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contribuaient à la delivrance de la patrie, et tout ensemble aidaient dans ses efforts le prince d'Orange, ce prince qui se trouvait dans l'affreuse nécessité de tolérer, de subir même leurs moyens et leurs actes, qu'il abhorrait. Ils regardaient leurs excès comme parfaitement conformes au droit de la guerre; loin d'éprouver le moindre remords, il s'applaudissaient de pouvoir faire le plus de mal possible au duc d'Albe et à son Église, dont les temples n'avaient plus rien de sacré pour eux, dont ils considéraient les pontifes comme des traîtres et des bourreaux auxquels ils criaient dans leur fureur biblique : « Elle est tombée, elle est tombée la grande Babylone, et elle est devenue la demeure des démons, et le repaire de tout esprit immonde, et de tout oiseau immonde. Car toutes les nations ont bu du vin de la rage de son impudicité, et les rois de la terre se sont prostitués avec elle, et les marchands de la terre se sont enrichis de l'abondance de son luxe. Nous entendîmes encore une autre voix du ciel, qui disait : Sortez de Babylone, mon peuple, de peur que, participant à ses péchés, vous n'ayez aussi part à ses plaies; car ses péchés sont montés jusqu'au ciel, et Dieu s'est souvenu de ses iniquités. Rendez-lui la pareille, rendez-lui le double de ce qu'elle vous a fait. Versez-lui à boire au double dans la coupe où elle vous a versé à boire. Autant qu'elle s'est enorgueillie et s'est plongée dans les délices, faites-lui souffrir autant de tourment et d'affliction, parce qu'elle dit en son cœur : Je suis assise comme reine, je ne suis point veuve, et je ne verrai point de deuil; c'est pourquoi ses plaies, la mortalité, le deuil et la famine viendront en un même jour, et elle sera consumée par le feu; car le Seigneur Dieu qui la jugera est puissant. Et les rois de la terre, qui se sont souillés, et qui ont vécu dans les délices avec elle, pleureront sur elle et se frapperont la poitrine lorsqu'ils verront la fumée de son embrasement. » (Apocalypse, xvm, 2-9.)

1 Van Gdoningen, p. 57.

Ce qu'il y eut de déplorable dans cette lutte, ce fut que ce qui d'abord n'avait été que nécessité, devint plus tard habitude. Les cœurs s'endurcirent dans le crime, et les calamités du temps, les férocités de la vengeance, les licences effrénées d'une vie errante, firent de plus d'un citoyen paisible un adversaire sauvage, un ennemi implacable, sanguinaire du roi d'Espagne, de son gouverneur et de ses adhérents. Ah! malheur, trois fois malheur à l'esprit de persécution! Car c'est lui qui enfanta tous ces désastres. Souvent les chefs voulaient réprimer les violences de leurs subordonnés, mais leurs efforts étaient ordinairement impuissants, quelquefois même ils périrent victimes de leur modération. Les nobles, habitués à la guerre et généralement doués d'énergie et de sagesse, étaient en état de prévenir le mal; mais des marchands et des ouvriers, transformés en capitaines de marine, ne l'étaient pas. Le temps, l'expérience et une autorité supérieure pouvaient seuls les instruire et leur donner la force et le tact nécessaires pour mettre de l'ordre dans ce chaos flottant à la surface de l'Océan '.

Il était difficile qu'il en fût autrement : on l'a dit, au système de surprises, de guets-apens, de réquisitions, de pilleries, de viols, de dévastations, de massacres, établi par la soldatesque étrangère, les gueux en opposèrent un autre. Le duc d'Albe faisait la guerre à la fois aux idées, aux personnes et aux biens. Contre l'Espagne, maîtresse absolue des Pays-Bas, une croisade était devenue nécessaire: à la conquête devait s'opposer la récupération. Dès lors le mobile religieux se joignait au mobile de l'intérêt, et aucune loyauté, dans la guerre, n'était plus possible. Par la colère, la haine et la perfidie, par une soif de. sang et de butin inextinguible, les gueux de mer ne le cédèrent en rien aux bandes castillanes. Qu'on ne l'oublie pas, il s'agissait de part et d'autre d'une lutte où la religion était l'âme des intérêts! Or, plus grande est la foi, plus

