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tions dignes d'un véritable homme politique. Nous ne pouvons les rapporter toutes ici ; nous en fonderons d'ailleurs quelquesunes dans le résumé que nous ferons plus loin des tendances du « mouvement flamand ; » de ce qu'il a déjà fait acquérir d'utile à notre pays; de ce qu'il promet de lui faire acquérir encore. Nous noterons toutefois que les considérations tirées du danger que courrait notre indépendance nationale, si l'on n'arrêtait énergiquement le débordement du français sur certaines classes de nos populations flamandes, ont particulièrement attiré l'attention de tout l'auditoire.

La diction de M. Van Ryswyck, que nous entendions pour la première fois, est énergique ; sa phrase est colorée ; l'agencement de ses arguments est généralement logique. Dans une assemblée de lettrés par excellence, les légères teintes de trivialilé qu'il répandait parfois sur son sujet, ne pouvaient manquer d'être observées et relevées. C'est là d'ordinaire le cachet particulier de l'orateur plus spécialement habitué à s'adresser aux grandes masses populaires. Mais cette trivialité sobre n'est pas un défaut à tous les yeux. C'est quelquefois un condiment qui ajoule à la sapidité du discours. O'Connel, lui, le savait bien.

Comme nous l'avons déjà dit, le sens de la réunion de savants et de lettrés, convoquée à Bruges, n'est pas resté exclusivement renfermé dans les séances officielles du Congrès. Des rapports familiers s'étaient rapidement établis entre la plupart des députés que quelque réputation littéraire précédait dans les cercles où beaucoup se rencontraient pour la première fois. Ce qui nous a frappé d'abord, c'est le sans-façon de bon goût qui dominait dans tous ces rapports. On peut dire qu'outre la communauté de langue, Flamands et Hollandais de toutes les conditions ont une communauté de simplicité et de franchise que nous n'avons pas toujours rencontrée ailleurs, dans des occasions du même genre. Les professeurs d'université, les fonctionnaires publics, les « prédicants » même, laissaient de côté leur gravité officielle, ce qui d'ailleurs, si l'on en croit Larochefoucauld, est le meilleur signe de la confiance qu'ils avaient en leur valeur intrinsèque f. Ils ne paraissaient nulle

1 «La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit. » (larocheforcacld, Maximes )

part offusqués de la pétulance de ces lettrés plus jeunes, que le journalisme de Gand et d'Anvers, et les mille « chambres de rhétorique » de toutes les villes et bourgs des deux Flandres avaient envoyés à Bruges. L'échange de pensées et de sentiments qui s'opérait dans cette espèce de « ville libre » rouverte un moment au commerce général de cette hanse teutonique intellectuelle, a fait plus, sans doute, pour la fraternisation désirée que tous les discours tenus au Congrès. Nous, que notre origine et notre langue reléguaient naturellement un peu parmi les simples spectateurs de ce marché d'un nouveau genre, nous on observions tous les mouvements avec une sorte d'édification pleine d'attendrissement Une fois cependant, à une réunion très-nombreuse, où quelques-uns des plus renommés d'entre les chansonniers flamands, chantaient de ces couplets populaires, dans lesquels l'humiliation de la langue maternelle; la dureté du service militaire sous des chefs parlant une langue étrangère; l'injustice des contributions inégales, trouvent des échos fort fréquents, dans toutes les campagnes des Flandres €t de l'ancien Brabanl, nous ne pûmes nous empêcher d'intervenir pour relever, non sans quelque énergie de langage, l'inopportunité de tant de plaintes. Qui prolongeait l'humiliation de la langue flamande, si ce n'était la longanimité des Flamands à le souffrir ainsi? Qui les faisait des parias dans leur propre pays, si ce n'étaient eux-mêmes? Le Wallon, un peu excité des reproches dirigés contre les siens, tandis que les plaintes devaient aller aux Flamands seuls, dont les divisions de partis faisaient tout le malheur, put s'exprimer aussi vivement qu'il le voulut; il ne subit aucune interruption : preuve nouvelle des sentiments de conciliation que des fêtes comme celles de Bruges développeraient, si elles étaient souvent répétées, et que tous les intérêts songeassent h s'y faire représenter pour s'expliquer réciproquement.

