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tion de la mère patrie; tous les émigrants préfèrent aller au loin respirer l'air de la liberté, que d'étouffer en Afrique sous le despotisme administratif de la bureaucratie impériale.

Tels sont les fruits amers produits par la centralisation administrative! Elle énerve les peuples qui y sont assujettis, elle éteint peu à peu dans leurs cœurs l'amour de la cité pour y faire régner à sa place l'égoïsme le plus étroit; c'est une arme mortelle pour les libertés publiques dans les mains d'un pouvoir despotique qui sait la manier avec adresse au profit de sa domination. A peine peut-on raisonnablement admettre qu'un pareil régime puisse être imposé à un peuple dans l'enfance, incapable de s'administrer lui-même, et encore là faut-il que, peu à peu, dès que la lumière pénètre au sein des populations, on ait soin de les émanciper, afin de développer en elles l'intelligence des droits et des devoirs.

Voyons maintenant quels sont les résultats obtenus chez les peuples où le pouvoir central a compris que, loin de comprimer l'initiative individuelle, il devait lui laisser un libre essor dans l'administration de la commune.

Déjà nous avons dit ce qui se passe dans l'Amérique du Nord, jetons un coup d'œil sur la situation intérieure de l'Angleterre, où les attributions de l'État sont plus restreintes que dans aucun autre pays de l'Europe.

Là, quoique l'aristocratie, encore toute-puissante, ait pu conserver jusqu'ici la plus grande partie de ses priviléges, détenir dans ses mains toute la propriété foncière et obliger ainsi les populations et les capitaux à chercher un aliment à leur activité dans une production industrielle hors de proportion avec les besoins de la consommation; là, quoique pour maintenir à l'intérieur un état de choses aussi anormal, il faille porter la guerre dans les contrées les plus lointaines et y imposer les fabricats nationaux, l'épée à la main, là, disons-nous, malgré ces causes dissolvantes, la nation grandit encore et reste à la tête de la civilisation; car le citoyen anglais n'est pas réduit à l'état d'automate par un gouvernement centralisateur : sans cesse il agit dans l'exercice de la plus complète liberté; aussi n'est-il pas une pensée généreuse ou utile qui ne trouve immédiatement dans le Royaume-Uni, mille volontés pour la réaliser, sans qu'il soit besoin pour cela de l'intervention de la bureaucratie, de ses subventions et de ses formalités oiseuses et énervantes.

Ainsi, par exemple, il a suffi en Angleterre que la presse signalât la nécessité de pourvoir aux besoins éventuels de la défense du pays, pour que la nation tout entière s'organisât en milices nationales, qui déjà aujourd'hui font l'admiration de tous les militaires.

Comparez cet élan patriotique de la nation anglaise, agissant dans sa spontanéité, avec les efforts impuissants que fait depuis quinze ans notre bureaucratie, pour organiser sur le papier une garde civique dont le pays ne saurait, en cas de danger, obtenir aucun appui sérieux, et dites ce qui vaut mieux d'une nation agissant par ellemême ou d'un pays qui obéit servilement à la bureaucratie et suit à tâtons l'impulsion du pouvoir central.

Quelques mois ont suffi pour créer aux États-Unis des armées considérables, et, quels que soient les périls immenses de la crise que traverse l'Amérique du Nord, il n'est pas douteux qu'elle n'en sorte victorieuse, car il y a là un peuple libre, plein d'activité et de vie, qui saura par lui seul surmonter tous les obstacles, et conserver la place qu'il occupe à la tête de la civilisation du nouveau monde.

Ce n'est pas chez un pareil peuple qu'une poignée d'hommes pourraient renverser le gouvernement, mettre en péril l'ordre social ; ce n'est pas dans les pays où la nation est en possession de ses franchises communales que pourraient se produire des révolutions dont la France, soumise au régime de la centralisation à outrance, donne à chaque instant le spectacle désolant, et qui n'ont d'autres résultats que d'amener un changement d'hommes dans la direction des affaires.

Pour que des faits de ce genre s'y produisissent, il fau(Irait qu'une grande partie de la nation reconnût la nécessité de changer l'ordre de choses établi, et, dans ce cas, il lui serait facile d'arriver à ses fins sans recourir à des moyens violents, à des bouleversements, véritables coups de fortune qui conduisent les héros de ces aventures au pinacle ou à l'échafaud.

« Il y a en politique, dit avec raison M. Od. Barrot, une règle invariable, c'est que pouvoir et responsabilité sont choses corrélatives et indivisibles. Vous ne pouvez créer une attribution, sans qu'elle soit à l'instant même et par la force des choses accompagnée d'une responsabilité quelconque, légale ou morale. Accroître outre mesure les attributions du pouvoir central, c'est donc accroître outre mesure sa responsabilité »

D'un autre côté, dépouiller l'individu d'une légitime participation aux affaires communes, c'est non-seulement le décharger de toute responsabilité, mais lui en faire perdre la conscience; c'est le porter invinciblement à s'en prendre à son gouvernement de tout ce qui peut lui causer quelque dommage ou même de ce qui peut contrarier ses désirs.

