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était pour lui la boîte de Pandore ouverte à la canaille par l'imprudence des sages.

Rien de touchant comme le nonagénaire se réconciliant avec son petit-fils! Pour emprunter sa langue h ce vétéran de Paphos, on dirait la France sérieuse et trop souvent maussade de la révolution , pactisant sous les auspices de la beauté avec l'aimable frivolité de l'ancien régime. Quelle verve, quelle jeunesse, et sous la « bagatelle » (réserve faite pour le haut idéal de l'amour) quel parti pris de raison en faveur de dame Nature! Sait-on à quel point la perte d'une certaine bonne humeur française prépara nos défaillances intellectuelles et nos tristes corruptions? Le rire est un correctif ou une sauvegarde manquant trop à nos vices graves, à nos lugubres vertus.

M. Victor Hugo constate, je crois, que dans les transformations qu'il éprouve, l'argot lui-même se fait plus sérieux, plus collet-monté. Il gagne les scrupules de la langue honnête.

Aussi quels tristes coquins passent dans les Misérables, et comme ces coquins sont tristes! Toute la gaieté, la poésie des gueux semblent réfugiées dans le petit Gavroche, le chérubin voxjou, qui parle en voleur, raisonne en philosophe et meurt en héros. Quel charme douloureux dans cette conscience à l'état brut échappant par vertu propre et grâce de nature aux contagions du crime, dont elle discerne si obscurément l'horreur!

Le livre de M. Victor Hugo se maintient jusqu'au bout à cette profondeur d'investigation psychologique que nous signalions au début. Le drame de la conscience, du moi dédoublé dans les luttes du for intérieur, recommence, et cette fois sous le crâne étroit de Javert. C'est une autre tempête ébranlant tout à coup la seule religion de cette âme canine. La foi du policier à l'impeccabilité, à l'imprescriptibilité de la vindicte publique, se heurte à la notion qui s'impose a lui d'une moralité plus haute que celle qui se déduit du décret de la justice officielle.

Jean Valjean a sauvé la vie à Javert. Javert, devant ce bienfait, se refuse à livrer le forçat en rupture de ban. L'agent de police déraille, l'homme reparaît dans l'instrument de la loi; il tranche par le suicide une situation monstrueuse, impossible, qui » l'oblige à « s'avouer ceci : l'infaillibilité n'est pas infaillible... » les juges sont des hommes, la loi peut se tromper, les tri» bunaux peuvent se méprendre !...

« Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une » conscience rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écra» sèment d'une probité irrésistiblement lancée en ligne droite » et se brisant à Dieu... Injonction à l'âme* de reconnaître » le véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif; » l'humanité imperdable, le cœur humain ihamissible; ce » phénomène splendide, le plus beau peut-être de nos pro» diges intérieurs, Javert s'en rendait-il compte? Évidemment » non... Il était moins le transfiguré que la victime de ce pro» dige. Il le subissait, exaspéré. »

Aussi bien, fléchissant, se punissant d'avoir fléchi sous la révélation qui l'écrase, comme il se raidit dans l'affirmation du seul principe qu'il comprenne : le respect de l'autorité légale et de la chose jugée. Dans la note qu'il adresse à l'administration et qui est son chant de cygne, ce Caton, cet Aristide de la rue de Jérusalem, déclare « la filature... bonne, avec relais » des agents » et pourvu que, « dans des occasions impor» tantes, deux agents au moins ne se perdent pas de vue, » attendu que, si, pour une cause quelconque, un agent vient » à faiblir dans le service, l'autre le surveille et le sup» plée (!). »

Après que cet étrange Javert s'est offert en victime à la loi méconnue, Jean Valjean s'immole à son tour par un dernier sacrifice. Il révèle son passé douloureux à Marius devenu l'époux de Cosette. Il épuise, jusqu'à en mourir, le calice des expiations. A cette hauteur, dépassant la vertu, l'accomplissement du devoir atteint la sainteté. L'agonie de l'ancien forçat, consolée par Cosette, secrètement glorifiée par Marius, a pour témoin invisible le père de cette âme régénérée, celui qui l'enfanta au divin, le grand pasteur Bienvenu.

Ainsi conclut ce livre grandiose que, parmi les œuvres capitales de la littérature, il est plus facile d'admirer que de classer.

Les Misérables, dira-t-on, ne sont pas un roman : les objections se dressent contre le titre d'épopée qui nous paraît leur convenir. Nous avons signalé d'ailleurs la disproportion des parties, la nature hybride d'une composition résumant la vie, l'idée d'une époque perçues par un grand poète. C'est là le caractère de l'œuvre, son importance, son originalité profonde, qu'elle défie l'étiquetage du pédantisme. Sans rentrer, si l'on veut, dans aucun genre, les Misérables sont un grand livre et une étape de la pensée moderne en quête de l'avenir.

Il y a plus de trente ans déjà que, dans sa préface de Cromwell, M. Victor Hugo formulait les lois d'une esthétique nouvelle. Une rare unité de doctrine présida depuis aux triomphants efforts du grand poëte. M. Victor Hugo aura l'honneur d'avoir mené à terme la révolution dont il fut le promoteur. Cette gloire était bien due au penseur, à l'écrivain qui ne sépara jamais de la recherche de l'expression vraie, puissante, la poursuite du but que la littérature doit se proposer de plus •en plus.