Le banquet par souscription qui, dans la soirée du 9 septembre, réunit près de deux cents membres du Congrès autour de la même table, fut encore une occasion d'expansion mutuelle. Le toast aux roi Léopold et Guillaume ensemble amena la répétition de toutes les protestations d'amitié et de confiance entre la Belgique et la Hollande, chacune dans son indépendance particulière.

M. Boyaval, bourgmestre de Bruges, avait eu l'heureuse idée de venir prendre part à la fête avec trois membres du collége échevinal, et M. Meynne le conseiller communal, auteur de la proposition de subside pour le Congrès. Un toast fut porté à M. Boyaval et à ses collègues; et M. Van Ryswyck en profita pour dire qu'il serait bien entendu, désormais, à Bruges, comme par toutes les Flandres, qu'un laisser-aller plus ou moins sympathique à l'égard de la langue de leurs pères, ne devait plus être l'attitude des Flamands d'aucune classe; mais qu'il s'agissait pour tous de remettre d'abord en honneur cette langue des pères chez les enfants.

M. Conscience, à son tour, en portant un toast aux Français et aux Wallons présents parmi les convives, nous donna lieu d'expliquer le vrai sens de la participation de plusieurs Wallons au « mouvement flamand. » Nous remerciions d'abord nos compatriotes des Flandres de ne nous avoir plus soumis à l'épreuve du « Schild en vriend » pour nous accueillir, à Bruges, au milieu d'eux. « C'était là d'ailleurs le meilleur commentaire à donner du sens de cette fameuse épreuve, à cinq siècles d'ici. Les Brugeois du xiv6 siècle ne prétendaient pas plus que ceux d'aujourd'hui, que tout ce qui était wallon ou français était faux. C'eût été aussi injuste que ridicule. Ils prétendaient que tout ce qui était waalsch, chez eux, était valsch, c'est-à-dire de mauvais aloi, comme participant à la domination que le parti français dont s'entourait leur comté voulait faire peser sur les Flamands. Et en ce sens, ils avaient parfaitement raison. Les Flamands actuels sont toujours fondés à agir de la même manière. Seulement, pour se débarrasser de ceux qui prétendent encore les dominer, à l'aide d'une langue étrangère, qu'ils ne se servent plus-que de l'arme de notre époque : le scrutin électoral. Les Wallons y applaudiront; car ils entendent aussi qu'on ne vienne pas gêner chez eux le développement du français à l'aide duquel ils doivent tenir la patrie commune en relation avec les voisins du midi, si les Flamands s'appliquent à la tenir en relation avec ceux du Nord.

Le banquet du 9 septembre a offert cette particularité que les dames flamandes qui s'occupent, en assez grand nombre, de travaux littéraires, y étaient représentées par Mme Van Ackere, dont les poésies jouissent depuis longtemps d'une grande réputation tant en Belgique qu'en Hollande. C'est ce que Van Lennep lui-même prit soin de constater en répondant à une pièce de vers que cette dame avait préparée pour la circonslance, et qui fut lue par un de ses amis, parmi les toasts portés aux étrangers venus à Bruges pour le Congrès. Les dames flamandes qui s'occupent de travaux littéraires sont toutes sans exception du système de vie et d'habitudes des Frederica Bremer, des Charlotte Bronte, etc. La vie domestique ordinaire n'a pour elles aucune incompatibilité avec la vocation de poëte ou de romancier. Les deux sœurs Loveling, qui débutent aujourd'hui d'une façon si remarquable dans les lettres flamandes, en sont un exemple nouveau. Chose non moins louable, les jeunes Flamandes qui se vouent, en très-grand nombre aussi, à la carrière dramatique, ne quittent pas non plus les habitudes du foyer de famille. Anvers, Gand, Bruxelles connaissent une quantité d'artistes dramatiques féminins des théâtres flamands, dont les mœurs et la réputation ne souffrent pas plus d'atteinte que celles des autres femmes, dans la classe des artisans aisés ou de la moyenne bourgeoisie. C'est ce qui, pour le dire en passant, nous a toujours semblé être le gage le plus sûr de l'utile influence que doivent exercer sur notre civilisation belge en général, la renaissance et le développement des lettres flamandes.

