore judicieuses, dans la lettre d'Alexandre à Aristote, insérée par le Pseudo-Callisthène au chapitre XVII du livre III. C'est un amas de fables; partout des prodiges et des monstres. Les animaux y dépassent toute proportion naturelle; les hommes y vivent d'une manière invraisemblable ; les eaux y ont des propriétés étranges, les arbres y rendent des oracles. Il sort de la merdes êtres gigantesques, la terre produit des roseaux énormes, les astres y sont sujets à des éclipses surprenantes, les fleuves y roulent des eaux plus amères que l'ellébore. Toutes les lois du monde ordinaire y sont renversées. La nature travaille dans ces régions sur un plan insensé. Des sangliers plus grands que des lions ont des défenses d'une coudée de long. Certains animaux confondent en eux la nature du taureau et celle de l'éléphant. Les hommes eux-mêmes ont six mains, des pieds étranges dont la forme bizarre se devine à peine à travers les altérations d'un texte où la langue prend à son tour les libertés les plus inattendues dans la composition des mots. Le vent renverse les tentes et les abris, couche à terre des files entières de soldats.

Alexandre arrive à des villes où nul étranger n'a jamais mis le pied. Pour comble de merveilles, on lui montre des arbres dont la forme rappelle, celle des cyprès ; ils sont doués du langage humain. Ils parlent trois fois le jour : au lever du soleil, à midi, le soir. Ce sont ces arbres qui prédisent à Alexandre l'heure prochaine de sa mort dans Babylone.

Telle est la substance de cette nouvelle lettre envoyée à Aristote. On peut, en prenant Arrien, dans son histoire de l'Inde, retrouver les premières esquisses de ces tableaux d'une fantaisie déréglée. En faisant voyager Néarque à travers l'Inde, l'historien consigne dans son journal une quantité de faits sur les serpents, les baleines, les fourmis, les perroquets, les fleuves que Pline, que Strabon, que Pomponius Méla, que Solin, ont acceptés avec trop de confiance, sans prévoir qu'il viendrait un temps où l'on renchérirait encore sur ces histoires fabuleuses. Il est vrai que le PseudoCallisthène enlevait à ceux qui le suivraient toute possibilité de le dépasser dans l'invraisemblable ou dans l'absurde. Mais il leur laissait toute liberté de le copier. Pas un ne s'en est fait faute. Ils célébreront, tous à la suite, les faits de cet Alexandre ki fu

Rois et bon clers de grant vertu
Ki s'en ala par mainte terre
Plus pour cerkier et por enquerre...

Ils se donneront bien garde d'oublier de parler de Ynde et de ses coses, de ses diversités, des serpents de l'Inde et des arbres fés qui parlèrent à Alixandre (1). En donnant au roi macédonien cette vaste curiosité, en lui attribuant ce titre de bons clers, on se plaisait à reconnaître les effets de sa première éducation. Il devait cet amour de la science au précepteur que Dante appelait avec respect « le maître de ceux qui savent, il maestro di coloro chi sanno ».

Il était juste qu'Aristote écrivît lui-même à son élève. La narration latine attribuée à Valerius nous transmet une de ces lettres : c'est une suite de pompeux éloges adressés à ce victorieux, qui a triomphé nonseulement des hommes, mais encore de toutes les difficultés que le ciel opposait à ses efforts. Il lui applique le vers dans lequel Homère désigne Ulysse comme ayant vu les moeurs et les villes de beaucoup d'hommes; il le félicite, en citant un autre vers d'Homère, d'avoir

(') L'image du Monde, ms. no 7595.

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