1 Van Groningen, p. 53-55.

les intérêts deviennent féroces; c'est pourquoi les guerres de religon sont de toutes les plus atroces, les plus souillées par la dévastation, l'incendie et le meurtre. A la question religieuse se joignait ensuite la question de la patrie et de la liberté; car quoique la majorité des gueux fût calviniste, il ne s'en trouva pas moins parmi eux un grand nombre de catholiques qui ne se battaient que pour le rétablissement des priviléges et la destruction des Espagnols. Mais quoiqu'il s'agît de l'État et de l'Église, du spirituel et du temporel, de l'indépendance du pays et du salut de la liberté, il y avait encore, au fond, une question de propriété et d'existence matérielle, soulevée par les confiscations, l'exil, la famine et la misère. De là la dégradation des mœurs militaires et tous les désordres qui en étaient la suite. La guerre dans les formes ne pouvait pas exister entre le spoliateur et le spolié, entre le prescripteur et le proscrit, entre le maître et l'esclave. Chacun jetait à son adversaire les dénominations de brigand, de forban, et d'autres encore plus flétrissantes.

Dans une crise de cette nature le chaos est partout: point de tribunal impartial, nulle justice régulière à invoquer; il n'y a de droit que le droit du glaive (jus glarlii). La guerre intérieure est devenue la condition permanente du pays : c'est le règne universel de la dictature vagabonde des chefs des bandes.

« Depuis que le noble sang des comtes d'Egmont et de Hornes a été répandu sur l'échafaud, toutes les victimes de la tyrannie du duc d'Albe réclament, disent les gueux, d'horribles funérailles. C'est du sang que veulent les ombres du brave d'Andelot, frappé quatre fois par la hache du bourreau avant de recevoir le coup fatal; de l'infortuné Van Straelen, égorgé dans son fauteuil à Vilvorde; des héroïques enfants Batenbourg marchant à la mort sans peur, sans angoisses, la tête haute, les regards librement dirigés sur la foule; c'est du sang que demandent mille autres exécutions et surtout les froids assassinats de Valenciennes. Et puisqu'on nous dépouille des garanties assurées à l'homme et au citoyen, puisqu'on met nos têtes à prix, hé bien! la révolution accepte. Guerre donc! guerre d'extermination, guerre sans miséricorde! La révolution ramasse le déti qui lui est jeté. »

J.-J. ALTMEYER.

(La suite au prochain volume.)

LA

COMMUNE BELGE.

ÉTUDE — De la centralisation et de ses effets.

C'est à l'esprit qui ranime, plus encore qu'a ses institutions, qu'un peuple doit tout ce qu'il est et tout ce qu'il vaut. Les institutions donnent aux nations la liberté, mais non la volonté. — C'est aux nations de vouloir.' Cil. DE RÉMUSAT.

La plus funeste maladie des gouvernements modernes, c'est la fureur de gouverner. G. De Humboldt.

Pour donner à l'État le plus haut degré do puissance, il faut ne le charger que de ce qu'il doit faire nécessairement ; autrement c'est employer la force de tous à paralyser l'éncrgio de chacun et détruire ce qu'on croit élever. Laboulayk.

C'est dans l'histoire des villes libres qu'il faut chercher les exemples les plus éminents do patriotisme et do dévouement.

De Sismondi.

C'est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ee que les écoles primaires sont à la science. DE Tocqueville.

On peut gouverner de loin ; on n'administre bien que de près.

Napoléon III.

L'intervention de l'Etat ne se justifie que par la nécessité sociale,, de sorte qu'à mesure que cette nécessité diminue par le progrès de la civilisation, le devoir de l'État est de diminuer sa propre action, et de laisser plus de place à la liberté. J. Simon.

I

La commune est la première manifestation de la vie sociale. Elle se constitue tout naturellement par le besoin de protection mutuelle, dès que la famille devient trop nombreuse pour vivre sous le même toit, partout où se forme une agglomération d'babitations et d'individus.

1 Les trois premières études ont paru dans le XXIXe vol. de la Revue (1860,1.1"), la quatrième étude a paru dans le XXXIIe vol. (1860, t. IV)» et la cinquième dans le XXXIIIe vol. (1862, t. I"'.

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