Mettre au service du progrès dans les idées, dans les institutions, dans les mœurs, la langue agrandie, la forme affranchie des conventions traditionnelles qui bornaient l'horizon de l'art, le génie pouvait seul tenir jusqu'au bout cette gageure. Les théories littéraires ne se justifient que par les grandes œuvres. L'auteur des Misérables vient de gagner une cause, qui est désormais celle d'une génération étrangère aux luttes qu'il a soutenues pour l'art libre, sincère et civilisateur.

En dépit de ses défaillances, cette génération ne répudie pas l'héritage de sa devancière. Née trop tard pour avoir pu prendre une part décisive à son œuvre, elle a connu pourtant les combats et les victoires de la liberté, la noble ivresse des idées, le culte passionné du juste et du beau, tout ce qu'elle semblait oublier devant les envahissements de la matière, les triomphes hébétants du despotisme et la superstition. Aussi, comme elle salue l'écho des temps meilleurs qu'elle entrevit, dont elle peut espérer le retour, car la France accueille évidemment la parole d'un grand poëte, philosophe et citoyen; à lire les Misérables, Paris oublie presque l'heure de la boursei

ALBERT CASTEL.VIU.

LE

CONGRÈS FLAMAND DE BRUGES.

Les assemblées périodiques connues chez nous sous le non> de « Congrès flamands » (nous dirons plus loin pourquoi cette appellation, qui n'est peut-être pas la plus exacte, doit être, longtemps encore, consacrée pour tous ceux qui écrivent en français en Belgique) ont acquis une importance qui les rend dignes de l'attention du public, non-seulement dans notre pays, mais encore chez tous nos voisins.

Le Congrès qui vient de se tenir, à Bruges, offre ce double intérêt qu'il a témoigné de la ténacité de nos populations flamandes a poursuivre l'idée du « mouvement flamand » et qu'il a donné la mesure dès résultats importants déjà obtenus par ce mouvement. C'est, en effet, le septième congrès depuis 1849; et ceux qui, comme nous, ont pu le comparer au Congrès de Gand tenu cette«nnée-là, et suivre, depuis, les actes des assemblées du même genre, dans différentes villes de la Hollande et de la Belgique, jusqu'en 1862, ont dû être frappés de l'espace parcouru en treize années par l'idée qui leur a donné naissance. Le Congrès de Bruges a de plus offert cet intérêt particulier qu'il a mis en présence, pour la première fois, sur un terrain quasi officiel, et « le mouvement flamand » et la politique de ceux qui lui font opposition. Tout cela réuni justifie l'entreprise que nous faisons de rendre un compte détaillé du Congrès flamand de Bruges; détaillé non au point de vue de tous les discours qu'on y a prononcés, et de tous les personnages qui y ont figuré, niais au point de vue des objets discutés et des résultats obtenus. Nous nous efforcerons de mettre à ce compte rendu toute l'exactitude que peut garantir un observateur bien placé, un annotateur attentif, et nous dirions impartial, si nos protestations, à ce dernier égard, ne devaient rester entièrement inutiles auprès de ceux justement que nous voudrions éclairer par ce travail. 11 doit nécessairement contrarier leurs préjugés ou leurs intérêts. Or, il y a fort longtemps déjà que nous n'ignorons plus combien les partis trouvent d'ordinaire plus facile de démolir l'honnêteté de ceux qui les contrarient, que d'accorder à leurs raisons une importance seulement discutable.

Le Congrès flamand de Bruges avait été convoqué au 8 septembre 1862 par circulaire d'une commission provisoire formée de plusieurs hommes de lettres flamands dont M. Vrambout, gouverneur de la Flandre occidentale avait accepté la présidence honoraire. Cette circulaire rappelait qu'en 1860, peu après les fêtes de Bruges, pour l'inauguration, dans le voisinage, à Damme, de la statue du poète Jacques Van Maerlant, le Dante flamand, le sixième Congrès flamand siégeant cette année-là à Bois-le-Duc, avait désigné Bruges comme siége du Congrès qui devait suivre. C'est ici le lieu de dire l'origine de l'institution et l'organisation de ces assemblées périodiques.

Lorsque après le traité de paix de 1839, la séparation politique de la Belgique et de la Hollande eut été définitivement consacrée, beaucoup d'écrivains flamands, de Gand et d'Anvers principalement, songèrent à relever leur langue de l'état d'infériorité où elle avait été reléguée chez nons, à la suite de notre révolution de 1830. 11 ne servirait plus à rien de le dissimuler aujourd'hui : cette révolution avait eu un principe wallon. Elle s'était merveilleusement servie d'idées et même d'hommes venus de France, pour rallier contre les tentatives évidemment autocratiques du roi Guillaume 1er, les Flamands que ces tentatives effrayaient aussi bien que les Wallons.

Le clergé catholique de toutes les provinces belges, sans distinction, avait été entraîné dans le mouvement pour résister, à cette occasion, aux tentatives de prosélytisme protestant,

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