C'est, d'une part, cet excès de responsabilité pour l'État et, de l'autre, de cette absence de responsabilité pour l'individu, que sont nées toutes les révolutions.

Dans notre pensée, plus l'esprit public se développe» plus il faut que le peuple apprenne à s'administrer par lui-même et sans la participation du pouvoir central. Nos gouvernants ne paraissent pas bien pénétrés de cette vérité, selon nous si éclatante, que pour développer parmi les populations le sentiment de l'initiative indivi

1 Ce n'est que par une fiction que l'on peut dire que le roi est irresponsable. On a beau inscrire ce principe dans la loi, il n'en est pas moins ,vrai qu'en pratique, le peuple, dans son bon sens, fait toujours remonter jusqu'à la couronne le bien et le mal qui se produit au sein de l'administration publique. Légalement irresponsable, le roi est donc toujours moralement responsable.

(Note de l'auteur.)

duelle, il faut les gouverner le moins possible. Loin qu'il en soit ainsi chez nous, loin de restreindre le cercle de ses attributions au fur et à mesure que le peuple se familiarise avec le régime représentatif, le pouvoir s'empare chaque jour de nouveaux services et appelle à lui toutes les forces vives du pays.

Tout se confond et s'entremêle; l'État et la commune ne feront bientôt plus qu'un, et dans ce pêle-mêle toute responsabilité disparaît pour l'administrateur communal comme pour le fonctionnaire de l'État.

Pour que les pouvoirs fonctionnent régulièrement, il faut que chacun de leurs éléments circonscrive son action dans la sphère qui lui est propre; que l'autorité communale agisse librement sous le contrôle du corps électoral, sans que cependant son action puisse s'exercer d'une manière funeste à l'unité nationale.

Ainsi il faut que tout citoyen intelligent, censitaire ou non, soit en droit d'exercer ses droits politiques à la commune, qu'il puisse être appelé par ses concitoyens à y gérer leurs intérêts.

Il faut que les conseils communaux soient composés d'un nombre de membres assez considérable pour que toutes les opinions, tous les intérêts y soient représentés, et les séances rendues publiques, afin que chaque citoyen puisse apprécier avec connaissance comment agissent ses mandataires.

Il faut que nulle entrave ne vienne paralyser l'action des représentants de la commune, mais que le pouvoir central soit représenté au sein de chaque administration communale, par un commissaire spécial chargé de veiller au respect des lois, à la défense des intérêts publics et privés, et de faire appel devant l'autorité supérieure en cas d'infractions à la loi ou de violations des droits des citoyens.

A notre avis, le bourgmestre doit être à la commune ce que le gouverneur est à la province. Alors le pouvoir central ayant l'œil ouvert sur tous les actes de la cornmune par la présence dans loutes ses délibérations d'un fonctionnaire investi du soin de la représenter, pourra se dispenser sans inconvénient de s'immiscer dans ce que nous avons appelé le ménage de la commune. Son action ne s'y ferait sentir qu'en cas d'appel de son mandataire ou d'un citoyen lésé, contre l'une ou l'autre des décisions prises.

Le conseil communal élirait directement les échevins, chargés conjointement avec le bourgmestre du pouvoir exécutif; il choisirait dans son sein un président pour diriger ses débats; le bourgmestre, de même que le gouverneur au sein du conseil provincial, n'assisterait à ses délibérations qu'à titre consultatif comme représentant de l'autorité publique et pour fournir au besoin à l'assemblée les éclaircissements qu'elle réclamerait. c

L'émancipation de la commune, comme nous la comprenons, c'est-à-dire dans sa vie intérieure, n'altérerait en rien ses rapports hiérarchiques avec le pouvoir central, qui, comme nous l'avons dit précédemment, opposerait son veto chaque fois qu'une commune poserait des actes contraires à l'intérêt public ou privé.

L'unité nationale n'est pas impossible avec l'indépendance de la commune ; au contraire, elle n'en sera que plus puissante par la force et la grandeur même qu'acquerrait bientôt chacun de nos cantons communaux émancipés.

Dans l'intérêt même de notre nationalité, nous devons élargir de plus en plus la brèche qui sépare nos institutions démocratiques du régime centralisateur que subissent nos puissants voisins du midi. Trente-deux années de sage pratique de nos libres institutions ont à suffisance démontré que l'on peut sans danger confier à nos populations si sages et si dévouées une plus large participation à la gestion des affaires communales.

Ce sont ces principes que nous nous sommes fait un devoir d'appliquer dans le projet de loi que nous soumettons à l'examen de nos lecteurs avec quelques notes explicatives à l'appui.

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