Si nous ne nous trompons, ce que nous venons de rapporter du septième Congrès flamand aura suffi pour convaincre nos lecteurs, quels qu'ils soient, de l'importance qu'il faut désormais attacher « au mouvement flamand » et à ce qu'il a déjà produit. Une médaille commémorative a été frappée à l'occasion du Congrès de Bruges 1; et nous croyons qu'il en valait la peine, car il marque un jalon significatif sur la route parcourue et à parcourir encore. L'assemblée, avant de se séparer, a décidé que le huitième Congrès se tiendrait en 4864 dans la ville de Rotterdam.

1 Cette médaille est l'œuvre de M Léopold Wiener. Elle porte d'un côté le buste de Van Maerlant avec cette légende : « Jacob Van Maerlant die Vader der Dietscher Dichters algader, » et de l'autre une couronne de chêne au milieu de laquelle on lit : « VIIe Nederlandsch taal — en Letterkundig Kongres. — Brugge, 8, 9 en 10 sept. 186:2. »

En résumant les impressions que nous avons reçues personnellement de ce que nous venons de rapporter, nous arriverions aux conclusions suivantes:

Les Flamands poursuivent aujourd'hui l'idée de la restauration de leur langue en Belgique, avec une vigueur qui nous semble irrésistible. La ténacité avec laquelle ils ont procédé à leur entreprise, alors qu'elle semblait n'avoir aucune chance de succès, est un gage de leur persévérance, maintenant qu'ils ont obtenu déjà plus d'un résultat notable de leurs premiers efforts. Leur réussite entraînerait nécessairement la restauration tout entière de l'ancienne prépondérance de la Flandre et du Brabant dans les affaires générales de la Belgique, si nos populations wallonnes, accrues désormais de tout l'ancien pays de Liége, n'avaient gagné de quoi faire équilibre aux populations flamandes. C'est donc au futur établissement de cet équilibre que la Belgique doit se préparer. Il n'est pas nécessaire d'exposer ici en détail quelles modifications ce nouvel état de choses devra apporter, sinon dans les principes les plus généraux du gouvernement, du moins dans l'organisation de la machine gouvernementale. Chacun, selon la position qu'il y occupe, depuis le prince lui-même, jusqu'au dernier agent de ceux de nos colléges représentatifs, judiciaires, administratifs, qui, par la nature des choses, doivent avoir affaire à tout le pays, peut se rendre parfaitement compte, dès aujourd'hui déjà, de ce qui la concernera dans ces modifications. Heureusement, pour plusieurs, que l'avenir prévu ne se réalisera pas avant que n'aient disparu de ce monde tous ceux qui sont sortis des événements de 4830, ou s'y sont rangés, pour participer à la politique spéciale et d'exception inaugurée alors en Belgique. C'est sans doute là un bienfait qui sera dû à la singulière .adresse employée, dès l'abord, par nos premiers hommes politiques de l'école française, à créer, parmi les Flamands eux-mêmes, un grand nombre d'agents de leur système.

Pour tout homme clairvoyant, un tant soit peu familier avec notre histoire nationale, et croyant peu au succès permanent d'une oligarchie Leliaerl chez un peuple comme celui des Flandres, il était clair que ce système devrait Unir un jour. 11 est bon qu'il puisse prendre fin sans secousse. La garantie qu'il en sera ainsi, nous vient surtout de l'expérience déjà faite par les

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